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#61 30 Sep 2021 09:25

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

LA REINE DE LA CRASSE

PremiĂšre partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystĂšmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinĂ©e de Mertvecgorod nĂ©e sous la plume de Christophe SiĂ©bert. OĂč un simple exĂ©cutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver. Un  rĂ©cit par Damien LagauzĂšre

(temps de lecture  :  32 min)

Joué le 07/05/2019

Le jeu principal  :  Pour la Reine d’Alex Roberts, le turfu du jeu narratif

Salut, je viens de finir le 1er chapitre de ma nouvelle campagne solo Millevaux / La Trilogie de la Crasse. je l'ai fait prĂ©cĂ©der de l'intro/crĂ©a de perso.  En tout, j'aurai jouĂ© avec Grey Cells, Pour la Reine et Bois-Saule, dans un univers mixant Millevaux, la Crasse et la RIM.

La RIM est le thĂ©Ăątre du prochain recueil de nouvelles de SiĂ©bert qui devrait paraĂźtre l'an prochain (Note de Thomas Munier, 30/09/2021 : il s’agit sans doute des Chroniques de Mertvecgorod). Il y a, je trouve, bien des points communs avec La Trilogie de la Crasse, mais comme il en est aussi l'auteur, on peut difficilement lui en vouloir ^^

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Chiara Baldassarri, cc-by-nc-nd


L’histoire:

    Je m'appelle Damon Haze. Je suis ĂągĂ© de... on s'en fout complĂštement en vĂ©ritĂ©. Et je ressemble à ? A rien. Comme en vrai. Pourquoi « comme en vrai » ? Parce que rien n'est vrai, donc tout est permis, isn't it ?
    Non, ce qui importe de savoir, c'est que je suis un ÉveillĂ©, une Mouche au service de Black Rain. Et lĂ , vous vous dĂźtes que je suis fou. Pas vrai, docteur ? Et vous avez raison. Je suis fou. Pourquoi ?
    Je suis fou parce que je sais que rien de tout cela n'est rĂ©el. Et pourtant, j'y crois ! Ce n'est qu'une fiction. C'est un jeu. Un jeu de dupe. Un jeu de rĂŽle. C'est parce que rien n'est vrai que tout est permis. Rien de tout cela n'existe vraiment. Je le sais. Mais je fais le choix aussi conscient et aussi volontaire que possible pour un simple avatar, le simple ĂȘtre de fiction que je suis, oui ! Je fais le choix de croire que tout cela est vrai. Je choisis de croire que je suis un agent de Black Rain, un ÉveillĂ© explorant le multivers Ă  la recherche d'indices au sujet de la mort de l'Hommonde. Mais ce n'est pas tout. Je travaille aussi sur cette nouvelle forme de l'Entropie nommĂ©e Millevaux, cette forĂȘt maudite, cette bulle de pourriture nĂ©e sous le derme pourrissant de l'Hommonde qui Ă©clate en bulle putrescente et rĂ©pand sa pestilence dans tout le multivers, hĂątant sa dĂ©composition. La Pluie Noire et les agents de l'Entropie. Millevaux et ses Horlas et ses CƓlacanthes. Le meurtre de l'Hommonde. Je fais le choix de croire que tout ça a un sens, que tout ça a une quelconque rĂ©alitĂ©. Je choisis de jouer le jeu. J'accepte ces donnĂ©es. Je sais que je ne suis pas celui que je prĂ©tends ĂȘtre. Je sais que tout est faux, docteur. Ce n'est pas la peine d'essayer de m'en convaincre. Mais j'ai choisi d'y croire. Alors, je vais jouer.
    Et comment je sais que tout cela est faux, que tout cela n'est qu'une fiction ? Parce que je suis un avatar du Joueur. Je suis son personnage, un peu plus qu'une marionnette. Ou un peu moins puisque je n'existe mĂȘme pas sous la forme d'un bout de bois. Je le sais parce que, en tant que personnage de ce jeu, je... je ne le vois pas, non, c'est lui qui me voit mais... je sais que le Joueur est assis face Ă  son PC. Je sais que son bureau est rempli de papiers, de fiches de personnage, une fiche surtout ! La mienne ! Je sais mĂȘme, sans le voir car ce n'est pas moi mais le Joueur qui le voit, qu'il y a cet exemplaire de La Trilogie de la Crasse Ă  gauche de l'Ă©cran. Je sais mĂȘme qu'il y a une clĂ© USB blanche et rouge fichĂ©e dans le port du PC.
    Et comment je sais que tout cela est faux, que tout cela n'est qu'une fiction ? Mais docteur, parce que le pays mĂȘme oĂč je vis n'existe pas ! La RĂ©publique IndĂ©pendante de Mertvecgorod n'existe pas en rĂ©alitĂ©. C'est une fiction. Une fiction littĂ©raire qui n'existe mĂȘme pas encore sous forme de livre imprimé ! La sortie n'est prĂ©vue qu'en 2020 ! Vous vous rendez compte, docteur ? Je sais tout ça ! Mais je choisis de considĂ©rer que c'est rĂ©el car je veux jouer. Je veux percer les mystĂšres du meurtre de l'Hommonde. Je veux percer les secrets de cette forme d'Entropie corruptrice qu'est cette forĂȘt de Millevaux.
    Mais franchement, mĂȘme vous docteur, comment pouvez-vous prĂ©tendre ĂȘtre rĂ©el ? Regardez-vous ! Avec vos... tentacules sur le crane ! Vos yeux de camĂ©...-lĂ©on ! Vous ne portez mĂȘme pas de vĂȘtements ! Vous ĂȘtes Ă  poil docteur ! Bon, je sais que cette expression n'est pas trop le bien venue pour un ĂȘtre reptilien mais... Vous ĂȘtes Ă  poil docteur ! À poil et Ă  vapeur, mĂȘme... si je puis me permettre. Bref...

    Je suis Damon Haze et je suis une Mouche. Le reste... on s'en fout !

    Docteur, mĂȘme les rĂȘves que je vous raconte ne sont pas rĂ©els. Ce ne sont pas les miens. Ce sont ceux d'un Ă©crivain, Anton Vandenberg. Tenez, avant de partir, Ă©coutez celui-là :

«  En voyage avec ma compagne R.
Quelque chose est sur le point de se terminer.
Nous quittons la chambre d’hĂŽtel le cƓur serrĂ©.
Au-dessus de nous, le ciel est lourd et plombé.
On monte dans la voiture sans rien dire. Pas besoin : on sait oĂč on doit aller.
On roule pendant un long moment sur une route de campagne.
À perte de vue, une immense forĂȘt. Qui dĂ©file.
Impression persistante de circuler le long d’une interminable balafre infligĂ©e par l’homme Ă  la nature.
AprĂšs plusieurs heures de trajet, nous atteignons la frontiĂšre.
Devant nous, l’Estonie.
Ma compagne gare la voiture sur un parking jonché de mégots et de bouteilles de biÚre vides puis coupe le moteur.
Au moment oĂč on ouvre les portiĂšres, un cri atroce retentit de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre.
Un cri de hyĂšne.
Tu es toujours sûre ? je demande à R.
Allons boire un verre, répond-elle en désignant le bar miteux situé juste à cÎté du poste de douane.
Deux types Ă©normes, massifs, sont attablĂ©s prĂšs de l’entrĂ©e.
L’un nous tourne le dos ; il arbore une queue de cheval aussi huilĂ©e que son Perfecto ornĂ© d’une tĂȘte de mort.
L’autre ressemble Ă  un skin, ou un biker – ou un mĂ©lange des deux.
Regards croisés façon Western de série B et grand silence avec bruit de mouches violées.
On ressort du bar et on retourne Ă  la voiture. Demi-tour.
On est tranquilles nulle part, dit l’un de nous deux au bout d’un quart d’heure.
DĂšs notre arrivĂ©e Ă  l’hĂŽtel, on s’aperçoit que notre chambre a Ă©tĂ© faite.
Manifestement, elle est mĂȘme dĂ©jĂ  relouĂ©e, car toutes nos affaires ont Ă©tĂ© balancĂ©es dehors en vrac.
Qu’est-ce qu’on fait de ça ? demande ma compagne.
« ?a », ce sont deux énormes peluches, grandes comme un enfant de six ou sept ans.
Un ours blanc et une lionne.
On ne peut pas les prendre, je réponds. Pas de place.
?a fait un bail qu’il n’y a plus de place nulle part pour les peluches.
Aucun de nous n’est dupe, mais elle n’insiste pas.
On entasse vite fait quelques fringues dans nos sacs, puis on remonte dans la voiture.
R. démarre, les mùchoires serrées.
Je ne sais pas oĂč on va.
Je n’ai pas envie de le savoir.  »

    Alors, docteur, vous en pensez quoi ? Vous savez quoi ? En vrai, je sais oĂč on va. On rentre Ă  la RIM. Je la ramĂšne. Je ramĂšne R. Elle, elle ne le sait pas. La pauvre. J'aimerais pas ĂȘtre Ă  sa place.  Je crois que je l'aime.

    On nous dit pas grand chose Ă  Black Rain. C'est, parait-il, pour qu'on puisse avoir un regard neuf sur les faits. Nos chefs se chargent ensuite de faire des recoupements et de tirer des conclusions dont on ne sait jamais rien. Et lĂ , je ne sais pas pourquoi on m'a demandĂ© de ramener R. Ă  la RIM. R. ne fait pas partie de Black Rain. Elle n'est ni une Mouche ni mĂȘme une sensitive. Je l'aurais vu dans ce cas. Elle ne sait rien du meurtre de l'Hommonde, du multivers et de l'Entropie. R. est une actrice. Dans l'industrie du divertissement pour adulte, certes, mais une actrice quand mĂȘme et... je crois que je l'aime. Est-ce pour ça qu'on m'a demandĂ© de la ramener ? Ou alors est-ce pour ça que ces deux mastards de Black Rain (oui, je sais qu'ils en sont) Ă©taient au bar ? Ils nous surveillaient. Ils me surveillaient. Est-ce une Ă©preuve, un test de loyauté ? Mais oui, je vais la ramener. Et elle le sait...

    Je n'ai eu droit Ă  ce qu'on appelle dans le jargon « une rendez-vous privé » qu'une seule fois avec la Reine R. Mais je n'en garde pas un trĂšs bon souvenir car je dois reconnaĂźtre que je n'ai pas Ă©tĂ© Ă  la hauteur. Timidité ? Ouais, peut-ĂȘtre... Je ne sais pas. J'ai fait le job, on va dire mais... ce n'Ă©tait pas inoubliable et j'aurais mĂȘme finalement prĂ©fĂ©rĂ© l'oublier.

    Pourquoi je l'aime ? Pourquoi j'aime R. Je ne sais pas. Rien ne devrait me dĂ©tourner de ma tĂąche, ma vĂ©ritable Reine, les Trois Mouches et ma mission. Pourtant, R. me touche. Je n'aime pas son mĂ©tier mais... je crois que j'Ă©prouve de la compassion. Je connais un peu son passĂ©. Je sais comment elle en est arrivĂ©e lĂ . Elle ne se plaint pas. Elle aussi elle fait son job. Mais je sais et j'aurais aimĂ© que les choses soient diffĂ©rentes pour elle. Si je devais donner dans le mĂ©lo, je dirais que j'aime son drame. Alors c'est pour ça que je l'aime, que je veille sur elle autant que possible. J'aimerais faire plus. Mais lĂ ... j'avoue ĂȘtre un peu coincĂ©.

    Je suis emmerdĂ© par cette mission. Je sais que ça ne va pas bien finir pour elle. Elle le sait aussi. Je crois qu'elle sait que je l'aime. Et je crois qu'elle comprend que je n'ai pas d'autre choix que de l'escorter jusqu'Ă  la RIM. J'essaye de ne pas en faire des caisses, de rester sobre et efficace. Et je crois qu'elle apprĂ©cie.

    Pourtant, je pourrais lui en vouloir. L'autre soir, on Ă©tait encore loin de la frontiĂšre, on s'Ă©tait arrĂȘtĂ© dans un petit resto italien. On avait commandĂ© des pĂątes et plusieurs bouteilles de vin. Et elle a eu l'alcool amer. Elle a dit des choses. C'Ă©tait blessant. Pas gratuit, mĂ©ritĂ© mĂȘme, mais blessant. Le lendemain, elle a dit ne se rappelait de rien, qu'elle Ă©tait bourrĂ©e. Mais elle s'est excusĂ©e quand mĂȘme.

    C'est elle qui conduit. Elle a insistĂ©. À tout moment, elle pourrait faire demi-tour, changer de route. Le temps que je reprenne le contrĂŽle de la situation et du vĂ©hicule... elle nous aurait peut-ĂȘtre plantĂ© contre un platane et ce serait certainement aussi bien pour elle. Et mĂȘme pour moi... Remarque, moi je m'en fous. Si je meurs, le Joueur me fera renaĂźtre sous une autre forme. Un autre Haze, une autre Mouche... ou un Cafard, va savoir.
    Mais elle va tout droit. Elle ne dĂ©vie pas de la route. Et moi, quand mĂȘme, alors que je regarde dĂ©filer le paysage, j'ai la main dans la poche, serrĂ©e sur la crosse de ce flingue dont je ne sais pas s'il va me servir Ă  la protĂ©ger contre dieu sait qui ou Ă  lui tirer une balle dans le dos si, finalement, il lui prenait l'envie de s'enfuir.

    Mais je ne pense pas qu'elle s'enfuira. Elle a tout de suite compris quand elle m'a vu dĂ©barquer. Elle a promis de me suivre sans faire d'histoire. Je la crois.

    La RIM... Je ne sais pas quoi penser de ce pays. Je ne sais pas pourquoi le Joueur a choisi de me balancer lĂ . Au moins, il aurait pu me trouver un loft luxueux de l'Ultra-Marin et au lieu de ça je me retrouve dans un studio dĂ©gueulasse au XĂšme Ă©tage d'un immeuble dĂ©glingo dans un Rajon pourri. Non, c'est pas juste...
    En vrai, je sais pourquoi j'ai atterri lĂ . C'est parce que ce pays est un concentrĂ© de merde. Parce qu'il y a lĂ  la plus grande dĂ©charge de toute l'Europe, voire du monde et que tout ce que la planĂšte compte de dĂ©gueulasse finit par y arriver, exactement de la mĂȘme façon que tout ce qui crĂšve et qui est dĂ©gueulasse finit sur le tas de merde des Cafards. La RIM est un formidable terrain de jeu pour les Cafards, mais pour les autres aussi, les Soars notamment. Comme le dit la chanson « Tout ce que la ville comptait de sportif et de sain s'Ă©tait donnĂ© rendez-vous lĂ ... » Aussi, je devais forcĂ©ment y ĂȘtre. Au plus prĂšs de la merde !

    Un jour, aprĂšs des heures Ă  rouler en silence, elle a demandĂ© « Pourquoi moi ? » En fait, elle ne me demandait pas pourquoi cette merde lui tombait dessus Ă  elle mais pourquoi on m'avait demandĂ© Ă  moi de le faire. Que pouvais-je faire que personne d'autre ne pouvait faire ? « Allez au bout », je lui ai dit. Elle ne comprenait pas. Alors je lui ai expliquĂ©. Je lui ai dit que j'Ă©tais fou parce que je pensais ne pas ĂȘtre rĂ©el, parce que je pensais que rien n'Ă©tait vrai et que tout ça n'Ă©tait qu'un jeu et que c'est pour ça que, mĂȘme si je l'aimais, j'irais au bout car... le Joueur joue pour jouer et il veut connaĂźtre la fin de la partie. Un autre aurait pu renoncer, se laisser attendrir, vouloir s'enfuir. Mais pas moi car le Joueur veut connaĂźtre la fin de l'histoire. « Mais nous enfuir et vivre heureux, c'est une fin de l'histoire. Ton Joueur ne veut pas la connaĂźtre ? » elle a dit. « Le Joueur s'en fout de cette histoire. Ce qu'il veut connaĂźtre, c'est l'assassin de l'Hommonde. Il veut percer les mystĂšres de l'Entropie et de Millevaux. Nous devons rentrer Ă  la RIM. » j'ai dit. Elle s'est tue.

    R. m'aime bien. Et parfois, elle m'aime plus que je ne m'aime moi-mĂȘme. Je le lis dans ses yeux et je lui souris et elle change de regard.

    Un matin, je ne sais pas pourquoi, R. s'est mise Ă  me poser des questions. Elle voulait savoir si j'avais Ă©tĂ© mariĂ©, si j'avais des gosses quelque part. Peut-ĂȘtre, je lui ai dit. Techniquement, j'ai fait ce qu'il faut pour en avoir mais je ne suis pas restĂ© pour savoir ce que ça avait donnĂ©. Peut-ĂȘtre qu'un jour on toquera Ă  ma porte et qu'on m'appellera papa. Ça l'a fait rire. Et peut-ĂȘtre mĂȘme que je suis ton pĂšre. AprĂšs tout, on sait pas. Elle n'a pas ri.

    Ça y est, nous avons passĂ© la frontiĂšre. Nous sommes rentrĂ©s Ă  la RIM. Je sens qu'elle ne l'a pas fait consciemment mais elle a ralenti. Moi, j'ai raffermi ma prise sur la crosse de mon flingue, au cas oĂč. Nous rentrons dans la capitale. Je lui indique les rues, oĂč tourner et tout. Elle s'exĂ©cute. C'est le mot. Elle va certainement mourir effectivement. Et prendre trĂšs cher avant.
    Nous arrivons. Une caisse de luxe aux vitres teintĂ©es est dĂ©jĂ  lĂ . Elle dĂ©tonne dans ce dĂ©cor de dĂ©charge publique. Je lui dis d'arrĂȘter le vĂ©hicule mais de laisser tourner le moteur. Je ne sais pas pourquoi je lui demande ça. Ça pose une ambiance, un peu comme dans un film policier ou d'espionnage. Ça donne l'impression qu'il va peut-ĂȘtre falloir filer en vitesse, qu'elle sera peut-ĂȘtre sauvĂ©e au dernier moment.
    Nous sortons de la bagnole. On s'approche de la caisse aux vitres noires. Le chauffeur, un type Ă©norme, vient Ă  notre rencontre. Il se fige et nous toise du regard. Il fait un signe de tĂȘte et je demande doucement Ă  R. d'avancer. Elle s'exĂ©cute. J'ai les mains moites. Le type la saisit par le bras sans aucune dĂ©licatesse. Je ne bouge pas. Il la traĂźne jusqu'Ă  sa bagnole. Il ouvre la portiĂšre arriĂšre et la jette Ă  l'intĂ©rieur. Je distingue une silhouette massive. C'est un Soar, hein ? ROHUM me dit que oui.

    Je n'attends pas qu'il se tire. Je me retourne et monte dans la bagnole. Le moteur tourne toujours. Je rĂ©flĂ©chis quelques instants. Black Rain a forcĂ©ment une bonne raison. ForcĂ©ment. Mais lĂ , je vois pas laquelle.
    Je desserre le frein Ă  main, enclenche la 1Ăšre vitesse et retourne dans mon rajon dĂ©gueulasse. Je crois savoir pourquoi le Joueur a choisi ce studio pourri plutĂŽt qu'un loft luxueux. C'est parce que je suis une Mouche, une Mouche Ă  merde... une mouche de merde... et un Cafard ?

    « Je suis embĂȘtĂ© docteur. Black Rain m'a refilĂ© une mission bizarre et je ne comprends pas trop pourquoi. Je ne sais pas si vous vous rappelez cette affaire du 10Ăšme Rajon en 2011. Ouais, ça date. Et si vous ne vous souvenez de rien, c'est normal. Ce n'est pas que l'affaire a Ă©tĂ© Ă©touffĂ©e. On ne sait pas trop en fait. Elle est juste tombĂ©e dans l'oubli, rĂ©duite Ă  l'Ă©tat de mĂšme viral dans les profondeurs du web.
    Bref, pour la faire courte, une bande de jeunes avaient kidnappĂ© des gamins en bas Ăąge. Ils les avaient retenu prisonniers dans un appart sordide. Ils les avaient torturĂ©s et finis par les abattre. Mais c'est pas le plus important. Le plus important, ou plutĂŽt ce qui intĂ©resse Black Rain, c'est que ces jeunes se sont suicidĂ©s en utilisant une technologie venue d'on ne sait oĂč pour se connecter Ă  leurs victimes et ressentir ce qu'ils Ă©taient en train de leur infliger.
    Je sais pas si je suis clair docteur. Ces jeunes s'Ă©taient connectĂ©s Ă  leurs victimes pour ressentir les tortures qu'ils leur infligeaient et en mourir avec eux. Sauf que Black Rain veut savoir qui leur a fourni cette technologie. Et moi, ce que je voudrais savoir, c'est pourquoi Black Rain ne s'y intĂ©resse que maintenant !
    Et puis, comment ça se fait que cette affaire est tombĂ©e aussi vite dans l'oubli pour devenir une sorte de lĂ©gende urbaine ? Est-ce le fait des pourvoyeurs de cette technologie ? Black rain ne m'a rien dit mais je pense qu'ils pensent que ce sont des gars d'un autre monde qui ont fourguĂ© leur matos Ă  ces jeunes pour le tester en situation rĂ©elle. Et une fois le test concluant, ils ont fait en sorte d'effacer toutes traces mais... On est là !
    L'autre problĂšme, c'est que je n'ai aucune piste. Le journaliste qui avait rapportĂ© l'affaire Ă  l'Ă©poque est tellement introuvable que je ne suis mĂȘme pas parvenu Ă  savoir s'il Ă©tait encore en vie. Ma seule piste, c'est ce rĂȘve, docteur... »

À moto. Je conduis. J’ai un passager. Un militaire.
Il arbore des dizaines de dĂ©corations – et une Ă©norme moustache.
On dirait un sapin de NoĂ«l – ou une drag-queen.
Il s’accroche Ă  moi, les mains plaquĂ©es sur mes hanches.
Alles unter Kontrolle, je lui dis.
Quoi ? il gueule en commençant à gesticuler.
Tout est sous contrÎle, je répÚte.
AussitĂŽt, le type se calme.
On attaque une descente. Quasiment Ă  pic.
?a va trĂšs trĂšs vite. Plus de 250 km/h.
Je suis serein. Alles unter Kontrolle.
J’enchaĂźne avec un virage. Je dĂ©cĂ©lĂšre Ă  peine.
Je ne sens plus les mains du militaire autour de ma taille.
Une ville se profile. Je ralentis – un peu.
J’aperçois une Ă©picerie Ă  l’angle d’une rue en pente.
L’endroit me rappelle quelque chose.
Sur la vitrine est écrit le mot « Delikatessen », en lettres gothiques.
Je coupe le moteur, et me gare devant la boutique.
En descendant de la moto, je réalise que le militaire a disparu.
En revanche, ma compagne est à mes cÎtés, comme sortie de nulle part.
Quatre personnes sont allongĂ©es sur les marches Ă  cĂŽtĂ© de l’épicerie.
Trois filles et un garçon. Je les reconnais.
Je me dirige vers eux. On commence Ă  discuter.
Je leur demande des nouvelles du quartier.
Alors, quoi de neuf, depuis que je suis parti ? ce genre de connerie.
Les trois filles m’envoient un regard vitreux, comme si elles ne m’avaient jamais vu.
Le gars, en revanche, a les yeux qui pétillent.
Ils n’ont pas dĂ» prendre les mĂȘmes drogues.
Ils commencent à se désaper.
Deux des filles s’embrassent ; la troisiùme se caresse.
J’ai l’impression qu’on est là depuis des heures.
Comme si la scÚne se déroulait au ralenti.
Soudain, ma compagne brise le silence.
On va peut-ĂȘtre y aller, mon amour ? elle demande.
Tu sais que Caspar rentre le 29 ; on pourrait aller le voir.
Bonne idée, ma belle, je lui réponds.
On est le 26 et je ne connais aucun Caspar.
Tout ça est absurde et j’en ai conscience, mais on s’en fout.
On s’éloigne. Les quatre ne nous calculent pas.
Ils ont déjà commencé à se mélanger.
On n’existe plus pour eux.
Peut-ĂȘtre mĂȘme qu’on n’existe plus du tout.

    Je ne connais aucun Caspar, docteur. Et on est le 26. Alors, je fais quoi ?

    Une fois dehors, je constate que mon humeur est maussade. Tout l'inverse du temps. Dommage, ou pas. Je ne sais pas. Mais je n'ai pas l'occasion de rester trĂšs longtemps perdu dans mes pensĂ©es car je suis... suivi ! Et elle est plutĂŽt pas mal foutue. Ce n'est pas la « compagne » de mon rĂȘve, enfin... du rĂȘve d'Anton puisque mes rĂȘves sont en rĂ©alitĂ© les siens !, mais elle lui ressemble. Il ne lui manque que le sourire...
    Je fais encore quelques pas et me retourne brusquement. Je mets en Ă©vidence le poing que je serres dans ma poche pour qu'elle comprenne que je suis armĂ©. C'est pas du bluff. Je suis vraiment armĂ©. Mais je vais pas sortir mon flingue en pleine rue quand mĂȘme.

    « C'est Ă  quel sujet ?
    J'ai le cƓur brisĂ©.
    Pas par moi. En quoi ça me concerne ?
    Vous aimez les motos ?
    Hein ?
    Vous aimez les mots ?
    Les mots ou les motos ?
    Les mots !
    Je... euh... oui... Au fait, vous ĂȘtes ?
    Bourgeon, Lyre, Histoire. »

    Et elle s'Ă©loigne Ă  reculons. L'espace d'un instant, j'ai envie de la retenir. J'ai envie de la saisir violemment par le bras, la traĂźner jusque dans mon studio miteux pour l'attacher Ă  une chaise et lui faire avouer tout ce qu'elle sait. Mais quelque chose en moi me dit que sa mission est terminĂ©e et qu'en vĂ©ritĂ© elle n'en sait pas plus. Appartient-elle Ă  Black Rain ? Est-elle en mission pour une autre organisation ? Est-ce juste une pute Ă  qui on a donnĂ© quelques ? juste pour m'accoster et prononcer ces trois mots ?
    J'ai envie de pisser et de boire un cafĂ©. Je ne peux pas faire les deux en mĂȘme temps. Je vais d'abord pisser. Ça m'aidera Ă  rĂ©flĂ©chir car, pour l'instant, je ne pense qu'aux initiales que forment ces trois mots et ça donne BHL et c'est juste insupportable !

    A la fenĂȘtre de mon studio avec vue sur la Zona, je remplis de cafĂ© la vessie que je viens de vider. Et je rĂ©flĂ©chis Ă  ce qu'a dit cette femme. Motos et mots ? Ai-je mal entendu ou cela a-t-il du sens ? Si j'aime les mots... les motos... et si je chevauchais les mots comme une moto. Ou si je m'en servais pour voyager Ă ... 250 km/h. Les mots sont un moyen de locomotion mais pour aller oĂč ? Dans d'autres mondes ? Lyre ? Un instrument de musique. L'ire, la colĂšre. Lire... des mots, des Histoires. Et le bourgeons ? La feuille ou la fleur en devenir... Un vĂ©gĂ©tal en tout cas. Cela me fait penser Ă  Millevaux, la ForĂȘt Maudite, la ForĂȘt Verticale, le Titan-Millevaux Ă  la fois avatar et domaine de Shub-Niggurath, la maladie, le vecteur de l'Entropie.
    Les mots sont mes alliĂ©s dans cette histoire. Ils vont me faire voyager Ă  plus de 250 km/h et me permettre de vaincre la menace vĂ©gĂ©tale ! Les mots comme moyen de locomotion... Un rituel ? De la magie ? Un voyage astral ? Si pour rĂ©soudre cette affaire je dois aller dans un autre monde, soit je dois en trouver les coordonnĂ©es dans les dossiers de Black Rain, soit je dois trouver une rune Hshl et un passage y menant. Mais comment savoir de quel monde chercher les coordonnĂ©es ? Millevaux, c'est bien beau, mais cette peste a dĂ©jĂ  contaminĂ© tant de mondes. Lequel est celui que je cherche ?

    Le Voyeur ! C'est Ă  lui que je dois m'adresser. Son vrai nom, c'est Angel Corso. Il est mĂ©decin lĂ©giste pour Black Rain mais pas que... Il est aussi mort et... vivant. Et il a passĂ© pas mal de temps Ă  charrier des ordures sur le tas de merdes des Cafards. LĂ , il a appris des trucs. Notamment des trucs concernant le mythe de Mantorok.
    Ce mythe veut que trois entitĂ©s – auxquelles correspondraient trois univers reflets les uns des autres – s'affrontent sous l'arbitrage de Mantorok, le Gardien. Ces 3 entitĂ©s doivent finir par s’entre-tuer. Cela suppose soit une fusion des trois univers dans une sorte de paradis retrouvĂ© sous la houlette de Mantorok, soit la destruction de tous les univers. Les trois divinitĂ©s auraient enchaĂźnĂ© Mantorok pour pouvoir se faire la guerre. Il s'agirait de Chattur'Gha, symbole de la force brute, Ulyaoth, symbole de la magie et de la spiritualitĂ©, et de Xel'lolath, la folie.
    Il existe des runes qui, selon la façon dont on les combine, permettent de faire des choses... magiques. Et Corso en possĂšde quelques unes lui permettant d'invoquer une espĂšce de petit scorpion Ă  trois pattes. Ce petit monstre n'est visiblement pas fait pour vivre chez nous car il explose gĂ©nĂ©ralement au bout de quelques instants. Mais, tout ce qui est pris dans l'aire d'explosion se retrouve tĂ©lĂ©portĂ© pour un temps dans ce que Corso a appelĂ© la Dimension du Voyeur. Il dĂ©crit ça comme une espĂšce de dimension intermĂ©diaire entre d'autres dimensions. Vous voyez ces chĂąteaux avec tout un rĂ©seau de couloirs secrets permettant d'espionner les gens Ă  travers un miroir sans tain ou une peinture percĂ©e. La Dimension du Voyeur, c'est ça. Ça permet de voir les autres dimensions, de les espionner.
    Avec l'aide de Corso, je devrais pouvoir trouver dans quel monde je dois me rendre pour en savoir plus. Par contre, je ne dois pas traĂźner. On est le 26 et Caspar arrive le 29 !

    On est sensĂ© ĂȘtre le 27 mais lĂ ... je n'ai aucune idĂ©e de oĂč et quand je suis. Corso a utilisĂ© ses runes. Le petit scorpion Ă  trois pattes est apparu et Ă  explosĂ© au bout de quelques instants. Je me suis retrouvĂ© dans l'aire d'explosion puis... ici, dans le noir et le blanc.

    Une chansonnette se fait entendre. Je ne sais pas d'oĂč elle vient. Je suis seul ici. Mais je me rappelle que les mots sont mes amis, mon vĂ©hicule.

«  Je suis censé l'aimer ?
Celui-là serait mon ami ?
J'exercerais la profession de médecin ?
Impossible !
Qui a falsifié mon journal intime ?  »

    Un ami ? S'agit-il de Corso ? Est-ce que je l'aime ? Oui... enfin, dans les limites du raisonnable. Est-ce Ă  dire que je dois lui faire confiance ? Mais je lui fais dĂ©jĂ  confiance. Est-ce une mise en garde ? Va-t-il m'arriver quelque chose ici qui pourrait me faire douter, me faire penser qu'il m'a tendu un piĂšge ? Et puis quoi ? Moi, mĂ©decin ? Non ! Je ne suis pas mĂ©decin. Je consulte oui mais... Ă  moins que... ma mission ferait de moi un mĂ©decin. RĂ©soudre cette Ă©nigme guĂ©rirait quelqu'un ou quelque chose ? Et pourquoi parler de mon journal intime ? Je ne tiens pas de journal intime ! Mais un tel journal, c'est une mĂ©moire, non ? Qui a falsifiĂ© ma mĂ©moire ? On a falsifiĂ© ma mĂ©moire ? Je ne m'en rappelle pas. Devrais-je tenir un journal ?

    La chansonnette s'Ă©teint. Je quitte mes pensĂ©es et regarde autour de moi. Les couleurs sont Ă©tranges, essentiellement du noir et du blanc. Si j'en crois les nuances, c'est le crĂ©puscule... ou l'aube. Mais tout est inversĂ©, comme en nĂ©gatif. Il fait chaud mais c'est une chaleur Ă©trange, bizarre. Étouffante mais pas dĂ©sagrĂ©able. Un craquement retentit et il se met Ă  pleuvoir. Une pluie noire. LĂ , j'ai peur. Ce monde est-il souillĂ© par l'Entropie ? C'est alors que je prends conscience que je me trouve dans une forĂȘt, oĂč toutes les couleurs sont des nuances de noir et blanc inversĂ©es. La Dimension du Voyeur serait une sorte de nĂ©gatif du notre, ou d'un autre ? Lequel ? Un monde rongĂ© par l'Entropie ? Corso ne m'avait pas prĂ©venu. Pourtant, il semblerait que je doive continuer Ă  lui faire confiance.

    Je respire un grand coup et fait un premier pas. Je ne sais pas pourquoi mais l'espace d'un instant j'ai eu peur de ne pas pouvoir bouger, d'ĂȘtre paralysĂ© et de me briser les os en voulant esquisser le moindre mouvement. D'oĂč me vient cette apprĂ©hension ? « Qui a falsifiĂ© mon journal intime ? »

    J'avance entre les troncs d'arbres. J'explore ce monde vĂ©gĂ©tal. Cette forĂȘt. Et je pense Ă  Millevaux. Le bourgeon, la vĂ©gĂ©tation qui se dĂ©veloppe, grandit et envahit tout comme elle a envahi les ruines que j'aperçois maintenant. Ces pans de murs sont d'un blanc Ă©clatant. Il reste encore quelques grilles faisant penser que cet endroit a pu ĂȘtre une prison. Est-ce dans l'une des cellules que je trouverais ce que je cherche, une fenĂȘtre vers le monde d'oĂč provient cette technologie que veut rĂ©cupĂ©rer Black Rain ? Non ! Pas une cellule, le poste de surveillance ! Dans une prison, il y a un poste de surveillance, un endroit avec des Ă©crans permettant de tout voir ! C'est lĂ  que je dois me rendre. Cet endroit existe encore. Je le sens. Et mĂȘme si de toute Ă©vidence plus rien ne fonctionne ici, je trouverai la rĂ©ponse Ă  ma question. J'ai confiance en Corso. S'il m'affirme que je trouverai une fenĂȘtre vers un autre monde dans cette Dimension du Voyeur, c'est que c'est vrai !

    J'erre dans ces ruines beaucoup moins longtemps que je ne le craignais. Je trouve ce qui a Ă©tĂ© un poste de contrĂŽle. Il y a plusieurs Ă©crans de surveillance, tous brisĂ©s. Rien ne laisse penser qu'il y a la moindre chance de les faire fonctionner. Pourtant, du fond de ma mĂ©moire falsifiĂ©e (pourquoi en suis-je Ă  ce point convaincu ?) je sais qu'il y a un moyen de voir Ă  travers ces Ă©clats de  verre brisĂ©. Mais, je sais aussi que je dois faire marche arriĂšre. La solution est lĂ , sous mes yeux, presque. Mais nous ne sommes pas encore le 29 ! Je pourrais invoquer les Yeux, le Kraken ou la Feuille mais ce n'est pas le moment. Je suis venu chercher une fenĂȘtre vers un autre monde mais c'est autre chose que je vais ramener avec moi. Je vais ramener cette dĂ©mangeaison. Ce truc qui me gratte au niveau du bras. Cette... moisissure, ce champignon brun et bleuĂątre qui s'est taillĂ© la route sous ma peau. Il bouge, il se dĂ©veloppe, il grandit. Il bourgeonne... et forme un mot.

    « CrĂ©puscule ! »

    C'est le crĂ©puscule, dĂ©jà ? Une nuit et une journĂ©e entiĂšre se seraient donc Ă©coulĂ©es ? Peut-ĂȘtre... et je dois rentrer maintenant.

    Et je me retrouve Ă  mon point de dĂ©part. Corso est Ă  cĂŽtĂ© de moi. Je ne saisis pas l'expression de son visage. À quoi pense-t-il ? A-t-il vu mon bras et le champignon ? Je cache mon bras derriĂšre mon dos comme un gamin qu'on aurait pris en flagrant dĂ©lit de dieu sait quoi. Il me demande si j'ai trouvĂ© lĂ -bas ce que je cherchais mais je vois bien qu'il n'attend pas vraiment de rĂ©ponse. Alors, je me borne Ă  lui affirmer que je lui fais confiance et je m'en vais.

    Une fois dehors, je ne peux quand mĂȘme m'empĂȘcher de me demander si ma confiance est vraiment bien placĂ©e...

    On est le 27. Deux jours avant l'arrivĂ©e de ce fameux Caspar dont je ne sais rien. Et je ne sais toujours rien non plus concernant cette fameuse technologie d'un autre monde. Mes seules pistes sont des rumeurs sur le web et un rĂȘve qui n'est mĂȘme pas le mien. « Qui a falsifiĂ© mon journal intime ? » Qui suis-je? C'est dans ces moments lĂ  que j'aurais besoin du docteur M. car c'est dans ces moments lĂ  que j'ai conscience de n'ĂȘtre qu'un personnage de fiction, le personnage d'un jeu, l'avatar du Joueur. Je ne suis pas moi-mĂȘme car je n'existe pas. « On n’existe plus pour eux. Peut-ĂȘtre mĂȘme qu’on n’existe plus du tout. » Rien de tout cela n'est vrai, sauf les mots. Les mots sont mon alliĂ©. Ils sont mon vĂ©hicule. La moto qui va propulser Ă  plus de 250 km/h vers...

    
 le cyber cafĂ© le plus proche ! Je me connecte et explore les recoins les plus sombres du web Ă  la recherche d'infos concernant cette vieille histoire. Mon bras me gratte. Ça me fait faire des fautes de frappe et je tombe lĂ -dessus :

    «  la vermine et les oiseaux morts jonchent les rues du centre-ville... »

    Qu'est-ce que ça veut dire ? Et surtout, qu'est-ce que ça fiche là ? Quel est le rapport entre cette rumeur et mon affaire ? Cette histoire ne date pas d'hier. En fait, elle a Ă©tĂ© postĂ©e quelques jours Ă  peine aprĂšs que la vidĂ©o des jeunes bourreaux ait Ă©tĂ© mise en ligne. J'ai beau chercher, il n'y aucune image en ligne. Et pour ce que j'en apprends, ça n'a mĂȘme pas eu lieu dans le mĂȘme Rajon. Pourtant, je vĂ©rifie et ce lien n'est pas apparu entiĂšrement par hasard. Certes, il y a eu une faute de frappe mais pas Ă  ce point lĂ . Ces deux faits sont liĂ©s. Comment ? Ou... qui ? Évidemment, il n'y aucun nom.

    Je rentre chez moi. J'ai besoin d'un cafĂ©. Sur le trajet, je me dis que je devrais passer par les locaux de Black Rain et jeter un Ɠil aux vieux dossiers. Et je suis de nouveau suivi. J’accĂ©lĂšre le pas sans pour autant me mettre Ă  courir. J'espĂšre arriver au bureau avant qu'ils ne me rattrapent. Ce sont maintenant cinq types plutĂŽt costauds qui sont Ă  mes trousses. S'ils me chopent, quoi qu'ils me veulent, je suis mal.
    Ce n'est qu'une fois au bureau que je me rends compte que j'avais arrĂȘtĂ© de respirer. Je donne des consignes Ă  l'accueil, ainsi que le signalement de ces types. Qui sont-ils ? Pour qui bossent-ils ? Et qu'ont-il aprĂšs moi ?
    Finalement, j'ai de la chance. Leurs tĂȘtes sont connues. Ce sont des hommes de main au service des Soars. Les Soars, ceux-lĂ  mĂȘme Ă  qui j'ai remis la Reine de mon cƓur au regard nonpareil...
    Jusqu'Ă  prĂ©sent, je pensais que la technologie utilisĂ©e par ces gosses Ă©tait issue d'un autre monde et liĂ©e Ă  Millevaux mais... et si je m'Ă©tais trompé ? Et si cette technologie n'Ă©tait pas liĂ©e Ă  Millevaux mais aux Soars ? Eux aussi voyagent entre les mondes. Peut-ĂȘtre ne dois-je pas me focaliser sur la forĂȘt et au contraire explorer la piste Soar. D'une maniĂšre ou d'une autre, ils sont liĂ©s Ă  cette affaire et ont appris que j'Ă©tais sur le coup.
    J'acquiers la dĂ©finitive certitude que je tiens quelque chose quand mes recherches sur les PCs du bureau se soldent par un crash du systĂšme. Je crois comprendre qu'il va falloir un moment aux gars de la maintenance informatique pour tout remettre en Ă©tat. Certains prient dĂ©jĂ  pour ne pas avoir perdu de donnĂ©es importantes. Je vais me faire passer un sacrĂ© savon mais, l'air de rien, je tiens enfin un dĂ©but de piste.

    Les mots sont mes alliĂ©s alors je pose des mots sur un bout de papier :
    -Millevaux : pour l'instant, rien de concret, si ce n'est ce truc au bras qui me gratte par intermittence et change de forme.
    -les Soars : ils ont appris que j'enquĂȘtais sur cette affaire. Ils m'ont fait suivre et il est plus que probable qu'il soit Ă  l'origine du crash-systĂšme issue de mes recherches. Je ne suis sĂ»r de rien mais il est trĂšs probable que j'ai activĂ© un truc, un logiciel ou un virus installĂ© lĂ  depuis 2011.
    -cette Technologie issue d'un autre monde ne vient peut-ĂȘtre pas de Millevaux. Elle aurait peut-ĂȘtre mĂȘme Ă©tĂ© introduite par les Soars qui l'auraient refilĂ©e Ă  ces gamins en vue d'un test en grandeur nature.
    -la Vermine et les Oiseaux morts : je ne sais pas en quoi c'est liĂ© Ă  mon affaire mais il y a un lien. Et si c'Ă©tait dĂ» Ă  une technologie d'un autre monde ? Mais quel monde pourrait mettre au point des trucs pareils ? On a d'un cĂŽtĂ© quelque chose qui vous fait ressentir ce que vous infligez Ă  quelqu'un d'autre et de l'autre un truc qui ferait mourir les oiseaux en masse. Dans les deux cas, ça peut faire des dĂ©gĂąts.

    Bon, l'air de rien l'heure tourne. Il va bien falloir que je ressorte et... les cinq gars sont toujours lĂ . Ils sont sacrĂ©ment confiants car ils ne font mĂȘme pas l'effort de se planquer. Ils m'attendent.  Si je les affronte, je vais juste me faire dĂ©foncer. Je peux aussi voir si le chef ne m'en veut pas trop pour le systĂšme informatique et veut bien envoyer quelques gros bras aussi.
    Le chef ne l'admettra pas mais il veut en savoir plus lui aussi. Alors, oui, il me passe un savon mais accepte ma requĂȘte. Évidemment, il me jure qu'aprĂšs ça j'ai intĂ©rĂȘt Ă  ne plus rien lui demander avant d'avoir ramenĂ© du concret et blablabla. Mais bon, il dĂ©croche son tĂ©lĂ©phone et j'espĂšre vraiment que nos gars vont flanquer la pĂątĂ©e Ă  ceux qui m'attendent car sinon... je vais prendre trĂšs cher.
    Avec le chef, on observe la scĂšne Ă  travers la fenĂȘtre de son bureau. Nos gars sont plutĂŽt rapides et discrets. Ils abordent les hommes des Soars comme si de rien Ă©tait. Nous, on sait qu'ils leur ont bien fait comprendre qu'ils Ă©taient armĂ©s et qu'il valait mieux obĂ©ir sans discuter. Et les gars ne discutent pas. Mais ça n'empĂȘche pas l'opĂ©ration de partir en sucette. Au moins, personne n'a eu Ă  sortir son arme en public. Pourtant, il y a quand mĂȘme eu une bonne bagarre sur le trottoir d'en face. Et on peut dire que nos gars l'ont suffisamment emportĂ© pour faire fuir les autres. J'aurais aimĂ© qu'ils en ramĂšnent au moins un, histoire de le faire parler. Mais d'une certaine façon, ils ont mieux que ça. Ils ont un nom. L'un des gars, dans leur fuite, a mentionnĂ© un certain Lewis-Maria. Et lui, il est bien connu de nos services. C'est un Cafard ! Mais pas n'importe lequel. Ce n'est pas un agent du Tas de Merde. Il est en free lance. Il serait mĂȘme plus juste de dire qu'il mĂšne sa petite vie tranquille en essayant de mener ses petites affaires le plus discrĂštement possible. Il ne souhaite pas du tout attirer l'attention de ses anciens chefs qui lui feraient certainement regretter son petit hobby. Lewis-Maria aime les « animaux ». Il aime les zoos. Alors, il a montĂ© son propre petit zoo personnel ici, quelque part, Ă  Mertvecgorod. On ne sait pas vraiment oĂč, mais on sait qu'il retient captifs plusieurs personnes, peut-ĂȘtre plusieurs dizaines mĂȘme. Certaines sont mĂȘme portĂ©es disparues depuis plusieurs annĂ©es. En tout cas, le Cafard a l'air de rouler pour les Soars sur ce coup lĂ . Il va falloir que je le trouve. Et d'autant plus vite que, l'espace d'un instant, je me surprends Ă  craindre que la Reine n'est fini dans une cage de son zoo. Si le Cafard possĂšde quelque chose que les Soars veulent, il peut leur avoir donnĂ© en Ă©change de la Reine, pensionnaire de choix pour son zoo s'il en est. Mais alors, pourquoi Black Rain m'a demandĂ© de remettre la Reine aux Soars ? Nos chefs savent des choses qu'on ne sait pas... Mais si la Reine est bien captive du Cafard, je ne suis pas loin de penser que Black Rain aurait fait en sorte de manigancer tout ça pour parvenir Ă  des fins que j'ai bien du mal Ă  comprendre.
    Il me faut un plan d'action. Ou au moins un but. Et ce but, c'est de trouver Lewis-Maria, trouver sa planque et savoir ce que les Soars lui veulent. Et s'il retient bien la Reine... et bien, je la sauverais et je serais un vrai hĂ©ros !

    On est le 28 et Caspar rentre... demain ! J'ai une journĂ©e, peut-ĂȘtre deux, pour trouver la planque de Lewis-Maria et savoir s'il dĂ©tient vraiment ma Reine captive. Cette perspective me fait grave psychoter quant aux intentions de Black Rain. Est-il possible qu'on m'ait contraint Ă  la remettre aux Soars juste pour me « motiver » Ă  trouver le Cafard et l'origine de cette technologie alien ou xeno-quelque chose (je ne sais mĂȘme pas comment on appelle une technologie venue d'ailleurs, extra-dimensionnelle ?). Nos chefs sont-ils tordus Ă  ce point ?

    Ici, ce qui se rapproche le plus du tas de merde des Cafards, c'est la Zona. La question est alors de savoir si Lewis-Maria a voulu s'en Ă©loigner au possible ou si, au contraire, mĂ» par un quelconque atavisme ou juste la volontĂ© de garder ses traqueurs sous surveillance il s'est installĂ© Ă  proximitĂ©. AprĂšs tout, autant commencer par-lĂ  et voir ce que ça donne.
    D'aprĂšs la page WikipĂ©dia qui lui est consacrĂ©e, la RIM « tire ses principales ressources de la gestion et du recyclage des dĂ©chets internationaux, y compris biologiques et nuclĂ©aires. Une grande part de cette Ă©conomie est souterraine.
[
] Le trafic d'organes, aux mains du crime organisĂ©, constitue une autre source importante de richesses. [...] »
    La vue imprenable de mon studio sur la Zona me permet d'affirmer d'une part que cette Ă©conomie de l'ordure n'a rien de souterrain ! Et d'autre part, les rumeurs concernant Lewis-Maria attestent qu'on ne trafique pas que des bouts d'humains mais aussi des humains entiers.
    C'est en repassant par chez moi que j'ai eu la joie de constater que mon appart’ avait Ă©tĂ© savamment mis Ă  sac. Évidemment, on m'a pris tout ce qui pouvait avoir un semblant de valeur mais je reste convaincu que les Soars sont derriĂšre ça. D'ailleurs, ce n'est pas par hasard que certains dossiers, heureusement sans rĂ©elle importance, ont disparu. Je suis malin et tout ce qui concerne l'affaire en cours et tout ce que je peux savoir concernant le Joueur et la « vraie » rĂ©alitĂ© sont... ailleurs. Dans ma tĂȘte ? Dans les notes du docteur Mugwump ? Dans ces journaux intimes que je n'ai pas Ă©crits mais qui ont pourtant Ă©tĂ© falsifiĂ©s ? Bref, je remettrai de l'ordre dans cette piĂšce plus tard. Avant ou aprĂšs avoir remis de l'ordre dans mes idĂ©es et dans ma tĂȘte.
    Je descends. Je me balade aux alentours de la Zona. Je ne m'Ă©tais jamais posĂ© la question de savoir si le Cafard pouvait s'ĂȘtre installĂ© dans le coin. Mais si c'est le cas, peut-ĂȘtre que certains le savent. Et alors, il me suffirait d'un peu de chance ou d'un coup de pouce du destin. Et puis, les hommes de mains des Soars sont peut-ĂȘtre toujours dans le coin...
    Bon, c'est le moment de se rappeler que tout ça n'est qu'un jeu et que rien de ce qui va arriver n'est vraiment rĂ©el. Chaque jeu a ses rĂšgles. Dans les rĂšgles que le Joueur utilise, un « pouvoir » lui/me permet d'ĂȘtre « au bon endroit, au bon moment » mais il/je ne l'a/ai pas utilisĂ©, prĂ©fĂ©rant le garder pour plus tard. Dommage ! Car Ă  l'instant, alors que je posais innocemment quelques questions pour savoir si quelqu'un avait vu dans le coin quoi que ce soit qui puisse me laisser penser que le Cafard crĂ©chait par-lĂ , ce sont les hommes de mains des Soars qui me tombent dessus et... je vais certainement prendre trĂšs cher. À ce stade, ça ne sert Ă  rien de faire dans la dentelle. Je sors mon flingue et tire le premier.
    OK ! J'aurais pu m'en tirer si j'avais eu un peu de chance mais les dĂ©s en ont dĂ©cidĂ© autrement. C'Ă©tait pas loin de passer pourtant. Mais ça reste quand mĂȘme un fail intĂ©gral. Je suis KO ! À peine conscient. Et maintenant, que vont-ils faire de moi ? Me laisser là ? M'achever ? Me conduire quelque part ? Oh putain ! Je n'aurais pas dĂ» mettre « achever » dans les options car maintenant... ça peut vraiment arriver !
    Mais finalement j'ai du bol car ils m'abandonnent lĂ . Ils doivent penser que j'ai eu mon compte, que le message Ă©tait clair et que je vais en rester lĂ . Erreur ! Je rampe jusqu'Ă  chez moi. Je compte bien m'accorder une bonne nuit de repos et voir demain si je peux reprendre mes investigations.

    Je me rĂ©veille une dizaine d'heures plus tard. Je me sens Ă  peine mieux. Toujours crevĂ© et des courbatures partout. Je suis couvert d'hĂ©matomes. Niveau coloris, c'est dans le mĂȘme ton que cette mycose bizarre qui me court le long du bras.
    On est le 29. C'est aujourd'hui que Caspar doit rentrer.

    Soyons lucide, je suis loin d'avoir rĂ©cupĂ©rĂ© de ma raclĂ©e d'hier. Pourtant, je dois sortir. Je dois poursuivre mon enquĂȘte. Surtout que nous sommes le 29. Ce Caspar doit rentrer et j'ai un trĂšs mauvais pressentiment. Une fois dehors, je me surprends Ă  me retourner tous les trois pas. Partout, je cherche un signe comme quoi je serais suivi, comme quoi les types d'hier seraient lĂ  pour la deuxiĂšme couche. Mais non...
    Je cherche toujours Ă  savoir si Lewis-Maria a sa planque du cĂŽtĂ© de la Zona ou si je vais devoir chercher ailleurs mais, soyons lucide lĂ  encore, je n'ai aucune piste. Alors... « au bon endroit, au bon moment », c'est maintenant ! Et c'est cette femme, lĂ . Elle n'a pas l'air d'aller trĂšs bien. Elle a tout de la travailleuse occasionnelle et, dans le quartier, ça en dit long sur le secteur d'activitĂ©. Pourtant, je le sais, c'est elle. La bonne personne au bon endroit au bon moment. Je l'aborde.
    Elle a le regard flou. Elle est au moins moitiĂ© dĂ©foncĂ©e mais j'ai l'impression que ce n'est pas de son fait. Je lui prends le bras aussi dĂ©licatement que possible pour lui faire faire quelques pas, tranquillement, mais aussi pour vĂ©rifier l'Ă©tat de son coude. Je ne vois aucune trace de piqĂ»re, ce qui en soi ne veut rien dire. Il y a tellement de moyens de camer quelqu'un contre son grĂ©. Elle me suit et marmonne :

    « On m'a trompĂ©... on m'a trompĂ©... »

    Elle est trop fracassĂ©e pour pouvoir rĂ©pondre Ă  mes questions mais j'ai ROHUM. GrĂące Ă  ce pouvoir, je peux lire ses pensĂ©es, aussi fracturĂ©es soient-elles par ce qu'on lui a fait gober. Je vois une cellule, une porte en acier avec un gros judas. Je vois un couloir, comme celui d'un appartement pourri dans un immeuble tout aussi pourri. Un peu comme le mien. Non ? Quand mĂȘme pas ? Et pourtant si ! Cette femme est sortie de mon immeuble. Mais pas par le hall d'entrĂ©e. J'apprends l'existence d'un rĂ©seau de passages secrets dans mon propre immeuble menant Ă  un Ă©tage dont je ne connaissais pas l'existence. Et cet Ă©tage, c'est lĂ  que crĂšche Lewis-Maria. Le Cafard pouvait difficilement ĂȘtre plus prĂšs de la Zona. Et si, comme je le crains, il retient ma Reine captive, ça veut dire qu'elle est finalement plus prĂšs de moi que je ne l'espĂ©rais.
    Mes pas nous mĂšnent devant la devanture d'un Delikatessen. Sur le trottoir, deux filles et un garçon. Je regarde celle que je tiens par le bras. Le plus dĂ©licatement que je peux, je l'installe Ă  cĂŽtĂ© des autres et regarde le tableau et...

Je leur demande des nouvelles du quartier.
Alors, quoi de neuf, depuis que je suis parti ? ce genre de connerie.
Les trois filles m’envoient un regard vitreux, comme si elles ne m’avaient jamais vu.
Le gars, en revanche, a les yeux qui pétillent.
Ils n’ont pas dĂ» prendre les mĂȘmes drogues.
Ils commencent à se désaper.
Deux des filles s’embrassent ; la troisiùme se caresse.
J’ai l’impression qu’on est là depuis des heures.
Comme si la scÚne se déroulait au ralenti.
Soudain, ma compagne brise le silence.
On va peut-ĂȘtre y aller, mon amour ? elle demande.
Tu sais que Caspar rentre le 29 ; on pourrait aller le voir.
Bonne idée, ma belle, je lui réponds.

    Je me retourne subitement pour faire face Ă  ma compagne mais... il n'y a personne. Je suis seul face Ă  ces quatre jeunes camĂ©s. Bon, j'ai ma piste. Pas la peine de traĂźner.
    Je ne sais pas trop comment cette fille a pu quitter sa cellule. On dirait que la porte s'est ouverte Ă  cause d'un court-circuit. Cela ne fait pas longtemps qu'elle est dehors et avec un peu de chance le problĂšme n'a pas Ă©tĂ© rĂ©solu. Il est donc possible que je puisse m'introduire chez Lewis-Maria sans trop de difficultĂ©. J'espĂšre...
    Et j'espĂšre aussi que Caspar ne m'attend pas lĂ -bas.
    Mon bras me gratte. Je relĂšve ma manche. Entre les hĂ©matomes, ma mycose a Ă©crit : « CrĂ©puscule. » Putain, clair que ça m'aide ça ! À moins que cela ne veuille dire que quelque chose va se passer Ă  ce moment-lĂ  de la journĂ©e et qu'il vaudrait mieux que j'en ai fini avec tout ça. Mais j'ai encore du temps devant moi, non ? En vrai, il ne m'en reste pas tant que ça. J'accĂ©lĂšre.
    Mon bras me gratte encore. LĂ , c'est franchement dĂ©sagrĂ©able. Je relĂšve encore ma manche et lis que Lewis-Maria appartient Ă  un culte secret dont les membres sont solidaires face Ă  quelque chose. Est-ce que ce culte inclut les Soars ? Oui, me rĂ©pond la mycose (l'ami cause...) mais ce sont des Soars dissidents, des rebelles. Et ils font face Ă  quoi ? LĂ , Ă©videmment, elle ne sait pas !
    J'arrive au local poubelle de mon immeuble. C'est par-lĂ  que la fille s'est enfuie. Je cherche mais ne trouve pas l'accĂšs. Pire que ça, si j'Ă©tais Spiderman, c'est mon sens d'araignĂ©e qui serait en train de hurler. LĂ , ce n'est que mon intuition. Mais quelque chose craint vraiment. Je regarde autour de moi. Le local est vide. Je suis seul. Alors, pourquoi je suis fĂ©brile tout Ă  coup ? Je regarde mon bras. Il est Ă©crit « Courage » en lettres moisies. Du courage, mais pourquoi ?
    Le crĂ©puscule, cette pĂ©riode qui prĂ©cĂšde la nuit noire. La Nuit Noire ! La fin ! Et je pense Ă  ce roman avec ce tueur barjo disciple d'AntĂ©ros ! C'est ça le crĂ©puscule ! C'est pas la fin de cette putain de journĂ©e. C'est ma fin Ă  moi, signifiĂ©e par l'arrivĂ©e d'un barjo disciple d'AntĂ©ros ! C'est ça ? Je regarde mon bras. Rien ! Évidemment !
    Je laisse tomber le Cafard, pour l'instant, et quitte le local poubelle en courant. On est le 29 et Caspar doit rentrer. C'est Caspar l'envoyĂ© d'AntĂ©ros ! Mais qui l'a envoyĂ© Ă  mes basques ? Et pourquoi ? Et oĂč aller pour ĂȘtre en sĂ©curité ? Le bureau de Black Rain !
    Putain ! C'est toujours quand on a besoin d'un taxi qu'il n'y en a pas ! Je fonce dans le mĂ©tro.  C'est pas normal ! Il n'y a personne. C'est impossible que les quais soient dĂ©serts Ă  cette heure-ci. Caspar est donc dĂ©jĂ  lĂ  et il m'attend quelque part. Je m'engouffre dans la premiĂšre rame qui se prĂ©sente. Elle est vide elle aussi et je rĂ©alise que j'ai certainement fait une Ă©norme connerie. Le mĂ©tro s'enfonce dans le noir, dans la Nuit Noire. L'Ă©clairage fonctionne correctement dans le wagon. Pourtant, la luminositĂ© dĂ©croĂźt peu Ă  peu. Le wagon est vide mais je sens une prĂ©sence. La Vision m'informe de la prĂ©sence d'un Soar invisible. Je feins de ne pas l'avoir vu. Il a l'air calme. Il m'observe. Je quitte la rame dĂšs que possible. Ce quai lĂ  est Ă©galement dĂ©sert. J'ai l'impression d'ĂȘtre dans un niveau de Silent Hill 3 et je m'attends Ă  voir dĂ©barquer des monstres Ă  tout moment. Je n'ai aucune idĂ©e d'oĂč je suis. Je regarde l'heure. C'est le crĂ©puscule, le vrai, l'officiel. Et il y a un homme. Caspar !

    Je me fige. Comme un herbivore, j'espĂšre qu'il ne m'a pas vu. Conneries ! Il m'a trĂšs bien vu mais il ne bouge pas. Je sens que quelque chose de terrible va m'arriver alors je consacre ces derniers instants, mes derniers instants Ă  mettre un peu d'ordre dans mes pensĂ©es.
    Black Rain m'a demandĂ© de remettre la Reine Ă  des Soars. Je pense qu'ils l'ont remise Ă  Lewis-Maria en Ă©change de l'accĂšs Ă  un de ses pensionnaires venant du monde oĂč ces Soars ont trouvĂ© cette technologie, celle utilisĂ©e par les gamins en 2011, que veut rĂ©cupĂ©rer Black Rain. Je pense que ces Soars et Lewis-Maria font partie d'une organisation secrĂšte devant faire face Ă  quelque chose, une menace. Et cette menace, je suis en train de me demander si je ne suis pas en train de lui faire face. Et si c'Ă©tait pour s'en assurer que ce Soar invisible me surveillait tout Ă  l'heure ? Et si cette menace Ă©tait liĂ©e Ă  AntĂ©ros ? Et c'est quoi ce type ? C'est quoi Caspar ? Et je comprends quand je le vois se mettre Ă  bourdonner. Je vois se tordre subitement de douleur, pris de convulsions. Et je comprends ce que le Joueur sait depuis le dĂ©but mais qu'il m'a cachĂ©. Il ne savait pas que Caspar Ă©tait liĂ© Ă  AntĂ©ros. Non ! Ça, il vient de l'apprendre en mĂȘme temps que moi. Mais il savait que Caspar est un Were-World, un monde-garou ! Ce type va se transformer en un monde, en une rĂ©alitĂ© qui va m'aspirer comme un trou noir et je n'ai aucune idĂ©e de lĂ  oĂč je vais me retrouver ! Autour de moi, la rĂ©alitĂ© s'effrite par couches successives, comme un vieux papier peint qu'on arrache. Et dessous, c'est toujours le mĂȘme motif qui se rĂ©pĂšte invariablement. Et j'entends ces mots :

« La reine de mon cƓur au regard non pareil,
Qui riait avec eux de ma sombre détresse
Et leur versait parfois quelque sale caresse. »

    Et alors, je me dis qu'elle ne m'a peut-ĂȘtre finalement jamais aimĂ©. Et j'ai envie de chialer. Et la Nuit devient Noire




Commentaires de Thomas :

A. Un compte-rendu trÚs littéraire, c'est cool, je trouve ça vraiment bien écrit et évocateur.

B. « Millevaux, c'est bien beau, mais cette peste a déjà contaminé tant de mondes. Lequel est celui que je cherche ?" On acte que Millevaux s'est déjà bien répandu dans le multivers. C'est cool.

C. "Vous voyez ces chĂąteaux avec tout un rĂ©seau de couloirs secrets permettant d'espionner les gens Ă  travers un miroir sans tain ou une peinture percĂ©e. La Dimension du Voyeur, c'est ça. Ça permet de voir les autres dimensions, de les espionner. " :
ça fait penser à la Camera Obscura de la Maison Carogne...

D. "C'est alors que je prends conscience que je me trouve dans une forĂȘt, oĂč toutes les couleurs sont des nuances de noir et blanc inversĂ©es. "
Les forĂȘts limbiques Ă  n'en pas douter. Auraient-elle envahi la dimension du voyeur comme Millevaux a envahi le Multivers ?

E. Tu fais une utilisation profonde de l'entrée de
L'Almanach "Qui a falsifié mon journal intime ?", c'est cool :)

F. C'est assez cool que le personnage dĂ©veloppe une mycose au bras sans crier gare pour son premier passage dans Millevaux : on voit que l'emprise dans l'air est trĂšs forte et qu'un agent extĂ©rieur peut ĂȘtre trĂšs vite contaminĂ©. Dans ce compte-rendu de partie (La ForĂȘt-Galerie), les explorateurs venus de l'extĂ©rieur de Millevaux utilisent carrĂ©ment des scaphandres pour Ă©viter des contaminations foudroyantes.

G. "OK ! J'aurais pu m'en tirer si j'avais eu un peu de chance mais les dés en ont décidé autrement. [...] Oh putain ! Je n'aurais pas dû mettre « achever » dans les options car maintenant... ça peut vraiment arriver !" : On se prive vraiment plus du tout de casser le quatriÚme mur :)

H. "Je vois un couloir, comme celui d'un appartement pourri dans un immeuble tout aussi pourri. "
Si tu veux varier les environnement urbains pourris, je te conseille Little HĂŽ-Chi-Minh-Ville :)


Réponse de Damien :

A.     Et pourtant, je ne fais pas d'effort. Je ne relis mĂȘme pas ^^

B.     Oui, j'aime bien cette idĂ©e que Millevaux n'est pas qu'un univers mais une sorte de menace, un croquemitaine du multivers. C'est un univers dans lequel on peut jouer mais aussi une menace dont il faut se protĂ©ger quand on joue dans un autre univers. C'est une variation de l'Entropie.

C.     Effectivement, mais lĂ  c'est surtout une adaptation d'un sort dans un jeu vidĂ©o que j'aime beaucoup : Eternal Darkness ^^

D.     Je n'en ai aucune idĂ©e ^^ En fait, de la dimension du Voyeur on peut aussi basculer vers d'autres mondes. Un peu comme les forĂȘts limbiques d'ailleurs...

E.     On fait ce qu'on peut ^^ je fais de plus en plus de mĂ©ta-jeux et de cut-up. C'est la faute de Batro ^^

F.     ça, c'Ă©tait l'effet L’Empreinte ^^ merci pour le lien:)

G.     LĂ  encore, c'est la faute de Batro XD

H.     Re-fanx pour le lien ^^


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#62 22 Nov 2021 16:13

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

TUER PRÉCIEUSE

Une incursion dans un sous-monde oĂč Ă  la fois l’univers de CƓlacanthes et le thĂšme des femmes au destin tragique envahissent tout. 2Ăšme Ă©pisode de la campagne solo Millevaux/Trilogie de la Crasse par Damien LagauzĂšre

(temps de lecture  : 13 min)

Joué le 13/05/2019

Le jeu principal de cette sĂ©ance : S’échapper des Faubourgs, cauchemar de poche dans une banlieue hallucinĂ©e, par Thomas Munier

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55Laney69, cc-by-nc


Parties précédentes de la campagne Millevaux / Trilogie de la Crasse  :

1. La Reine de la Crasse
PremiĂšre partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystĂšmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinĂ©e de Mertvecgorod nĂ©e sous la plume de Christophe SiĂ©bert. OĂč un simple exĂ©cutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver.

    La Nuit Noire ! Caspar le WereWorld m'a envoyĂ© dans la Nuit Noire., le monde dont il est le garou. Je n'y vois... rien !

    Je suis aveugle !

    Je suis les Étoiles !
L'ombre d'Antéros et de l'Entropie obscurcit mon ciel !
La lumiÚre des Yeux et du Joueur me guide la nuit !

    Les Yeux, dĂźtes-moi oĂč je suis.
    Cet endroit a tout du repaire d'une personne extrĂȘmement antipathique. Pourtant, c'est la sortie, l’ÉCHAPPATOIRE. La seule issue pour quitter le monde-garou. Les Yeux me disent que du lierre court le long des murs et qu'une pluie noire frappe l'unique fenĂȘtre. Et cette fenĂȘtre donne sur un tas d'ordures, un tas de merde. Ça me rappelle mon studio avec vue sur la Zona mais lĂ , il y a deux portes. L'une mĂšne vers le vrai monde. Mais il est trop tĂŽt pour pouvoir l'ouvrir. Avant, me disent les Yeux, je vais devoir accomplir un rituel. Ensuite, je pourrais revenir Ă  l'ÉCHAPPATOIRE et m'enfuir. Mais pour ça, je vais devoir emprunter l'autre porte.
    De l'autre cĂŽtĂ©, c'est la MORT. Et la mort a les traits de Yezod, la Fondation, une Ă©manation d'AntĂ©ros. C'est un quartier rĂ©pugnant et malade. Les trottoirs et les murs sont couverts de croĂ»tes et de lacĂ©rations. Les affiches publicitaires sont lamentables et mettent en scĂšne une population d'ĂȘtre difformes aux membres grĂȘles et tordus. Ce monde est tordu, torturĂ© par l'Entropie. Je ne la vois pas mais je la sens. La Pluie Noire. Par moment, je butte sur des racines qui transpercent le bitume et je comprends que les racines millevaliennes s'efforcent elles aussi de tordre et contraindre ce petit univers, Caspar. LĂ , je me dis qu'il doit bien souffrir. Il est probable que le monde dont il est le garou n'a pas toujours Ă©tĂ© la proie d'AntĂ©ros, Millevaux et l'Entropie. Mais quand les Yeux me dĂ©crivent les visages des ĂȘtres torturĂ©s qui ornent les panneaux publicitaires, je comprends que Caspar aime ça. Il aime cette torture. Il aime voir son monde s'Ă©crouler sur lui-mĂȘme. Il aime souffrir. Il aime obĂ©ir aux ordres de Yezod et AntĂ©ros. Il aime sa soumission Ă  L'Entropie.
    Et lĂ , je comprends que je vais mourir. Je lĂšve les Yeux vers le Joueur et espĂšre qu'il va pouvoir me sortir de lĂ . En effet, tout cela n'est qu'un jeu et chaque jeu a ses rĂšgles. Et lĂ , les rĂšgles veulent que je meurs, non ? Pas forcĂ©ment...
    Je me rappelle la Reine. Je l'aime, je crois. J'ai peur qu'elle ne m'aime pas. Je sais qu'elle ne m'aime pas. Elle ne me dĂ©teste pas mais... elle ne m'aime pas. Pas comme... Bref ! C'est le moment d'accepter en toute humilitĂ© que je ne suis pas grand chose finalement, Ă  peine un personnage de fiction. Et mĂȘme pour un autre personnage de fiction, je ne suis pas grand chose. Pour autant, nous avons partagĂ© de bons moments elle et moi. Des moments cools, sincĂšrement cools, ouais ! Ça, je m'en rappelle et mĂȘme la Mort, mĂȘme Yezod ne pourra l'effacer, hein ? Je me concentre sur ces images emplies de ma Reine et de LumiĂšre et espĂšre que la Mort va m'Ă©pargner. J'attends le prix. Car il y a un prix, hein ?
    Et ce prix, je dois l'accepter si je veux vivre. Alors j'accepte que tout ça c'est du flan. Que ces souvenirs, mes souvenirs, ne sont qu'une rĂ©Ă©criture du rĂ©el, de l'histoire, afin de contempler dans la glace le visage d'un mec bien, d'un mec qui est « au-dessus de ça », un mec modeste qui se contente de peu, un mec sincĂšre. Mais tirer fiertĂ© de son humilitĂ©, c'est pas un peu abusé ? Et est-ce vraiment de l'humilitĂ© que d'accepter le constat qu'on a pas ce qu'on veut et qu'on l'aura jamais ? Y a eu des bons moments avec la Reine, ouais, mais... Je dois accepter que leur sens vĂ©ritable n'est pas celui que j'aimerais. Il n'y a lĂ  aucune preuve que je suis un mec bien. Ce sont juste des moments sympas en compagnie d'une nana que, finalement, je ne connais pas, qui ne me connaĂźt pas et que, pourtant, je vais devoir tirer des pattes d'un Cafard gĂ©ant si j'arrive Ă  sortir de Caspar !
    Alors, est-ce que ça suffit Ă  sauver ma peau pour cette fois ? On dirait...

    Je suis... Je suis... J'ai une queue de cheval. Je ricane sans cesse. On me trouve antipathique et intimidant. Je suis prĂȘt Ă  tout pour protĂ©ger mes secrets. Et il y a quelqu'un ici qui menace mes secrets. Il ne doit pas quitter ces Faubourgs. Il n'emportera pas mes secrets.
    J'erre en ces lieux qu'on nomme la GeĂŽle. Ils sont Ă  l'image de Yezod. Les os tordus qui en constituent les colonnes sont battus par la Pluie Noire et parcourus, enchaĂźnĂ©s et contraints par les racines et les lierres de Millevaux. C'est pourtant lĂ  qu'on trouve l'Embaumeur, celui qui sait faire de ta chair un COSTUME DE POUVOIR. L'autre, les Étoiles qui menacent mes secrets, va certainement vouloir un tel costume. Il va certainement vouloir rencontrer l'Embaumeur. Je dois l'empĂȘcher ! Alors, j'use de mes propres pouvoirs pour confiner ce quartier. Tel sont mes pouvoirs. Les os tordus de Yezod sont aussi fait pour ĂȘtre tordus et pliĂ©s. Et il aime ça, le bougre. Il aime torturer et ĂȘtre torturĂ©. Il aime souffrir autant que faire souffrir. Alors, je contrains ses os Ă  former un barrage infranchissable. Jamais les Étoiles n'accĂ©deront Ă  la GeĂŽle !

    Non, pas sĂ»r que cela suffise Ă  sauver ma peau finalement. Je tombe. Je ne vois rien mais je sens que je tombe. J'atterris dans de la boue. Mais c'est une boue vivante. Je la sens palpiter. Je sens aussi des ossements. Des os humains. Et non humains. Je me retrouve avec entre les mains un crĂąne aux dimensions Ă©tranges. Ce truc possĂ©dait une mĂąchoire allongĂ©e et des cornes. Je tĂątonne encore, Ă  quatre pattes dans ce que je devine ĂȘtre une sorte de fosse commune. Il y a un cadavre plus rĂ©cent. Je palpe son visage et crois le reconnaĂźtre. Ce crĂąne chauve ne m'est pas inconnu. Je la reconnais. C'est une des filles qui bossent dans mon quartier. Elle est sympa. Elle a une tĂȘte bizarre. C'est parce qu'elle se rase le crĂąne. Ça lui donne un cĂŽtĂ© punk mais fragile aussi. Je l'aime bien. Je la connais pas. On a jamais vraiment parlĂ©, juste Ă©changĂ© des banalitĂ©s, mais je l'aime bien. Elle se fait appeler PrĂ©cieuse. C'est bien trouvĂ©. Que fait-elle là ? Est-elle vraiment morte ? Elle ouvre les Yeux. Puis-je la sauver ?

Je suis les Étoiles !
Ici et maintenant, je sers PrĂ©cieuse contre mon cƓur pour lui donner une Ă©tincelle !
Je suis les Étoiles !

    Les Yeux, dĂźtes-moi...
    Les Yeux savent que c'est injuste mais, pour sauver PrĂ©cieuse, je dois la tuer dans son sommeil. Les Yeux me tendent cette rapiĂšre. Je la dissimule dans mon dos et, toujours dans la boue, je berce PrĂ©cieuse pour qu'elle s'endorme. Puis, alors qu'elle a de nouveau fermĂ© les Yeux, je lĂšve l'arme au-dessus de son cƓur. Et alors qu'un CƓlacanthe de trois mĂštres de long glisse vers moi, dĂ©vorant tout sur son passage, j'enfonce la pointe de la rapiĂšre dans le cƓur de PrĂ©cieuse et les Yeux s'ouvrent de nouveau sur ce quartier de MORT.

    LA LUMIÈRE ENFERME ET L'OBSCURITÉ LIBÈRE, est-ce lĂ  le sens de ma cĂ©cité ? Dois-je accepter la Nuit Noire. Dois-je accepter de m'en remettre aux Yeux pour sortir d'ici ? Je dois trouver l'endroit oĂč accomplir ce rituel.

Je suis les Étoiles !
Ici et maintenant, je m'en remets aux Yeux pour savoir oĂč accomplir le rituel !
Je suis les Étoiles !

    Et les Yeux me parlent. Ils vont me dire oĂč me rendre mais avant je dois accepter d'ĂȘtre le vassal de la douleur. Je dois me soumettre et accepte d'offrir ma souffrance Ă  Yezod. Les mots sont mes alliĂ©s. Les maux sont mes alliĂ©s ? Les Yeux sont des salauds ! Et quelle forme va prendre cette douleur. Un archer, rĂ©pondent les Yeux. Et il est dĂ©jĂ  lĂ , devant moi. Il pointe son arc dans ma direction et je ne dois pas tressaillir, pas bouger, accepter. Et lui, pourquoi fait-il ça ? Pour trouver le bonheur me disent les Yeux. L'image de Saint-SĂ©bastien s'imprime dans mon cerveau. Je retiens mon souffle et attends. Ça pique ! Le COSTUME DE POUVOIR ! C'est lĂ  que je dois me rendre. Pour ça, je dois trouver le PASSAGE. Mais oĂč est-il ? Et Ă  quoi ressemble-t-il ? Les Yeux me dĂ©crivent une grotte qu'ils qualifient de stellaire. Je ne comprends pas ce que ça veut dire. Mais Stellaire... ce sont les Ă©toiles. Et les Étoiles, c'est moi. Cette grotte, ce serait moi ? Ou alors, elle serait en moi ? Le PASSAGE serait en moi, je pourrais y accĂ©der de moi-mĂȘme ? L'espace d'un instant, j'envisage la structure fractale de Caspar. Le WereWorld est un monde dans un homme qui est dans un monde. Et dans ce monde Ă  l'intĂ©rieur d'un monde dans un homme qui est dans un monde, il y a moi, un homme, avec dedans... un PASSAGE, vers oĂč ?

    L'autre va venir. Je le sais. Je dois l'empĂȘcher de rencontrer l'Embaumeur. Je vais leur montrer Ă  tous ! Ma puissance et la puissance de Yezod ! Je m'offre Ă  la Pluie Noire ! Je m'offre Ă  la Nuit Noire ! J'offre ma souffrance Ă  Yezod ! Je tords mes os en l'honneur d'AntĂ©ros jusqu'Ă  ce que mes membres dĂ©formĂ©s projettent l'ombre d'un ĂȘtre difforme et monstrueux. Cette ombre voĂ»tĂ©e aux longs bras et aux longues jambes finissant par des griffes acĂ©rĂ©es se dĂ©tache de moi et prend sa place dans la Nuit Noire. LĂ , elle attend. Elle attend les Étoiles et les dĂ©chirera. Elle offrira cette souffrance Ă  Yezod et AntĂ©ros. J'en ris d'avance. Et maintenant, je rejoins le PASSAGE. Dans un ricanement, je me fond dans l'ombre. J'observe les Étoiles se jeter dans la gueule du loup.
    Si les Étoiles survivent, il y a fort Ă  parier qu'elles se rendront dans LE PLAN DANS UNE TÊTE. Mais qu'est-ce qui se cache sous ce chapiteau froid et humide ? Quelle parade monstrueuse s'y terre ? Quand le vent souffle, on dirait les voiles d'un vieux galion. Ceux qui habitent lĂ  sont-ils des pirates ? Cachent-ils un trĂ©sor ? Sont-ils au service ou se cachent-ils d'AntĂ©ros ? Je dois penser Ă  tout si je veux prĂ©server mes secrets.

    Et du COSTUME DE POUVOIR, une ombre tordue rampe jusqu'Ă  LA LUMIÈRE ENFERME ET L'OBSCURITÉ QUI LIBÈRE.

    De ma grotte stellaire, du PASSAGE, les yeux me guident jusqu'au lieu du rituel. LĂ , dans LE COSTUME DU POUVOIR, l'Embaumeur va m'aider. J'espĂšre...

    Je ricane, je ricane mais... Ma crĂ©ature a dĂ©sertĂ© LE COSTUME DE POUVOIR. Pourquoi ? Quelle trahison ! Qu'Ă  cela ne tienne, j'en crĂ©erai une autre, plus grande, plus forte, plus docile. Pour cela, je sculpte les ombres avec prĂ©cision. Je dessine un ĂȘtre courbĂ© recouvert de plumes. Je le fais disposĂ© Ă  m'aider. Une aura semble Ă©maner de lui. Je rĂ©pands sur lui la malĂ©diction de Millevaux. Il sera mon acolyte, mon garde du corps, envahi de mauvaise herbe. Les plumes et l'herbe. La faune et la flore... Ă  mon service...
    Et maintenant, vole ! Vole vers les Étoiles ! Vole vers le COSTUME DE POUVOIR !

    Que se passe-t-il ? Je parlais avec les Yeux et se dessinait l'Ă©bauche d'UN PLAN DANS UNE TÊTE. Ma tĂȘte ? Les Yeux parlent toujours mais le Plan a disparu. Ou plutĂŽt, je ne le vois plus. Je ne le sens plus. Quelque chose fait... obstacle.

    ROHUM m'a dit oĂč trouver l'Embaumeur. Il m'a dit qu'il m'aiderait pour le rituel. Mais, le PLAN DANS UNE TÊTE, je ne l'ai plus. Ou plutĂŽt, il est lĂ  mais je n'y ai plus accĂšs. Qui l'a bloqué ?
    Les Yeux me guident vers l'Embaumeur et le COSTUME DE POUVOIR qui me permettra de rentrer chez moi. Une fois le rituel accompli, je devrai foncer jusqu'Ă  l'ÉCHAPPATOIRE en espĂ©rant qu'aucune galĂšre ne me tombe encore dessus. Sur un plan purement statistique, c'est possible.
    Mais, alors que j'approche de l'antre de l'Embaumeur, je sens la tempĂ©rature monter de plus en plus malgrĂ© la Nuit Noire et la Pluie Noire. Et pourtant, le vent souffle. Un vĂ©ritable cyclone. N'y voyant rien, je ne sais pas l'origine de cette mĂ©tĂ©o paradoxale mais plus j'avance, plus j'ai l'impression de danser au bord d'un volcan.
    Puis, les Yeux m'indiquent que je viens d'arriver Ă  une espĂšce de campement, dans un squat pourri. Ils me dĂ©crivent un feu de camp, un sac Ă  dos et un tas de couvertures. Il y a des boites de conserves vides par terre. Il fait toujours chaud mais moins que dehors. Est-ce la planque de l'Embaumeur ? Oui, mais il n'est pas lĂ . Le COSTUME DE POUVOIR est lĂ  lui par contre. Un gros scaphandre de terre et de bois. Je passe ma main dessus et sens les symboles gravĂ©s dessus. Je reconnais des symboles alchimiques. Je reconnais aussi certaines des runes utilisĂ©es par Corso. Il y a d'autres symboles aussi que je ne connais pas. Cet artefact est un melting-pot, pour ne pas dire un pot-pourri, de toutes les magies connues et inconnues. Et de truc est sensĂ© me ramener chez moi.
    Je dĂ©couvre une ouverture dans le dos. Je pourrais m'y faufiler. Mais j'ai l'impression que ce ne doit pas se passer comme ça. DĂ©jĂ , je ne peux pas voler ceci Ă  l'Embaumeur. Ce ne serait pas correct. Et puis, pour le rituel, les Yeux vont me demander quelque chose, hein ? Ce monde-garou est rongĂ© par Yezod, la souffrance. Aussi, vais-je encore offrir un peu de souffrance Ă  ce monde pour pouvoir m'en aller. Alors, les Yeux, que voulez-vous ?

    « Repartir Ă  zĂ©ro ! »

    Quoi ? Je ne comprends pas. Qu'est-ce que ça veut dire, repartir Ă  zĂ©ro ? C'est quoi, zĂ©ro ? C'est oĂč ? À mon arrivĂ©e dans ce monde ? Au dĂ©but de cette affaire Ă  la con ? Quand Black Rain m'a demandĂ© de ramener la reine aux Soars ? Avant ? À la crĂ©ation de l'univers ? À la mort de l'Hommonde ? C'est quand zĂ©ro ? C'est oĂč ? ZĂ©ro, c'est rien ! C'est le nĂ©ant ! C'est zĂ©ro. ZĂ©ro, c'est pas le dĂ©but. Le dĂ©but, c'est un. ZĂ©ro, c'est juste avant. Alors les yeux, vous voulez retourner au nĂ©ant ? Avant le dĂ©but, avant de naĂźtre... Vous voulez mourir avant d'ĂȘtre nĂ©s ? Pour renaĂźtre ? Ou ne pas naĂźtre ? NaĂźtre ou ne pas naĂźtre, telle est la question ?
    Les Yeux sont nĂ©s quand je suis arrivĂ© dans ce monde. Avant, c'est ce quai de mĂ©tro oĂč Caspar s'est transformĂ© pour m'aspirer ici. Alors, c'est lĂ  que je dois retourner. Dans le mĂ©tro. L'ÉCHAPPATOIRE, c'est le mĂ©tro ! OK, j'enfile cette armure bizarre et je fonce. Et tant pis pour l'Embaumeur.
    Une fois dans l'armure, je sens des racines et de fines tiges s'enrouler autour de moi et s'insĂ©rer dans ma bouche, mes narines et sous mes ongles. Ça fait mal. L'ultime cadeau de et Ă  Yezod. Sans mĂȘme avoir l'impression de me dĂ©placer, je me retrouve dans la grotte stellaire de mon PASSAGE. Et de lĂ , je rejoins l’ÉCHAPPATOIRE.
    FenĂȘtre avec vue sur un tas de merde, deux portes. Je vais rentrer chez moi.

Je suis les Étoiles !
Ici et maintenant, pour briller malgré l'obscurité !
Ici et maintenant, pour rentrer chez moi, je dis adieu aux Yeux !
Je suis les Étoiles !

    L'espace d'un instant, je suis dans une piĂšce aux murs blancs. Il y a peu de meubles, des livres sur des Ă©tagĂšres blanches elles aussi. Une porte est ouverte. Je vois un homme, de dos, en train de taper quelque chose sur son ordinateur. Je n'ai pas le temps de faire un pas dans sa direction  que tout change autour de moi. Mais, dans un coin de mon champ de vision, je vois. Je ne suis pas seul Ă  fuir le monde-garou. Une ombre tordue faite de plumes et d'herbes. Elle se faufile dans les interstices que j'emprunte moi-mĂȘme entre les mondes. Elle me suit. Merde !


Sur l’utilisation de S’échapper des Faubourgs en solo :

Damien :

Et voila le CR de mon hack solo de S’échapper des Faubourgs.  et ben... ça tourne plutĂŽt pas mal. et ça aurait mĂȘme tournĂ© mieux si j'avais mieux prĂ©parer mes tables ^^ mais en vrai, ça tourne. lĂ , j'ai fait court en me limitant Ă  un seul rituel pour pouvoir sortir. mais y a carrĂ©ment moyen. en fait, j'ai remplacer la rose des vents par une table d'actions Ă  cocher pour mon perso. j'ai utilisĂ© la mĂȘme pour l'antago que je jouais en plus avec le MJ Solo. et j'ai quand mĂȘme rajoutĂ© une table d' « action du MJ ». malgrĂ© mes craintes, ça ne s'est pas rĂ©vĂ©lĂ© superflu. au contraire mĂȘme, ça a vraiment le potentiel pour rajouter du piment. et maintenant que Haze est de retour chez lui, je vais reprendre mon enquĂȘte lĂ  oĂč le monde-garou l'avait contraint de la laisser ^^ bonne journĂ©e Ă  toi

Thomas :

Tu as utilisé le plan des faubourgs ? Tu as capté que le rituel d'échappatoire c'était une métaphore du suicide ?

Damien :

j'ai utilisĂ© le plan en l'adaptant car je n'ai pas pu l'imprimer. j'ai donc fait des tableaux et tout pour coller le plus possible Ă  l'esprit. aprĂšs, j'ai rajoutĂ© des actions en vue du solo. et lĂ , pour le test je me suis bornĂ© Ă  la rĂ©alisation d'un rituel dans un des quartiers puis emprunter l'Ă©chappatoire. j'avoue ne pas avoir du tout capter la mĂ©taphore ^^ d'autant plus que lĂ , il s'agissait concrĂštement de quitter ce monde pour retourner dans celui d'origine .aprĂšs, ça n'a pas Ă©tĂ© sans laisser quelques plumes ni rapporter des emmerdes pour la suite. mais j'ai parlĂ© des Faubourgs sur la page FB du jdr Silent Hill. Ă  mon avis, ça peut trĂšs bien tournĂ© aussi et lĂ , par contre, la mĂ©taphore du suicide prend toute sa dimension. mais il faudra que je trouve le temps de remettre bien mes notes aux propres et tester ça plus longuement dans une version Silent Hill ou mĂȘme Chtulhu, selon le type de crĂ©atures qui hantent les lieux. et puis, cette mĂ©canique peut trĂšs bien servir Ă  narrer les aventures et les visions d'un PJ au bord de la folie. qu'en penses-tu?

Thomas :

Oui, S’échapper des Faubourgs emprunte pas mal Ă  Silent Hill donc un crossover serait absolument pertinent. Et en effet, ça peut aussi ĂȘtre un bon outil pour motoriser un cauchemar Ă  l’intĂ©rieur d’une campagne:)


Commentaires de Thomas aprÚs lecture du récit :

A. IntĂ©ressant de prendre comme prĂ©texte pour une partie de S'Ă©chapper des Faubourgs que le protagoniste s'est fait happer par un Wereworld. D'oĂč vient ce concept de monde-garou ?

B. Pour info, d'aprĂšs les rĂšgles de S'Ă©chapper des Faubourgs, les quartiers de la Mort et de l’Échappatoire ont la mĂȘme apparence.

C. Peux-tu nous dire d'oĂč vient le concept d'AntĂ©ros ?

D. L'homme à la queue de cheval est le deuxiÚme PJ des Faubourgs joué avec ton générateur de PJ ?

E. « Les Yeux savent que c'est injuste mais, pour sauver Précieuse, je dois la tuer dans son sommeil. » Tu as bien capté la logique de S'échapper des Faubourgs qui tend à ce que les PJ soient plus cruels que les « monstres ».

F. Je pense que tu as utilisé The Name of God sur ce solo : ça a eu un gros impact ou c'était juste un peu de couleur ?

G. « Le WereWorld est un monde dans un homme qui est dans un monde. Et dans ce monde Ă  l'intĂ©rieur d'un monde dans un homme qui est dans un monde, il y a moi, un homme, avec dedans... un PASSAGE, vers oĂč ? » Mindfuck :)

H. Il y a un sacré jeu avec le quatriÚme mur de décrire les décors indirectement, c'est-à-dire non pas vu par les yeux du personnage mais décrits à lui par les Yeux, c'est-à-dire le Joueur.

I. Ton costume de pouvoir, scaphandre de terre et de bois, m'Ă©voque les golems dans le cauchemar Golems de CƓlacanthes. L'arrivĂ©e dans le dos du Joueur penchĂ© sur son ordinateur contribue aussi Ă  m'y faire penser, puisque les golems conduisent vers le MĂ©ta-Monde


Réponse de Damien :

A. C'est une création personnelle ^^ un flash que j'ai eu.

B. J’avoue qu'au bout d'un moment, je suis tellement dans mon truc que j’oublie les rùgles ^^

C. De Nuit Noire, trÚs bon roman (euphémisme) de Christophe Siébert.

D. Ça vient de Muses et Oracles ce genre de dĂ©tails.

E. Normalement, dans The Name of God, ce sont les autres joueurs qui jouent les Yeux. Là, c'est tombé comme ça au hasard du tirage de mots-clé.

F.     Les 2 ! l'air de rien, ce jeu est vraiment bon.

G. ^^ on fait ce qu'on peut.

H. Les Yeux viennent vraiment de The Name of God mais j'aime bien faire du mĂ©ta-jeu aussi. J'en profite d'ĂȘtre en solo. À plusieurs... on va dire que c'est pas forcĂ©ment bien vu ^^

I. Mais ça vient clairement de CƓlacanthes, oui :)


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

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#63 06 Dec 2021 10:16

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

HAUTE HELENG

La dĂ©couverte de l'Archipel des Mille Îles, une aventure exploratoire et dĂ©coloniale qui va ensuite boucler sur l'univers de Millevaux. Un rĂ©cit et une partie enregistrĂ©e par Claude FĂ©ry

(temps de lecture : 4 min ; temps d'Ă©coute : 1h13)

Joué le 03/11/2019

Le jeu : Upper Heleng, un zine par Sedek Siew et Munkao pour jouer sans rĂšgles dans les forĂȘts de l'archipel des mille Ăźles

écouter / télécharger le mp3

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Jutta M. Jenning, cc-by-nc-nd


Aujourd'hui nous avons jouĂ© et Xavier, aprĂšs m'avoir dit que cela ferait une chouette campagne, m'a dit que j'avais glissĂ© du Millevaux dedans... De fait, nous avons  jouĂ©  les premiers jours de notre voyage en Haute Heleng, de Sedek Siew et Munkao, avec ma traduction du jeu Knave de Ben Milton, Canaille.

Xavier est Léo, le vaguemestre de Armen Von Rims, naturaliste de la VOC, qui ambitionne de documenter la faune et la flore de ces terres orientales,. Ils sont accompagnés de 6 gens d'armes, eux aussi donnés de la VOC.

Feuille de personnage de LĂ©o
Feuille de personnage d'Armen

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domaine public


Questions de Thomas :

Peux-tu nous en dire plus sur Thousand thousand Island, Upper Heleng, La Nuit des RĂȘves Perdus et le VOC ?
Par ailleurs, j'ai vu plein de trĂšs beaux poĂšmes sur les photos de la tentative seconde de SĂšve la durĂ©e du oui. D'oĂč viennent-ils ?

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Claude FĂ©ry, par courtoisie


RĂ©ponse de Claude :

Les poÚmes que je dis sont de Serge Pey, (Mathématiques générales de l'infini). Gabrielle est l'autrice des autres.
Le VOC ou Vereenigde Oostindische Compagnie est la Compagnie Orientale des Indes, acteur majeur de la colonisation de la Malaisie et de l'Indonésie.
Nous jouons en été 1740 à la veille du massacre de Batavia.
A Thousand Thousand Islands, #AThousandThousandIslands sur tweeter, est un contexte OSR de Mun Kao, graphiste et Sedek Siew qui met à l'honneur la cosmogonie, les croyances, la culture de cette région d'Asie. Elle compte 5 numéros, un portfolio, un essai sur la Hantise : Hantu et des livrets de 40 pages qui présentent chacun une région.
Haute-Heleng est le troisiĂšme, sous titrĂ© la forĂȘt aimĂ©e du temps. Le livret prĂ©sente la forĂȘt d'Heleng comme une crĂ©ature vivante et dĂ©crit de façon trĂšs pointilliste des habitants singuliers qui la peuplent.
J'avais utilisé le premier volume pour ma tentative premiÚre de Milky Monsters en dépeignant le domaine du roi crocodile.
La nuit des rĂȘves perdus est un module d'Éric Nieudan, en français, pour Oldschool Essentials qui parle de hanteux, de courges et d'onirogobelins.

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Claude FĂ©ry, par courtoisie


Thomas :

Tout en programme ! Que de voyages en perspective !


Claude :
Voici une traduction à la volée de la présentation de Haute-Heleng


Les sƓurs et leurs amants

Au commencement il y eut trois sƓurs.
L'Aßnée était une femme volontaire. Elle ne savait pas attendre. Les Cieux lui dérobÚrent
son cƓur. Elle partit à sa recherche, gravit la montagne, se hissa aux plus hautes branches
de la forĂȘt, toujours plus haut vers le ciel, pour s'emparer des Ă©toiles.
Les enfants des Cieux et de l'Aßnée sont des démons. Quand elle reviendra au monde,
celui-ci s'achĂšvera.
La Benjamine était paisible, une penseuse. Elle ne pouvait se résoudre à agir. Alors qu'elle
était assise, les jambes croisées, Profondeur l'enlaça. Il l'aima. Et d'elle jaillir les riviÚres,
les mers et toutes les eaux.
Les enfants de Profondeur et de La Benjamine sont tous ceux qui Ă©crivent, tous ceux qui
respirent par des branchies ou bùtissent des cités.
La cadette apprit de ses sƓurs. Elle sut attendre ou agir, les deux à la fois, ou ni l'un ni
l'autre selon ce qu'exigeaient les circonstances. Le Temps s'Ă©prit d'elle. Ensemble, ils
mûrirent les fruits, emplirent les ruches et donnÚrent jour à une abondante descendance.
Les enfants du Temps et de La Cadette sont les dieux et le peuple de la forĂȘt.
ÉmerveillĂ©e, elle se meurt. Le Temps se figea lui-mĂȘme pour la prĂ©server. Elle est ForĂȘt,
elle vivra Ă  jamais.

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Claude FĂ©ry, par courtoisie


Thomas :

Je suis persuadé que cette genÚse toute en poésie doit parler à tes fibres rÎlistes :)


Thomas :
Voici mes commentaires aprĂšs Ă©coute !

A. Encore un super travail sur la sonorisation

B. Dans le texte du jeu Les Mille Îles, les protagonistes sont-ils asiatiques ou occidentaux ? Je cherche à savoir comment l’univers se place du point de vue de la colonisation.

C. Une aventure d’exploration-survivalisme comme je les aime !

D. J’ai l’impression que le contenu de la partie est plus animaliste que d’habitude :)

E. Cela aurait Ă©tĂ© intĂ©ressant d’inviter Xavier Ă  vraiment se mĂȘler au chant, comme une Ă©preuve un peu GN :)

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domaine public


RĂ©ponse de Claude :

A. Merci
B. Le texte suppose qu'ils sont Ă©trangers.
Selon ce que j'ai lu de Sedek Siew il a naturellement un contentieux avec le colonialisme.
Il est Malaisien et entend proposer une vision non occidentale d'un univers fantastique né de sa culture.
J'ai pour ma part tenté de mettre en jeu cette dimension coloniale.
Xavier était choqué de l'attitude de Jan.
D. Oui
E. Je n'y ai pas pensé sur le coup, mais il s'est essayé spontanément à imiter ce qu'il entendait sans y parvenir.
C'Ă©tait en effet une belle Ă©preuve Ă  laquelle confronter la joueuse.

Divulgachage :

B. Le module prévoit que Graine Ailée propose aux personnages de manger à l'heure locale pour éviter les conséquences de l'entrée en Heleng
Tout ce qui n'est pas originaire de la vallée subit les assauts du temps qui ne protÚge que son amante et ses enfants. Tout vieillit de D12 ans chaque matin (perte de dents, rouille, etc...)


B. Selon les échanges que nous avons eu autour d'Hantu, il y expose sans fard, une partie de ses propres croyances et craintes autour du phénomÚne de la hantise. Ses modules sont destinés à la mouvance OSR, et le texte est certes trÚs évocateur, mais en conséquence peu prescriptif.
En revanche qui suit ses publications réguliÚres sur Twitter constatera sa volonté de partager la richesse et les subtilités de sa culture.

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photo : Claude FĂ©ry, par courtoisie


Thomas :

B. Oui j'ai cru comprendre que les colons n'Ă©taient pas Ă  l'honneur dans ta narration :)

F. quand Xavier dit « regardez, une brebis ! », je suppose qu’il rĂ©agit Ă  des images que tu lui montres. Je suppose que durant les parties, tu montres beaucoup d’images qui nous Ă©chappent Ă  nous, auditoire.


Claude :

F. Il n y avait que les images présentes sur la photographie de la table.
Là c'est lui qui a laissé parler son imaginaire.
D'habitude j'ai une banque d'images que je diffuse en fonction de l'atmosphÚre souhaitée.
Pour cette partie je me suis limité à la photographie de la vague et des images de la VOC et Batavia.


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
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#64 14 Jan 2022 07:26

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
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Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

LE COÛT D’ENTRÉE

L’agent-mouche dĂ©cide de partir dans Millevaux pour sauver le monde mĂȘme si tout le monde s’en fout
 et quoi que ça puisse lui coĂ»ter. TroisiĂšme opus de la campagne solo Millevaux/Trilogie de la Crasse par Damien LagauzĂšre

(temps de lecture : 20 min)

Joué le 18/05/2019 en solo

Le jeu principal de cette sĂ©ance : Grey Cells, un jeu d’enquĂȘte – course contre la montre par Bogdan Constantinescu

Avertissement : contenu sensible (voir détail aprÚs image)

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Rob Bakkers, cc-by-nc-sa, sur flickr

Contenu sensible : viol d’enfants, sexe brutal


Contexte :

voici le CR de mon dernier solo. j'ai donc jouĂ© dans mon mix des univers de Millevaux et de la Crasse. CĂŽtĂ© rĂšgles, j'ai utilisĂ© Grey Cells mais il y a aussi des Ă©lĂ©ments de CƓlacanthes et de l'Empreinte.  pour l'Empreinte, j'ai repris le principe de l'Empreinte donc sous la forme de cette mycose mais aussi la structure narrative en un acte unique regroupant les 3 scĂšnes pour le final. pour les rĂšgles, par contre, je suis restĂ© sur Grey Cells que j'utilise depuis le dĂ©but de la campagne et qui a l'avantage, pour moi, de proposer certaines actions de type « mĂ©ta-jeu » que je trouve vraiment bien pour du solo et d'autant plus que ça colle avec certains pouvoirs de la Mouche dans la Crasse. par contre, une fois n'est pas coutume, le perso prend cher ? je ne l'avais pas prĂ©vu...


Parties précédentes de la campagne Millevaux / Trilogie de la Crasse :

1. [La Trilogie de la Crasse] La Reine de la Crasse
PremiĂšre partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystĂšmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinĂ©e de Mertvecgorod nĂ©e sous la plume de Christophe SiĂ©bert. OĂč un simple exĂ©cutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver.

2. [S’échapper des Faubourgs] Tuer PrĂ©cieuse
Une incursion dans un sous-monde oĂč Ă  la fois l’univers de CƓlacanthes et le thĂšme des femmes au destin tragique envahissent tout.


L’histoire :

Oh merde ! Docteur M ! Qu'est-ce que je fous là ? Je pensais Ă©merger sur les quais du mĂ©tro. Hein ? Qui m'a trahi ? Mais... j'en sais rien, moi ! En vrai, je ne savais mĂȘme pas qu'on m'avait trahi. Qu'est-ce que vous sous-entendez par-lĂ , Docteur ? Des doutes... Ouais, je commence Ă  avoir des doutes sur Black Rain. Pas dans le sens oĂč je pense qu'ils sont passĂ©s du cĂŽtĂ© obscur mais dans le sens oĂč je ne comprends pas leurs motivations. J'ai l'impression que ces Soars se sont remis dans la course uniquement parce que Black Rain a relancĂ© la course et non l'inverse comme on me l'a laissĂ© croire. Mais pourquoi dĂ©terrer cette affaire de 2011 que tout le monde avait pris bien soin d'oublier ? Ça, je ne comprends pas. Et lĂ , je trouve que Black Rain est louche.
    Si j'ai dĂ©couvert une ressource intĂ©ressante ? Vous parlez bizarrement, Docteur ! Mais, oui ! J'ai trouvĂ© la planque du Cafard ! Lewis-Maria s'est amĂ©nagĂ© une planque... dans mon propre immeuble ! On y accĂšde par un passage secret dans le local poubelles. J'ai cru comprendre que le Cafard Ă©tait sensible aux petits cadeaux. Aussi, je comptais arriver dans le mĂ©tro pour rĂ©cupĂ©rer Caspar et lui offrir le WereWorld en Ă©change d'une visite guidĂ©e de son petit zoo plus ou moins humain.
    De quoi je souffre. Heu... c'est un peu une colle lĂ . Je ne souffre pas. Ou alors, je souffre de tant de choses que ça n'a mĂȘme plus de sens de vouloir en faire la liste. Je souffre Ă  cause de la Reine, ma Reine. Je voudrais ĂȘtre sĂ»r qu'elle va bien. Et, si elle est, comme je le pense, captive du Cafard, je voudrais la sauver. Pour faire une bonne action et aussi pour qu'elle trouve un moyen convaincant de m'en remercier. Ben ouais ! Je suis un peu intĂ©ressĂ© dans l'affaire ! Et puis sinon, j'ai un peu mal au bras, parfois. J'ai chopĂ© cette Mycose. Elle me parle. Enfin, elle Ă©crit des mots. LĂ , elle dit rien mais parfois elle change de formes et ça fait des mots. Elle semble aimer le crĂ©puscule. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Mais on va dire que ça pourrait ĂȘtre pire.
    Si j'ai des amis bizarres ? C'est presque indiscret ça, Docteur ! Vu votre... physique, j'ai envie de dire... Vous ! Mais ĂȘtes-vous plus un ami que mon psy, Docteur Mugwump ? Ou ĂȘtes-vous un pur produit de mon imagination ? Dans ce cas, oui, vous pouvez ĂȘtre mon ami imaginaire. Sinon, il y a Corso. Il est bizarre lui aussi. DĂ©jĂ , il est mort ! Il a fait un long sĂ©jour chez les Cafards et il manie une magie runique qui m'a fait voyager dans un endroit super bizarre. Donc oui, on peut dire que j'ai des amis bizarres.
    Si j'Ă©tais dans la chambre de quelqu'un pendant qu'il dormait ? Euh, lĂ  Docteur, vous ĂȘtes Ă  la limite de la limite là ! Mais bon, OK, on va jouer le jeu. Ben ouais, j'ai Ă©tĂ© dans la mĂȘme chambre que la Reine pendant qu'elle dormait. J'aurais pas Ă©tĂ© contre faire autre chose mais... je l'ai laissĂ© dormir. OK, soyons prĂ©cis, je l'ai regardĂ© dormir. Mais j'ai fait que ça hein ! Je suis pas un pervers non plus, oh ! Vous ĂȘtes bizarre, Docteur ! MĂȘme pour un Mugwump ! Je me permets de vous le dire parce que vous ĂȘtes sĂ»rement mon ami imaginaire.
    Quand est-ce que j'ai su que j'Ă©tais amoureux de la Reine ? Bah... dĂšs que je l'ai vue, en fait. Vous l'avez dĂ©jĂ  vue ? Non ? Vous seriez amoureux aussi si vous l'aviez vue. C'est pour ça qu'elle est la Reine au regard nonpareil.
    Les symptĂŽmes de la maladie que m'a refilĂ©e la BĂȘte ? Mais de quoi vous parlez ? Non, je ne suis pas malade ! Enfin, Ă  part ce truc au bras lĂ . Mais c'est pas une BĂȘte qui me l'a refilĂ©. Je ne sais mĂȘme plus comment je l'ai chopé ! Bon, on a fini docteur ? Tant mieux, vous ĂȘtes bizarre aujourd'hui. Par contre, je vous prĂ©viens, cette porte a intĂ©rĂȘt de s'ouvrir sur les quais du mĂ©tro car j'ai vraiment un truc important Ă  faire.

    Je ne sais pas qui je dois remercier entre le hasard et le Joueur mais je me retrouve finalement sur les quais du mĂ©tro. Caspar est encore lĂ  et il n'a vraiment pas la patate. Il est par terre. Il convulse. J'espĂšre qu'il ne va pas me claquer dans les pattes. Pas avant que je ne l'ai conduit chez Lewis-Maria. Ce WereWorld est ma clĂ©. Un haut-parleur, quelque part, diffuse une alarme. Je ne parviens pas Ă  en trouver l'origine. Je n'en comprends pas non plus le sens. L'Ă©tat de Caspar se stabilise. Il se calme mĂȘme. Et je comprends que cette alarme ne le concerne pas quand une violente douleur me tord le bras et m'arrache un cri. Je relĂšve ma manche et vois. La Mycose a pris la forme d'un cƓur. Pas le cƓur d'un jeu de carte mais un organe. Et cet organe palpite. Je crois que la Mycose veut me dire qu'elle est vivante et que je ne dois pas l'oublier. J'ai un peu peur. Mais ça va devoir attendre. LĂ , je dois traĂźner Caspar jusque chez Lewis-Maria.
    C'est l'avantage des quartiers pourris. Il peut s'y passer n'importe quoi, tout le monde s'en fout. Qu'un type en costard froissĂ© et dĂ©gueulasse tire un gars dans la rue jusqu'Ă  un local poubelle, ça n'inquiĂšte personne. En tant normal, ce serait rĂ©vĂ©lateur de ce que notre sociĂ©tĂ© va mal et blablabla mais lĂ , ça m'arrange. Une fois dans le local poubelle, je cherche une camĂ©ra et un micro. Il y a forcĂ©ment ça dans un coin. C'est bien planquĂ© mais je finis par trouver. C'est donc plein d'assurance que je plante le WereWorld bien en face de la camĂ©ra et que je rĂ©cite mon speech au Cafard. C'est un met de choix que je lui offre. Le cafard est un gourmet doublĂ© d'un curieux. Un crissement de bĂ©ton rĂ©vĂšle une rampe donnant sur les « espaces bis » de mon immeuble.

    Et lĂ , je me demande si ce genre de mĂ©thodes va vraiment m'attirer les faveurs de mes supĂ©rieurs. DĂ©jĂ  qu'avoir attirĂ© les gros bras des Soars jusqu'au bureau n'Ă©tait pas pour me faire passer pour un pro, surtout quand ça s'est soldĂ© par un crash du systĂšme informatique. OK, c'est vrai, il y a vraiment de quoi passer pour un con, je plaide coupable. Mais est-ce que c'est vraiment en tentant un coup pareil avec un Cafard que je vais de nouveau ĂȘtre pris au sĂ©rieux ? On verra... Il parait que la fin justifie les moyens. Elle a intĂ©rĂȘt d'ĂȘtre bien la fin. Parce que si je me plante, c'est peut-ĂȘtre plus que ma rĂ©putation qui va en prendre un coup. Et les coups viendront pas que de Black Rain.

    Je grimpe le long de cette rampe et je pense. Je repense Ă  ce qu'a dit le Mugwump. Il a parlĂ© d'une bĂȘte qui m'aurait refilĂ© un truc. J'ai pensĂ© Ă  la Mycose mais... et s'il y avait autre chose ? Et si le Doc pensait Ă  autre chose ? Je repense Ă  l'historiette qui tintait dans mon crĂąne quand j'ai visitĂ© la dimension du Voyeur. Ça parlait d'un journal falsifiĂ©, un truc comme ça. Une mĂ©moire falsifiĂ©e. Ma mĂ©moire falsifiĂ©e. M'a-t-on fait quelque chose ? Le Doc sait-il quelque chose ? Est-ce que c'est Black Rain qui m'a fait quelque chose ? Black Rain... Je sais que ce sont les gentils, qu'on est les gentils. Mais y a plus clair comme gentils, non ? Eux, c'est clair qu'ils ne sont pas clairs. Comme quoi, on peut ĂȘtre les gentils et avoir des trucs Ă  cacher. MĂȘme entre gentils. Leur excuse, c'est de dire que tous ces secrets ont pour but de nous permettre d'avoir un regard « neuf », pas contaminĂ©, sur les affaires qu'on nous confie ? Mais pas contaminĂ© par quoi ? L'Entropie ? Millevaux ? AntĂ©ros ? Je vais t'en foutre moi, du regard neuf ! Y a du rĂ©seau dans ce couloir. Tant mieux. J'ai un accĂšs au DarkWeb. Un gĂ©nĂ©rateur d'IP alĂ©atoire. Idem pour un pseudo dĂ©bile. Je balance ma petite fusĂ©e concernant mes « doutes » quant Ă  la probitĂ© et l'opacitĂ© de Black Rain. Maintenant, je n'ai plus qu'Ă  attendre les rĂ©ponses, en espĂ©rant qu'il y en aura.

    Et quitte Ă  jouer au con, autant y aller Ă  fond ! Tant que j'ai du rĂ©seau, j'en profite pour envoyer un petit message Ă  Corso. J'espĂšre qu'il gardera ça pour lui et qu'il ne dira rien Ă  Black Rain mais je lui parle quand mĂȘme du souvenir que j'ai ramenĂ© de sa dimension bizarroĂŻde, la Mycose. A-t-il dĂ©jĂ  ramenĂ© des saloperies lui aussi ? Est-ce qu'il pourra jeter un Ɠil Ă  mon bras ? Est-ce qu'il pourra faire quelque chose ? Putain ! J'y pense mais... pourvu que personne n'intercepte ce message ! Trop tard de toutes façons. C'est parti !

    Sa planque n'est pas du tout Ă  l'image que j'en avais. J'avais imaginĂ© un long couloir glauque aux murs de bĂ©ton crades et humides. Une enfilade de portes blindĂ©es avec de gros judas pour espionner les malheureux dĂ©tenus dans des conditions d'hygiĂšnes dĂ©plorables. Et ben non ! Finalement, le Cafard sait tenir son petit intĂ©rieur. Ce serait exagĂ©rĂ© de dire que c'est douillet mais c'est propre et fonctionnel.
    Cette planque s'Ă©tire dans tous les espaces creux de l'immeuble. Ce n'est donc pas un long couloir mais tout un rĂ©seau de coins et recoins qui se dĂ©ploie dans les trois dimensions d'espace et, va savoir pourquoi je pense Ă  ça, dans le temps.
    Lewis-Maria a un certain sens de l'humour. Il me reçoit dans un salon entiĂšrement blanc. Il est lui-mĂȘme assis dans un fauteuil de cuir blanc. L'hĂŽte qu'il s'est choisi a quelque chose de grotesque avec ses paupiĂšres tombantes et ses cheveux graisseux. Au mur, il y a des tĂȘtes d'animaux empaillĂ©s. Certains sont de vĂ©ritables monstres de cinĂ©ma. Je ne sais pas de quels mondes ils proviennent mais je suis content que ce ne soit pas du mien.
    Je ne sais pas jusqu'Ă  quel point le Cafard se fout de ma gueule mais il agite un petit drapeau blanc dans ma direction. Je pousse Caspar devant moi. Il tombe par terre mais se relĂšve un peu trop vite Ă  mon goĂ»t. Je crains qu'il n'ait rĂ©cupĂ©rĂ© toutes ses forces et qu'il ne me joue un tour de con. Aussi, avant qu'il n'ait le temps de rĂ©agir, je lui fracasse un tabouret sur la tronche. Le WereWorld dans le coaltar, je m'assois sur le fauteuil dĂ©signĂ© par le Cafard. Discutons.
    Lewis-Maria est plein d'entrain et semble conciliant. Pour ma part, je me mĂ©fie. J'ai beaucoup de mal Ă  croire qu'il est seul ici et qu'une horde de gardes du corps n'est pas prĂȘte Ă  me tomber dessus au moindre faux pas. Autant jouer franc-jeu, je lui explique n'avoir cure de Caspar et ĂȘtre tout Ă  fait disposĂ© Ă  le lui cĂ©der en Ă©change de quelques informations et de la Reine de mon cƓur au regard nonpareil. J'ai conscience de demander beaucoup et d'offrir peu mais je lui assure que nous avons des intĂ©rĂȘts communs et qu'il pourrait aussi retirer beaucoup de notre petit Ă©change.
    Difficile de lire dans le regard du Cafard. Il doit ĂȘtre douĂ© au poker. Je n'aime pas cet air indiffĂ©rent qu'il affiche maintenant. Il dĂ©tourne le regard et... merde ! Trois Soars sortent d'un recoin. Deux m'immobilisent sur le fauteuil. Putain, leur poigne. Ce ne sont pas des porcs mais des ours ! Le troisiĂšme me braque son flingue sur le front. Lewis-Maria me confirme qu'il est tout Ă  fait disposĂ© Ă  ce que nous discutions. Tu m'Ă©tonnes !
    Contre toute attente, il me laisse poser mes questions. Tout d'abord, je veux savoir s'il est prĂšs Ă  me remettre la Reine. Oui, mais... ça ne sera pas gratuit. Caspar, c'est pas suffisant. Bon, ce n'est pas un si mauvais point de dĂ©part. Je respire un grand coup et balance tout. Je bosse pour Black Rain et... ils semblent l'apprendre. Pourtant, c'est Black Rain qui a remis la Reine aux Soars. Ça aussi, ils l'apprennent. Ils ne savaient pas que Black Rain Ă©tait derriĂšre cette transaction. LĂ , j'ai peut-ĂȘtre merdĂ© en Ă©tant trop honnĂȘte. Trop tard ! Je poursuis. Selon moi, qui ne suis qu'une petite mouche Ă  merde de rien du tout, hein ?, Black Rain leur a remis la Reine pour que les Soars s'en servent comme monnaie d'Ă©change et que Lewis-Maria ici prĂ©sent accepte de les laisser interroger le dĂ©tenu qui leur avait fourni la xeno-technologie qu'ils avaient donnĂ© aux jeunes terroristes en 2011. Or, aujourd'hui, Black Rain veut en savoir plus sur cette technologie.
    Les quatre se regardent, puis le Cafard m'explique que je ne suis pas trĂšs loin de la vĂ©ritĂ©. En fait, en l'Ă©tat, ils se fichent tous aujourd'hui de cette technologie. L'heure est grave et dans cette affaire la Reine n'est qu'un « petit cadeau », un signe de bonne volontĂ©, sachant que Lewis-Maria accepterait de toute façon de coopĂ©rer. Il n'Ă©tait donc point question de technologie d'un autre monde mais de faire face Ă  une nouvelle manifestation de l'Entropie qui risquait fort d'arriver nous : AntĂ©ros ! Conscient d'en avoir dĂ©jĂ  dit plus que nĂ©cessaire, je tais savoir que Millevaux est Ă©galement une manifestation de l'Entropie qui se rĂ©pand entre les mondes. Et j'en profite pour taire aussi que le petit monde intĂ©rieur de Caspar est la proie non seulement de la Pluie Noire mais aussi d'une Ă©manation d'AntĂ©ros. Ça, ce sera ma petite surprise quand le Cafard dĂ©cidera de visiter la mĂ©moire de son nouveau jouet.
    Quoi qu'il en soit, mĂȘme si cette technologie n'entre plus dans les donnĂ©es de l'affaire en question, il s'avĂšre quand mĂȘme que nous poursuivons un mĂȘme but : combattre l'Entropie. Et ça, que les fins et les moyens de Black Rain soient discutables ne le remet pas en cause. Aussi, soyons lucides, mĂȘme si cela ne doit pas dĂ©passer le stade des simples circonstances, le Cafard, les Soars et moi sommes alliĂ©s sur ce coup lĂ . Mais lĂ , c'est moi qui pose une question.

    « Si vous ne trafiquez pas cette technologie, enfin... Qu'est-ce qu'un de tes prisonniers a Ă  voir dans tout ça ? »

    LĂ , j'ai vraiment besoin de comprendre. Je sens la Mycose me gratter. Je me dĂ©bats un peu et le Soar raffermit sa prise, pensant peut-ĂȘtre que je cherche Ă  m'enfuir ou je ne sais quoi. La Mycose veut m'aider. Ça ne sera pas gratuit, surtout si je me plante. Mais je n'ai pas vraiment le choix. En plus, je n'ai pas le loisir de relever ma manche pour lire ce qu'elle exige. J'accepte donc son offre, les yeux fermĂ©s. J'ai l'impression que la Mycose ricane. Lewis-Maria se dĂ©tend. Il est prĂȘt Ă  parler.

    Oui, la Reine n'est qu'un petit cadeau. Oui, de toute façon il aurait accepter d'aider les Soars. Oui, l'un de ses « pensionnaires » sait des choses sur AntĂ©ros et sur l'Entropie. Et oui, il s'agissait bien d'aller explorer sa mĂ©moire pour lui arracher ses informations et trouver un moyen de repousser l'Entropie et AntĂ©ros aussi loin que possible dans l'espace et le temps.
    J'ai l'impression que quelque chose ne va pas. Je sens le Cafard quelque peu distrait. Il y a un problĂšme.

    « Si je rĂ©sume, vous savez quoi faire pour repousser AntĂ©ros, au moins provisoirement, mais ça signifie qu'il faut se dĂ©placer. Il faut aller dans le monde d'origine de ce type. Les Cafards peuvent intervenir dans la mĂ©moire de leurs hĂŽtes, mais peut-ĂȘtre pas Ă  ce point lĂ . Et les Soars peuvent voyager mais... Ou alors, c'est juste que vous avez la trouille d'y aller ? »

    C'est ça, bordel ! Ils ont vu le monde d'origine de ce type, ou de cette nana d'ailleurs. Et ce qu'ils ont vu leur a foutu la trouille Ă  un tel point qu'ils ont les jetons d'y aller, quand bien mĂȘme il y aurait lĂ -bas de quoi freiner l'Entropie. Mais, qu'est-ce qui peut bien leur foutre plus la trouille qu'AntĂ©ros ?
    Et lĂ , y a un blanc dans la conversation...
    Les quatre se regardent. Personne n'ose prendre la parole.
    À mon avis, il n'y a que deux choses qui peuvent les effrayer Ă  ce point. Soit il s'agit de choses relatives Ă  leurs croyances respectives, leurs dieux ou je ne sais quoi, soit ce monde est tellement rongĂ© par l'Entropie qu'ils ont peur d'y laisser leur peau. Alors ?
    Pas de rĂ©ponse. J'ai l'impression que ce sera la surprise du chef car c'est le meilleur moment de leur expliquer en quoi je peux leur ĂȘtre utile. Je suis une Mouche et pour peu qu'ils me donnent les coordonnĂ©es de ce monde, je peux y aller et espĂ©rer revenir. Je veux bien y aller sans savoir ce qui m'attend. Je veux bien le faire mais... je veux ma Reine.
    Ils acceptent. Bien obligĂ©s.

    Les Soars me relĂąchent. Lewis-Maria relĂąche la Reine et Caspar prend sa place. Une fois dehors, j'ai eu peur que la Reine ne s'en aille comme ça, sans un mot. Mais elle n'est pas comme ça. Alors, on va quand mĂȘme prendre un cafĂ©. Elle m'explique que le cafard s'est globalement bien comportĂ©. Sauf quand il a violĂ© sa mĂ©moire bien sĂ»r mais ça... c'Ă©tait le passage obligĂ©. En vĂ©ritĂ©, je l'Ă©coute Ă  peine. Je me rĂ©pĂšte en boucle les coordonnĂ©es du monde oĂč je vais devoir me rendre. Je n'ai aucune idĂ©e de lĂ  oĂč je vais tomber mais si ça a foutu les jetons Ă  des Soars et un cafard, alors je dois avoir peur moi aussi. Mais bon, je vais y aller.
    La Reine pose alors sa main sur la mienne. Elle me remercie, se lĂšve et propose de payer l'addition. Chevaleresque, je la laisse faire. DĂšs qu'elle est partie, je relĂšve ma manche et lis le message de la Mycose.

    « Plus c'est capillotractĂ©, plus c'est vrai ! Qu'est-ce qui a poussĂ© ses parents au suicide ? DĂ©couvre ce qu'il leur est arrivĂ©. »

    Mais de qui parle-t-elle ? De la Reine ? Non, du pensionnaire Ă©videmment. Dans son monde d'origine, ses parents se seraient donc suicidĂ©s. Et la Mycose veut savoir pourquoi. Bon, OK. Plus c'est capillotractĂ©, plus c'est vrai ! Peut-ĂȘtre que finalement tout ça est en lien avec mon affaire. Et peut-ĂȘtre qu'au final j'apprendrais quelque chose sur cette technologie de 2011 parce que, soyons lucide, Ă  ce sujet je n'ai vraiment rien Ă  dire Ă  Black Rain.

    Je retourne au bureau. Je passe pour un abruti en dĂ©clarant ne rien avoir appris sur cette technologie et Ă©voquer la menace d'AntĂ©ros ne semble pas me racheter aux yeux du chef. Franc et idiot jusqu'au bout, je profite de me faire engueuler pour lĂącher que les Soars ne soupçonnaient pas l'implication de Black Rain dans la transaction avec la Reine et que si j'emploie le passĂ© c'est que... bref, on s'est compris. Je crois que je pourrais Ă©crire un bouquin sur l'art de flinguer sa rĂ©putation au boulot. Mais je ne m'arrĂȘte pas lĂ . Je pousse le bouchon encore plus loin et explique que je vais aller dans un autre monde dont je ne sais rien et potentiellement mortel en espĂ©rant trouver un moyen de contrer AntĂ©ros. LĂ , le chef comprend que cette histoire de technologie ne m'intĂ©resse plus vraiment. Je le sens bouillir mais il est suffisamment intelligent pour comprendre que quoi qu'il dise, j'irai quand mĂȘme. Par contre, j'aimerais bien avoir accĂšs Ă  quelques dossiers avant si c'Ă©tait possible. Il m'envoie me faire foutre.

    Une fois dehors, j'ai l'impression que s'il avait pu, le chef m'aurait virĂ©. Mais je ne comprends pas son hostilitĂ©. OK, j'ai commis quelques boulettes. Entre le crash du systĂšme informatique, avoir divulguĂ© l'implication de Black Rain aux Soars et expliquĂ© lĂącher complĂštement cette affaire de technologie alien, il y a des motifs de m'en vouloir mais... j'ai quand mĂȘme trouvĂ© des preuves comme quoi notre monde est menacĂ© directement par L'Entropie sous une de ses formes les plus inĂ©dites, Ă  savoir : AntĂ©ros ! Et en plus, je lui dĂ©clare ĂȘtre d'accord pour risquer ma peau dans un monde inconnu mais assurĂ©ment dangereux, voire mortel. Ça devrait suffire Ă  m'attirer un peu de sympathie. C'est louche !
    De retour chez moi, je ne peux m'empĂȘcher de coller mon oreille contre un mur. Peut-ĂȘtre que Lewis-Maria est derriĂšre. Je me connecte sur le forum oĂč j'avais lĂąchĂ© mes petites fusĂ©es du doute sur Black Rain justement. Est-ce qu'on m'a rĂ©pondu ? Non, mais... Quelqu'un a postĂ© quelque chose qui n'est pas sans rapport. Je clique.
    Le pseudo de ce type est NeinUnd. Il parle de fatalitĂ© et Ă©voque directement Black Rain qu'il accuse d'ĂȘtre responsable de quelque chose mais sans prĂ©ciser quoi. Il dĂ©clare connaĂźtre des secrets militaires. Il parle de conquĂ©rir un pays. Il utilise des tournure de phrases extravagantes et je ne suis pas sĂ»r que tout ça soit trĂšs sĂ©rieux. Mais bon, quand mĂȘme, il connaĂźt l'existence de ce site et de Black Rain. Affaire Ă  suivre...

    Et je profite d'ĂȘtre devant mon Ă©cran pour Ă©crire Ă  Corso. Je m'excuse de ne pas ĂȘtre passĂ© le voir. Je le remercie pour l'aide qu'il s'est proposĂ© de m'offrir et en profite pour lui demander un autre « petit » service. Je lui raconte mon entrevue avec le chef. MalgrĂ© ça, j'ai besoin de quelques renseignements avant le « grand saut » vers ce monde Ă©trange qui a rĂ©ussi Ă  ficher les chocottes Ă  des Soars et un cafard. J'ai les coordonnĂ©es de ce monde, lĂ  n'est pas le problĂšme. Mais j'aurais voulu savoir si Black Rain avait un dossier dessus. LĂ  dessus et aussi sur un certain Paul Singer. C'est lui, le pensionnaire.

    La rĂ©ponse ne se fait pas attendre. Corso est vraiment quelqu'un sur qui compter. Les coordonnĂ©es de ce monde sont connues. Et il est bel et bien rongĂ© par cette forme d'Entropie qu'on appelle aussi Millevaux. Et pour ce qui est de Paul Singer, il apparaĂźt effectivement dans plusieurs compte-rendus consacrĂ©s Ă  Millevaux justement. Dans certains, on dĂ©clare qu'il est devenu fou. Dans d'autres on raconte qu'il est devenu la Voix de la Bouche, sans prĂ©ciser ce que cela signifie. Enfin, il se ferait Ă  l'occasion appeler Dionysos. Corso termine son mail par un « bon courage » qui me plonge dans une grande fatigue. Je pars donc pour Millevaux ou, en tout cas, un Millevaux et je vais devoir trouver pourquoi les parents d'un dingue se sont suicidĂ©s. Sur ce point, la rĂ©ponse est peut-ĂȘtre tout simplement dans la question.

    Le voyage jusqu'Ă  cet autre monde se passe normalement. C'est l'arrivĂ©e qui est moins confortable. Je suis coincĂ© dans des souterrains. LĂ , Ă  vue de nez, pas de sortie. Aucune lumiĂšre blanche au bout du tunnel. Pas de sons de trompettes ni de voix angĂ©liques. Au moins, ça veut dire que je ne suis pas mort. Je suis dans le noir, mais vivant !
    Les parois sont humides. Une eau noire suinte. Je porte un doigt mouillĂ© Ă  mon visage et constate que ça ne sent rien. Pourtant, je suis sĂ»r que c'est la Pluie Noire qui s'infiltre. Au moins, je suis Ă  l'abri de ça. J'attends que mes yeux s'habituent Ă  l'obscuritĂ© et j'avance. Au bout d'un moment, il y a de la lumiĂšre. Mais pas vraiment de trompette, ni de voix angĂ©liques.
    C'est une espĂšce d'usine moitiĂ© mĂ©canique-moitiĂ© vĂ©gĂ©tale. LĂ , des enfants sont malmenĂ©s par des crĂ©atures d'au moins deux mĂštres de haut. Leur tĂȘte est faite de plaques d'os. Certaines ont plusieurs paires de bras. D'autres sont comme des espĂšces de poissons gĂ©ants et rampent Ă  mĂȘme le sol. Ces trucs bousculent les enfants, leur branchent entre les jambes des sortes de branches Ă©lectriques. Elles les violent tout en les gavant de farine. Il y a des gosses de tous les Ăąges et des deux sexes. Qu'est-ce que c'est que cet endroit. Putain ! Si Paul Singer est passĂ© par lĂ , je comprends que Lewis-Maria et les Soars aient flippé ! Et ses parents, si eux aussi sont passĂ©s par lĂ  quand ils Ă©taient mĂŽmes... que leur propre enfant subisse la mĂȘme chose a pu leur paraĂźtre insupportable. Est-ce-lĂ  l'influence d'AntĂ©ros ? Est-ce une manifestation de l'Entropie ? Est-ce ça qui se cache sous la forĂȘt de Millevaux ? Est-ce que c'est ça qui nous attend ? Je ne me sens pas de taille contre ces trucs et me retire dans l'ombre avant qu'elles ne me repĂšrent. Je ne suis pas fier de ne rien tenter pour aider ses enfants mais, franchement, tout seul, que puis-je faire ? En vrai, si Black Rain cherche vraiment Ă  mettre la main sur des technologies Ă©tranges et Ă©trangĂšres en vue d'une opĂ©ration militaire, de la conquĂȘte d'un pays... comme l'affirme ce NeinUnd, c'est ce pays-lĂ  qu'il faudrait attaquer ! Merde ! Est-ce que... J'ai toujours considĂ©rĂ© Black Rain comme une sorte de « police » du Multivers. Nous sommes des enquĂȘteurs, des investigateurs. Au plus, des espions. Mais pas des soldats. Est-ce possible que, quelque part, nos chefs constituent une armĂ©e afin de s'attaquer Ă  l'Entropie ? Ce serait... Ă©norme ! Mais, je ne suis pas lĂ  pour ça. Pour l'instant, je dois trouver dans ces souterrains un moyen de dĂ©tourner l'Entropie, qu'elle prenne la forme de Millevaux ou d'AntĂ©ros, de notre rĂ©alitĂ©. Ça, dĂ©jĂ , ce sera Ă©norme.
    Je reviens vers mon point de dĂ©part. Et je me rends compte que je suis en train de me gratter le bras. La Mycose ! À mon avis, les parents de Singer se sont suicidĂ©s Ă  cause de ce que j'ai vu. Est-ce que cette rĂ©ponse lui convient ? Je soulĂšve la manche. Elle semble satisfaite mais n'en a pas pour autant fini avec moi. Et moi, je ne suis donc pas prĂšs de me dĂ©barrasser de cet Ă©trange animal de compagnie. À moins que ce ne soit moi son animal de compagnie.

    Au dĂ©tour d'un tunnel, je remarque une ombre. Furtive, elle me suit depuis un petit moment. AprĂšs avoir marchĂ© un moment en faisant comme si de rien Ă©tait, je me retourne brusquement et braque mon arme dans sa direction. Je suis en face d'un homme de l'Ăąge de mon pĂšre... ou plutĂŽt de l'Ăąge qu'aurait le pĂšre du Joueur. Je ne sais pas trop. Dans le noir, c'est difficile Ă  dire. Ce qui est sĂ»r, c'est qu'il a les mains pleines de sang. Il y a quelque chose de dingue dans son regard et... une bosse Ă©norme dans son pantalon. Il dit s'appeler Gueboura. Il a une offre Ă  me faire. Je crois que je saisis ce qu'il veut mais qu'a-t-il Ă  me proposer ? Et je me rappelle la derniĂšre question du Docteur M. les symptĂŽmes du truc que m'a refilĂ© la bĂȘte... Je ne sais pas comment mais le Mugwump savait. Il savait que j'allais accepter cette proposition dĂ©gueulasse parce que... je n'avais pas le choix ! Ô ROHUM, dis-moi pas que... Si, c'est bien ça. AntĂ©ros acceptera de dĂ©tourner les yeux de mon monde si... Et dire que je me suis fait savonner par le chef avant de partir ! C'est plus une mĂ©daille que je mĂ©rite lĂ , c'est une statue ! Un jour fĂ©riĂ© en mon honneur ! En vĂ©ritĂ©, je n'ai aucune assurance que Gueboura tiendra parole mais franchement, qu'est-ce que je peux faire face Ă  l'incarnation de la violence ?

    C'Ă©tait long mais moins que ce Ă  quoi je m'attendais... Et maintenant, je peux rĂ©pondre Ă  la question du Mugwump. Les symptĂŽmes ? Tu parles de symptĂŽmes. Je ne me suis pas seulement fait passer dessus. C'est comme si un troupeau de Soars m'Ă©tait passĂ© dessus. Je crois que j'ai quelques cĂŽtes de cassĂ©es mais ça se remettra. Je m'en remettrai. Faudra bien...
    Maintenant, faut que je trouve une sortie, que je rentre chez moi.
    Mais un sifflement dans mon dos m'indique que je n'en ai pas encore tout Ă  fait terminĂ© avec ce monde de merde.

    Je me retourne et je ne vois qu'une longue ombre serpentine. Je m'attendais Ă  quelque chose de plus grand mais pas Ă  quelque chose recouvert de plumes et d'herbe. Une espĂšce de QuetzalcĂłatl Ă  la sauce locale. Je soupire. Je pensais avoir suffisamment donnĂ©, lĂ . Faut que ça s'arrĂȘte maintenant. Je n'ai pas de temps Ă  perdre avec ce truc.
    Il ne les montre pas mais je sens bien qu'il a de grandes dents. Respirer me fait mal Ă  cause de mes cĂŽtes fracturĂ©es. Je sors mon flingue. Est-ce que ça peut vraiment quelque chose contre un truc pareil ?
    Non !
    Et ce truc a effectivement de grandes dents ? Je le sens passer.
    Je dis :

Je suis les Étoiles !
Ici et maintenant, pour donner une étincelle au mortel que je suis, je... me... détache...
Je suis les Étoiles !

    Je ne suis plus moi-mĂȘme. Je ne suis plus l'individu Damon Haze. Je me fonds dans l'ombre de ce serpent de plumes et d'herbes. Je me fonds dans le cosmos. Je suis l'espace dans lequel se rĂ©pands le sang de l'Hommonde. L’espace d'un instant, je vois tout, je sais tout. Mais j'ai peur. Peur de ne pas pouvoir faire quoi que ce soit. Peur de ne pouvoir que... subir, comme avec Gueboura. Et si c'Ă©tait ça, la leçon d'AntĂ©ros ? On ne peut que subir... Je m'abrite derriĂšre de grands discours, de grands monologues intĂ©rieurs. Mes hypothĂšses les plus capillotractĂ©es se rĂ©vĂšlent parfois justes et j'en tire une grande satisfaction, une grande... fiertĂ©. Mais finalement, tout ça n'est rien. Je me vis en tant qu'observateur, investigateur, tĂ©moin de l'histoire mais... Ă  quel moment suis-je vraiment acteur ? Que fais-je Ă  part subir ? Entre rien et pas grand chose, quelle est la diffĂ©rence ? Et si je devais passer moins de temps Ă  observer, Ă  monologuer pour agir ? Et si je devais arrĂȘter de me cacher derriĂšre mes grandes tirades qui n'ont finalement pour but que de cacher aux autres comme Ă  moi-mĂȘme ma peur de passer Ă  l'action ? Peur de quoi ? De mal faire ? De me planter ? De dĂ©cevoir ? D'ĂȘtre déçu ?
    Que dois-je faire ? Persister Ă  penser qu'ĂȘtre un tĂ©moin, un investigateur, est quelque chose d'important ? Qu'observer et penser, c'est agir ? Et mourir... Ou accepter que je me cache derriĂšre ces grands discours parce que j'ai peur et que, finalement, je ne fais que subir ? Et vivre...

    J'ouvre les yeux et je vois Corso penchĂ© au-dessus de moi. Il a l'air Ă©tonnĂ©. Moi aussi. Ce n'est pas trĂšs rassurant de se rĂ©veiller sur le lieu de travail d'un mĂ©decin lĂ©giste. Mais bon, il a quand mĂȘme l'air content de me voir.

    Corso me fait un rapide check-up. Mes cĂŽtes vont se remettre. Il va me falloir pas mal de repos mais je vais rĂ©cupĂ©rer. Le chef me rend visite. Je le sens toujours aussi Ă©nervĂ© contre moi mais j'ai quand mĂȘme l'impression qu'il m'en veut moins. Certes, je n'ai rien trouvĂ© concernant cette affaire de technologie d'un autre monde mais on dirait quand mĂȘme que j'ai contribuĂ© Ă  sauver le notre. C'est pas rien quand mĂȘme. GrĂące Ă  ROHUM, les Mouches peuvent lire les pensĂ©es superficielles des humains. Je pourrais essayer sur le chef et tenter d'en savoir plus sur les projets de Black Rain. Est-ce que ce que sous-entend NeinUnd est fondé ? Est-ce que Black Rain est vraiment en train de monter une opĂ©ration militaire contre l'Entropie ? Mais je ne me sens pas l'Ă©nergie pour le faire.
    Je ne sais pas comment je dois comprendre ça mais, quand il s'en va, il se tourne une derniĂšre fois vers moi et dit :

Alles unter Kontrolle.


Commentaires de Thomas :

A. D'oĂč viennent les questions posĂ©es par le Docteur Mugwump ? On dirait du For the Queen et/ou du The Beast mais je n'en suis pas sĂ»r. A noter qu'avec la dĂ©sormais plĂ©thores de jeux descended by the queen sur la plateforme for the drama, tu as un rĂ©servoir de questions inĂ©puisable. [Note du 14/01/22 : Damien ne m’avait pas rĂ©pondu, mais plus tard j’ai effectivement appris qu’il utilisait la plateforme For the Drama pour piocher des questions]

B. « Par contre, je vous prĂ©viens, cette porte a intĂ©rĂȘt de s'ouvrir sur les quais du mĂ©tro car j'ai vraiment un truc important Ă  faire. Je ne sais pas qui je dois remercier entre le hasard et le Joueur mais je me retrouve finalement sur les quais du mĂ©tro. » La rĂ©alitĂ© se contorsionne totalement aux rĂšgles du mĂ©ta, transformant les traditionnelles ellipses en tĂ©lĂ©portation :)

C. « Un crissement de béton révÚle une rampe donnant sur les "espaces bis" de mon immeuble.» J'adore le terme employé pour décrire des structures en vertige logique :)

D. Arriver dans le cauchemar Sous la coupe des Horlacanthes, ça craint comme porte d'entrée vers Millevaux :)

E. Apparemment le personnage ressent la douleur. Mais je croyais que c'était une mouche ? De mon souvenir de La Trilogie de la Crasse, les hommes-mouches sont une nuée de mouches dans une enveloppe humaine. Mais ça ressent la douleur ?


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

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#65 24 Jan 2022 10:05

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

NAISSANCE À LA NUIT

Suite de la dĂ©couverte de l’üle de Haute Heleng, la forĂȘt aimĂ©e du temps. Un enregistrement par Claude FĂ©ry.

(temps de lecture : 2 min ; temps d'Ă©coute : 26 min)

Le jeu : Upper Heleng, un zine par Sedek Siew et Munkao pour jouer sans rĂšgles dans les forĂȘts de l'archipel des mille Ăźles

Joué le 06/11/2019

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DeeAshley, cc-by-nc


Suite du témoignage audio de notre découverte de Haute Heleng.

Lire /télécharger le mp3

Commentaires de Thomas aprĂšs Ă©coute :

A. L’évocation de la pluie avec l’accompagnement musical est parfait
B. Un Ă©pisode cinĂ©matique oĂč Xavier ne se voit pas proposer quelque chose Ă  faire
C. Est-ce normal que ça coupe à 26 min ?

Claude :

B. Et C. Cette seconde partie de la session de découverte a initialement été jouée sur prÚs d'1h30.
Nous avons convenu, lors du bilan, que nous ne retiendrions pas ce que nous avions joué au delà de la cinématique.
Xavier a été trÚs impressionné par les scÚnes.
Les explorateurs étaient possédés, les uns aprÚs les autres.
Chaque homme qui s'Ă©veille Ă  une mine de dĂ©terrĂ©. Le regard est vide, absent. Ils s'Ă©loignent de la case, sans prĂȘter attention Ă  lui pour disparaĂźtre dans la forĂȘt entĂ©nĂ©brĂ©e.
L'atmosphĂšre est devenue de plus en plus oppressante.
Une odeur de charogne flotte parmi les rares encore assoupis.
Puis le coolie qu'il considĂ©rait comme un ami s'est Ă©veillĂ© et s'est enfui comme une bĂȘte traquĂ©e, pour se rĂ©fugier derriĂšre la margelle du puits communautaire.
Léo s'est approché, préoccupé du sort de son ami de fraßche date.
Lorsqu'il l'a rejoint son attitude avait totalement changĂ©e. D'un ton fielleux il  l'enjoint Ă  le retrouver de l'autre cĂŽtĂ©.
Puis il l'a violemment saisi et l'a projeté dans le puits.
Le cÎté evil dead l'a un peu déstabilisé
Mais ce qu'il n'a pas toléré c'est que Ling soit atteint et devienne hostile.
Nous avons donc convenu de reprendre aprÚs la cinématique sur le réveil du petit groupe.
Au programme la rencontre avec Breloque, le pĂšre de Graine-AilĂ©e, de retour de sa chasse (aux intrus), qui est devenu chien et protĂšge sa fille. Elle va proposer un pacte Ă  LĂ©o, manger les fruits selon la tradition, pour devenir un enfant de ForĂȘt et Ă©chapper au Temps

Lors de la partie de SÚve il a recruté Alexane pour qu'elle joue avec lui à Haute-Heleng
Nous avons joué les oppositions et les découvertes avec les rÚgles de Canaille.
A ce niveau il était réceptif et demandeur (il veut écrire un jdr de voyage dans le temps pour jouer avec son grand copain, à la recherche du présent)
La  session a Ă©tĂ© fructueuse sur ce plan. Il voulait jouer Ă  l'ancienne. Mais ce qui ressort de notre discussion c'est qu'il est client pour du fantastique lĂ©ger et poĂ©tique façon Haute-Heleng, pas version rĂȘves perdus, surtout sans grand frĂšre Ă  la table pour le rassurer.

RĂ©ponse de Thomas :

Merci beaucoup pour ces précisions ! C'est évidemment plus riche quand on connaßt la suite de la partie. Je vois que le clan Féry est une grande lignée de créateurs de JDR. Tous mes encouragements en la matiÚre !


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

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#66 16 Feb 2022 13:44

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

LA POUBELLE DU MULTIVERS

DĂ©savouĂ©, l’agent-mouche Haze se la joue en solo et part en enquĂȘte Ă  l’aveuglette dans les recoins les plus sordides du multivers, oĂč Millevaux progresse toujours plus. 4Ème Ă©pisode de la campagne solo Millevaux / Trilogie de la Crasse  par Damien LagauzĂšre !

(temps de lecture : 37 min)

    Cette partie dĂ©bute par un rĂȘve d'Anton Vandenberg et un entretien avec le Dr Mugwump jouĂ© avec les hack de Pour La Reine mis en ligne par Matthieu BĂ©. Elle a pour cadre La Trilogie de la Crasse de Batro et Christophe SiĂ©bert ainsi que la RIM du mĂȘme SiĂ©bert. Il y a aussi des bouts du Millevaux de Thomas Munier ainsi que quelques uns de ses Vertiges Logiques. Et enfin, dans le dĂ©sordre, j'ai aussi jouĂ© avec Grey Cells, Good Society, Synthetis, Silent Hill, Bois-Saule et j'espĂšre ne rien avoir oublié !

Le jeu principal : La Trilogie de la Crasse, par Batronoban et Christophe Siébert, multivers crapoteux pour humanoïdes abusifs.

Avertissement : contenu sensible (détail aprÚs illustration)

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Pacific Southwest Forest Service, USDA, cc-by

Contenu sensible : tentative de viol


Parties précédentes de la campagne Millevaux / Trilogie de la Crasse :

1. [La Trilogie de la Crasse] La Reine de la Crasse
PremiĂšre partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystĂšmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinĂ©e de Mertvecgorod nĂ©e sous la plume de Christophe SiĂ©bert. OĂč un simple exĂ©cutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver.

2. [S’échapper des Faubourgs] Tuer PrĂ©cieuse
Une incursion dans un sous-monde oĂč Ă  la fois l’univers de CƓlacanthes et le thĂšme des femmes au destin tragique envahissent tout.

3. [Grey Cells] Le coĂ»t d’entrĂ©e
L’agent-mouche dĂ©cide de partir dans Millevaux pour sauver le monde mĂȘme si tout le monde s’en fout
 et quoi que ça puisse lui coĂ»ter.

XxXxX


L’histoire:

Dans le bus numĂ©ro 6, il n’y a personne Ă  part moi et le chauffeur.
Dans le bus numĂ©ro 6, il fait une chaleur d’enfer.
À tel point que j’ai virĂ© mon manteau et mon gilet.
Soudain, le bus numĂ©ro 6 s’arrĂȘte. Et je sens que c’est mon arrĂȘt. Alors je fonce vers la porte. Sans prendre le temps de rĂ©cupĂ©rer mon manteau. DĂ©jĂ  les portes se sont refermĂ©es, et le chauffeur a redĂ©marrĂ©. Je me mets Ă  courir derriĂšre le bus numĂ©ro 6 comme un dĂ©ratĂ©. J’ai l’impression que ça dure des heures. Mais bien sĂ»r je ne le rattrape pas.
En revanche, je suis sorti de la ville.
Je me retrouve sur la place principale d’un village ceinturĂ© par la jungle.
Au centre de la place, une grande case. Devant la case, une demi-douzaine de femmes noires. Assises Ă  mĂȘme le sol. EnchaĂźnĂ©es les unes aux autres.
OK. Alors lĂ  ça va pas ĂȘtre possible, je me dis.
En serrant les dents, j’entre dans la case. Qui se rĂ©vĂšle un hĂŽtel tout ce qu’il y a d’occidentalisĂ©. Bon. Je ne m’en formalise pas plus que ça. Il y a plus urgent. J’avise le rĂ©ceptionniste. Lui demande oĂč se trouvent les toilettes. Poli comme une pierre, le gars m’indique le couloir Ă  droite. Couloir dans lequel je m’engage aussitĂŽt.
DerriĂšre la derniĂšre porte verte sur la gauche, un cri atroce.
Derriùre la porte entrouverte il y a une espùce de serpent volant qui rampe sur le mur, et j’ai l’impression qu’il me sourit.
Et il y a un type barbu avec dans la main un horrible fouet, qui ressemble Ă  un flĂ©au. Il le brandit et s’apprĂȘte Ă  frapper une femme avec.
Je gueule.
SALE PUTAIN D’ENFOIRÉ DE TES MORTS, JE VAIS TE L’ARRACHER, TA SALE BARBASSE DE MERDE, ET TE LA FAIRE BOUFFER POIL PAR POIL.
Instantanément, le mec se fige. Et lùche son arme.
Le téléphone sonne.
C’est pour vous, dit l’affreux.
Je décroche sans chercher à comprendre.
À l’autre bout du fil, une femme avec un accent crĂ©ole. Qui me parle en français. Et me dit qu’on a retrouvĂ© mon manteau.
Je lui demande comment elle m’a retrouvĂ©. Comment elle connaĂźt mon nom. Comment elle sait que ce manteau m’appartient. Comment elle sait que je suis ici, bordel.
Nous avons un dossier sur vous, elle me répond. Sur vous et votre famille. Depuis la premiÚre guerre mondiale.
Plus d’endroit oĂč fuir.
Plus de trou oĂč disparaĂźtre.
Le monde est devenu trop petit.
Bob Morane est mort.

    Alors, Docteur, osez me dire que ce rĂȘve n'est pas plein de sens cachĂ©s ! Cet Anton fait des rĂȘves. Ils ont un sens pour lui mais un autre pour moi. Ses rĂȘves sont des messages, assurĂ©ment ! DĂ©jĂ , dĂšs le dĂ©but, le chiffre 6 est mentionnĂ© 4 fois ! 6666 ! allez, de 6666 Ă  666 il n'y a qu'un pas que j'ose franchir. Et puis, la rĂ©fĂ©rence Ă  cette chaleur. C'est Ă©vident, non. C'est une rĂ©fĂ©rence Ă  l'Enfer. C'est tirĂ© par les cheveux, j'en conviens. Mais c'est un rĂȘve aussi. Donc, rien n'est forcĂ©ment aussi clair que si tout cela avait dĂ» ĂȘtre Ă©noncĂ© consciemment. Et la jungle ? C'est une forĂȘt. C'est Millevaux, bien sĂ»r ! Alors ? Est-ce que ce rĂȘve n'est pas une mise en garde contre cette forĂȘt infernale qui nous menace. Certes, j'ai rĂ©ussi Ă  Ă©loigner cette menace et... vous savez comment, mais pour combien de temps. Vous noterez, Doc, que cette jungle onirique encercle un hĂŽtel tout ce qu'il y a de plus occidental. C'est ce qui me permet de voir dans ce rĂȘve Millevaux encerclant la RIM. Et ce serpent volant rampant sur le mur, ça ne vous rappelle rien ? L'ombre d'herbe et de plumes sur laquelle je suis tombĂ© Ă  l'intĂ©rieur du WereWorld. Je n'en ai pas fini avec ce truc ! MĂȘme cette femme Ă  l'accent crĂ©ole ! C'est une rĂ©fĂ©rence au vaudou ! Et qui dit vaudou, dit les Lwas. Et le Joueur sait bien que derriĂšre les Lwas il y a la Loi et les hors la loi... les Horlas ! C'est encore une mise en garde contre Millevaux. Et si Anteros s'Ă©tait foutu de ma gueule ? Et s'il n'avait jamais Ă©tĂ© question d'envahir notre monde ? Et si vraiment, il n'y avait...
Plus d’endroit oĂč fuir.
Plus de trou oĂč disparaĂźtre.

    Vous pensez vraiment que...
Le monde est devenu trop petit ?

    Elle a dit qu'ils ont un dossier sur moi. J'ai peur.

    Hein ? Ce que j'ai dĂ» sacrifier pour occuper ce poste ? Je ne sais pas trop quoi rĂ©pondre car... en rĂ©alitĂ©, j'aime ce job ! Alors peut-ĂȘtre que j'ai sacrifiĂ© un certain confort. Un confort matĂ©riel mais aussi un confort intellectuel ou spirituel. Mais, en vrai, j'aime ça. Donc je n'ai pas le sentiment d'avoir sacrifiĂ© quoi que ce soit. En fait, j'ai plus l'impression que le sacrifice vĂ©ritable est Ă  venir et que ce que m'a fait subir Anteros n'est pas grand chose Ă  cĂŽtĂ© de ce qui m'attend.
    Ce que je cherche Ă  prĂ©server au sein de l'Ă©quipe ? Ma place ? Bof ! Pas vraiment. En vrai, je ne sais pas si c'est ça que je cherche. Si vous parlez de Black Rain comme d'une Ă©quipe, en vĂ©ritĂ© je m'en fous un peu. Black Rain n'est qu'un moyen comme je ne suis qu'un moyen pour Black Rain. En fait, je pense plutĂŽt que ma vĂ©ritable Ă©quipe est en cours de formation. Elle inclurait Corso bien sĂ»r mais peut-ĂȘtre, aussi, Lewis-Maria. Ce cafard n'est peut-ĂȘtre pas aussi pourri qu'il en a l'air. À nous trois, on devrait pouvoir faire quelque chose de bien, je pense... J'espĂšre. On verra.
    Quoi ? Moi ? Une rĂ©putation sulfureuse au sein de Black Rain ? Vous rigolez Doc ? Je crois surtout qu'on me prend pour le dernier des abrutis. Je ne suis mĂȘme pas sĂ»r qu'on m'a vraiment cru quand j'ai racontĂ© ce qui m'est arrivĂ© avec cette incarnation d'Anteros. Je ne serais pas surpris que certains pensent que j'ai juste voulu faire mon intĂ©ressant ! Enfin, passons...
    Une boisson ? Je ne prĂ©pare aucune boisson, Doc. À quoi pensez-vous ? Au Foutre de Mouche ? C'est malin ! Ne m'attirez pas d'emmerde, s'il vous plaĂźt. Pour l'instant, personne ne m'est tombĂ© dessus Ă  ce sujet et j'aimerais bien que ça continue. Vous n'ĂȘtes pas sans savoir que certains agents de Black Rain sont mort Ă  cause de ce trafic. J'aimerais que cela ne m'arrive pas.
    Si j'ai un plan pour survivre au cas oĂč... En vĂ©ritĂ©, je n'ai aucun plan. Si AntĂ©ros, Millevaux, Shub-Niggurath ou Dieu sait qui d'autre devait envahir notre monde, je crois que je tenterais juste de me tirer dans un autre monde, le plus loin possible.

    Aujourd'hui, je rends une petite visite Ă  Lewis-Maria. Maintenant qu'il ne retient plus la Reine captive, je me rends compte que je l'aime bien. Et je me rends compte aussi que son petit zoo privĂ© contient des pensionnaires tous plus intĂ©ressants les uns que les autres. En effet, certains viennent de la RIM mais beaucoup sont aussi issus d'autres mondes. Explorer leurs mĂ©moires permet d'en apprendre pas mal sur ces univers-lĂ . Tous ne sont pas rĂ©pertoriĂ©s par Black Rain et ça me permet de recueillir les coordonnĂ©es de rĂ©alitĂ© Ă  explorer. Des sources d'informations, des bases de repli au cas oĂč. Et puis, le cafard se rĂ©vĂšle plutĂŽt sympathique et intĂ©ressant. Comme il a visitĂ© les mĂ©moire de chacun de ses pensionnaires, il est au courant de plein de trucs et a plein d'histoire Ă  raconter. Par contre, je n'en dirai pas autant des Soars qui l'entourent. Enfin, de certains Soars. Je ne les connais pas encore trĂšs bien mais je crois que certains sont plus louches que d'autres et qu'ils jouent double voire triple jeu. Lewis-Maria leur fait confiance puisque, officiellement, ils sont tous alliĂ©s contre l'Entropie mais, moi, je me mĂ©fies quand mĂȘme. Surtout de celui qui se fait appeler Trevor. Lui, il ne me plaĂźt vraiment pas.

    Ce matin, c'est le bordel ! Je me rends dans les locaux de Black Rain afin de consulter la liste des mondes rĂ©pertoriĂ©s. En fait, j’hĂ©site Ă  la complĂ©ter avec les coordonnĂ©es que m'a donnĂ© Lewis-Maria. Le cafard n'est pas idiot et il sait bien qu'il y a de grandes chances que j'en parle Ă  Black Rain. C'est mon job. Peut-ĂȘtre qu'il espĂšre s'attirer une certaine bienveillance de la part de Black Rain. Peut-ĂȘtre qu'il pense qu'en nous lĂąchant quelques informations on lui fichera la paix. Alors, est-ce que je dois jouer le jeu ?
    Non ! Je ne jouerai pas le jeu. Je garderai ces informations pour moi car j'ai un problĂšme plus urgent Ă  rĂ©gler. Je me suis fait refouler de Black Rain. D'aprĂšs le gars Ă  l'entrĂ©e, je ne fais pas partie des effectifs. J'ai insistĂ© et suis quand mĂȘme parvenu Ă  obtenir qu'on me laisse entrer. LĂ , il s'est avĂ©rĂ© que personne n'avait jamais entendu parler de moi. Personne ne m'a reconnu. Pour le coup, j'ai lĂąchĂ© assez d'informations pour convaincre le chef de vĂ©rifier ses fichiers. Je suis bien dedans. Il a mĂȘme trouvĂ© les rapports de mission que j'ai rĂ©digĂ©s. Il n'y a donc aucun doute quant Ă  mon appartenance Ă  Black Rain. Mon dossier est Ă  jour. « Nous avons un dossier sur vous, elle me rĂ©pond. Sur vous et votre famille. » Tout est en rĂšgle. Sauf que... personne ici ne se rappelle de moi. C'est comme s'ils avaient tous perdu la mĂ©moire. Ou plutĂŽt, c'est comme s'ils m'avaient oubliĂ© moi, juste moi. Et soudain, j'ai chaud. TrĂšs chaud. Je me sens mal. J'Ă©touffe. Je regarde autour de moi...
Plus d’endroit oĂč fuir.
Plus de trou oĂč disparaĂźtre.
Le monde est devenu trop petit.

    À reculons, je me dirige vers la sortie. Personne ne cherche Ă  me retenir mais je lis quelque chose qui ne me plaĂźt pas dans le regard du chef. Il passe lĂ  une ombre. Une ombre serpentine faite d'herbes et de plumes...

    J'erre dans les rues. Au loin, le soleil se reflĂšte dans les façades de l'Ultramarin. Et j'y vois courir cette ombre serpentine faite d'herbe et de plumes. Je repense Ă  QuetzalcĂłatl Ă©videmment, mais Ă  la sauce forestiĂšre. Et avec la mycose qui court le long de mon bras, je vois lĂ  les champignons qui l'accompagnent. L'ombre de Millevaux plane sur la RIM. Les Horlas sont Ă  nos portes. Cette amnĂ©sie me concernant qui frappe tout le monde au bureau n'est pas un hasard. Trevor est louche. Le chef aussi. Et c'est dans ses yeux que j'ai vu courir le serpent. On nous cache des choses Ă  Black Rain. NeinUnd a parlĂ© d'une opĂ©ration militaire. J'ai pensĂ© Ă  un plan secret contre l'Entropie mais... et si le chef avait ses propres plans ?
    Je soulĂšve les manches de ma veste et ma chemise et explique Ă  la mycose que je vais avoir besoin d'elle. Ça me gratte. Elle a compris. Je ne sais pas en quoi elle peut m'aider Ă  filer le chef mais on ne sait jamais. Sauf que les heures passent et le chef ne quitte pas les locaux de Black Rain.  Et la mycose perd patience. Elle me le fait savoir en se « resserrant » autour de mon bras. Je ne sais pas comment elle fait ça mais ça fait trĂšs trĂšs mal. OK, j'ai saisi le message. Va falloir chercher ailleurs.
    Je ferme les yeux sous l'effet de la douleur et, quand je les ouvre, je le vois. Un homme Ă  moitiĂ© Ă  poil et peint en vert. Il me sourit et me tend la lance qu'il tient dans la main. Et j'ai un flash alors mĂȘme que je m'en saisis.
    Je vois... une forĂȘt... et un arbre aux branches calcinĂ©es. Quand j'en fais le tour, je vois un miroir incrustĂ© dans le tronc. Des lumiĂšres y dansent, formant des figures totalement alĂ©atoires autour d'un centre indĂ©fini. Cela me fait penser Ă  un attracteur Ă©trange. Aucune figure nette ne se dessine mais, quand je tente de reconstruire mentalement le trajet de ces lumiĂšres, je crois deviner la forme du serpent d'ombre, de plumes et d'herbe. Ce truc m'aurait suivi jusqu'ici ? Est-ce sa faute si tout le monde m'a oubliĂ© Ă  Black Rain ou est-ce une manigance du chef parce que je commencerais Ă  saisir certaines choses ? Je fais le tour de l'arbre, espĂ©rant trouver le type en vert. Il est lĂ  et jubile. Je lui tend sa lance mais il refuse de la prendre. Il me montre le miroir. LĂ , une image se forme et je vois le chef dans un... tombeau. Il est mort ! Je ne reconnais pas cet endroit mais on dirait un de ces vieux monuments de Mertvecgorod. On dirait qu'il va falloir que je fasse la tournĂ©e des cimetiĂšres. Et m'assurer, aussi, de ce que le chef est bien mort.
    Et la vision s'achĂšve subitement ! Le type en vert a disparu mais j'ai toujours la lance entre les mains.

    Je fonce chez moi. On me regarde bizarrement avec ma lance Ă  la main mais on me fiche la paix. Ce n'est certainement pas la chose la plus bizarre que verront les gens aujourd'hui. Dans le hall de mon immeuble, je bifurque vers le local poubelle et me fiche devant la camĂ©ra de surveillance de Lewis-Maria. La porte secrĂšte s'ouvre.
    Dans le petit salon oĂč m'attend le cafard, je ne me sens pas trĂšs Ă  l'aise. Trevor est lĂ  et je ne sais pas si je vais pouvoir parler aussi librement que je ne le souhaitais en arrivant. Je laisse le silence s'installer. À Lewis-Maria de le rompre.

    « As-tu vu ce western, « Braquage dans le dĂ©sert de pierres » ? C'est l'adaptation d'un bouquin de Franck Masson. Ce qui est fascinant dans ce film, comme dans le livre, c'est que le dĂ©sert de pierres n'en est pas vraiment un. Ou plutĂŽt, ça change. La forĂȘt, sans y parvenir toutefois, tente d'envahir le dĂ©sert. C'est plus qu'un simple western. C'est une... mĂ©taphore. Tu saisis ? »

    Évidemment, je n'ai ni lu ce livre, ni vu ce film. Mais, la prĂ©sence de Trevor m'incite Ă  enchaĂźner. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai l'impression que Lewis-Maria tente de me dire quelque chose malgrĂ© la prĂ©sence du Soar. Aussi,

    « Oui, mais euh... Je n'ai pas bien saisi la derniĂšre scĂšne. »

    Je resserre ma poigne autour de la lance. Je sens le regard du cafard mais n'y vois pas de convoitise. C'est tout l'inverse pour Trevor. Il veut cette lance !

    « La scĂšne finale..., enchaĂźne le cafard. Sur la place principale de cette petite bourgade, avec le collecteur de taxe enchaĂźnĂ©. Il est tĂȘtu, hein ? Il voulait prĂ©venir la victime, rĂ©concilier ceux qui s'Ă©taient dĂ©chirĂ©s. Mais, c'est lĂ  que rĂ©side la mĂ©taphore. Qu'est-ce qui Ă©tait vraiment dĂ©chiré ? C'est pour ça que le film s'achĂšve sur ce plan sur les nuages qui s'Ă©cartent pour laisser passer un rayon de soleil... un peu comme la main de Dieu. Tu comprends ? »

    Je comprends surtout que les choses peuvent mal tourner si je m'entĂȘte Ă  rester lĂ . Je pense vraiment que Lewis-Maria, s'il ne sait rien, se mĂ©fie au moins autant que moi de Trevor. Non, il doit forcĂ©ment savoir quelque chose. Normalement, lui et les Soars sont alliĂ©s. Mais peut-ĂȘtre que Trevor fait cavalier seul ou qu'il a retournĂ© sa veste et s'est mis au service de l'Entropie.

    De retour chez moi, je repense aux mots du cafard. Le dĂ©sert que tente d'envahir la forĂȘt. Ça, c'est Millevaux. Le final, sur la place principale... la place principale de Mertvecgorod... ça peut autant ĂȘtre la Zona que l'Ultramarin. Mais c'est sur la façade de l'Ultramarin que j'ai vu courir l'ombre du serpent de plumes et d'herbes. Le collecteur de taxe enchaĂźnĂ© et tĂȘtu. Un fonctionnaire, un officiel. Un membre de Black Rain ? Le chef ? Le chef tentait-il de rĂ©concilier quelqu'un, jouait-il l’intermĂ©diaire entre deux factions ? Mais lesquelles et pourquoi ? Mais qu'est-ce qui Ă©tait rĂ©ellement dĂ©chiré ? Les nuages... LĂ  encore, c'est une mĂ©taphore. Quelque chose s'est dĂ©chirĂ©, mais pas forcĂ©ment des gens. Et le chef aurait tentĂ© de rĂ©parer tout ça ? Et il en serait mort ?
    Si j'interprĂšte correctement ce qu'a essayĂ© de me dire Lewis-Maria, le chef est mort car il aurait tentĂ© de refermer une brĂšche entre notre monde et Millevaux. Et le serpent d'ombre l'aurait tuĂ©. Si j'ai raison, le tombeau oĂč j'ai vu son corps est peut-ĂȘtre un lieu clĂ© de cette histoire. Et l'ombre que j'ai vu dans le regard du chef n'Ă©tait pas le signe de sa traĂźtrise mais de ce que le Horla l'avait dĂ©jĂ  trouvĂ©. Ou alors, c'est moi l'officiel, le collecteur. C'est moi qui vais devoir refermer cette brĂšche que le chef, volontairement ou non, sous l'influence du Horla, a tentĂ© d'ouvrir.
    C'est ce qui est pĂ©nible avec cette culture du secret chez Black Rain, c'est qu'on ne sait pas et qu'on ne peut pas savoir. Alors, mon chef avait-il ses propres plans, ses propres directives dont il ne nous a rien dit ? Avait-il retournĂ© sa veste au service de l'Entropie ou Ă©tait-il involontairement tombĂ© sous la coupe d'un Horla ? Et l'amnĂ©sie qui frappe Black Rain Ă  mon sujet, quel sens cela prend maintenant ? Quelque chose ou quelqu'un a-t-il essayĂ© de m'Ă©loigner de tout ça, de quoi ? C'est pas comme si j'Ă©tais la Mouche la mieux vue du bureau...

    On frappe. À travers le judas, je reconnais Trevor. Le Soar n'a peur de rien pour se trimballer comme ça dans le couloir. Il a l'air plutĂŽt dĂ©contractĂ©. À sa place, avec une tĂȘte pareille, j'aurais trop peur de tomber sur quelqu'un. Bref, j'ouvre la porte et le fais rentrer en vitesse. Il jette un Ɠil autour de lui, apprĂ©ciant la dĂ©co, ou plutĂŽt l'absence de dĂ©co. Je lui propose un cafĂ©. Il accepte mais prĂ©cise qu'il serait ravi si celui-ci Ă©tait un peu... chargĂ©. Je comprends l'allusion et fouille parmi les quelques bouteilles d'alcool en ma possession. J'ai du Porto. Je ne sais pas si ça se marie bien avec le cafĂ© mais ça a l'air de lui convenir.
    On s'installe dans ce qui fait office de salon. Je devrais ĂȘtre un peu gĂȘnĂ© de le recevoir dans un tel bordel mais si tel Ă©tait le cas, ça voudrait dire que son avis est important. Or, je veux vraiment qu'il sente que j'en ai rien Ă  foutre de lui et de sa prĂ©sence. Il ne mĂ©rite pas que je fasse des efforts. Je suis chez moi. Je ne l'ai pas invitĂ©. C'est mon bordel. Je m'y sens bien et je l'emmerde.
    Et soudain, son sourire s'efface. Il m'annonce qu'il souhaite me recruter. Il veut en effet lever une armĂ©e. Contre l'Entropie ? Oui ! Contre l'Entropie. Je repense Ă  la rumeur qu'a fait courir NeinUnd sur le Net et me demande s'il ne serait pas en lien avec le chef. Et si oui, sait-il qu'il est mort ? C'est le bon moment de m'en remettre Ă  ROHUM pour savoir ce que Trevor a dans le crĂąne. Et il s'avĂšre qu'il n'est pas en lien avec le chef. Ils ne se connaissent pas mais Trevor appartient Ă  une organisation plutĂŽt opaque. Il n'est donc pas exclu qu'il s'agisse d'une sous-cellule secrĂšte montĂ©e par Black Rain. Ce serait mĂȘme assez le genre. Dans ce cas, Trevor roulerait pour Black Rain, dans le cadre du projet dont a parlĂ© NeinUnd mais, finalement, sans mĂȘme savoir qui l'a recrutĂ© lui-mĂȘme. Et il viendrait pour me recruter justement. J'ai presque envie de rire mais je me contrĂŽle. Je fais semblant d'Ă©couter ce qu'il me dit, me concentrant plutĂŽt sur ce qui, dans ses pensĂ©es, tendrait Ă  confirmer qu'il serait en train de me faire une proposition afin d'intĂ©grer une sous-cellule de... Black Rain ! C'est un comble. Mais il pense aussi Ă  son peuple. Je sais vaguement qu'il est divisĂ© en castes. C'est un systĂšme rigide et intolĂ©rant. Je crois le voir venir. Il s'agirait non seulement de combattre l'Entropie mais aussi, et peut-ĂȘtre mĂȘme surtout, les hautes castes de son pays. C'est presque tentant. Je ne sais pas ce que Lewis-Maria sait de Trevor. Je ne sais pas s'il se mĂ©fie vraiment de lui, ni pourquoi, mais je suis tentĂ© de penser que si l'homme-porc joue un double-jeu, c'est peut-ĂȘtre qu'il est manipulĂ©, sans le savoir, par Black Rain. Le chef l'aurait donc recrutĂ© dans le cadre de son opĂ©ration militaire contre l'Entropie. Pour autant, je ne lis pas dans les pensĂ©es de Trevor quoi que ce soit qui fasse le lien entre l'Entropie et les hautes castes Soars. Cela aurait pourtant pu ĂȘtre un levier pour le convaincre. En tout cas, il me confirme que l'organisation pour laquelle il souhaite me recruter a des objectifs similaires Ă  ceux de la petite association qu'ils ont fondĂ© avec Lewis-Maria. C'est juste que lĂ , il y a moyen de taper plus fort. Alors, est-ce que j'en suis ? Je botte en touche en demandant un temps de rĂ©flexion. Il accepte mais je le sens un peu déçu.

    Je repense Ă  l'offre de Trevor. Et si je me plantais ? Et si son organisation n'avait rien Ă  voir avec ce que je crois ĂȘtre les plans secrets du chef ? Dans les deux cas, ce serait l'occasion d'en apprendre plus sur ce qui se trame. Mais je repense aussi au chef. Au chef... mort. A priori, personne n'est au courant de son dĂ©cĂšs. D'un autre cĂŽtĂ©, comme tout le monde m'a oubliĂ© Ă  Black Rain, ce n'est certainement pas moi qu'on prĂ©viendra en premier, sauf si on me considĂšre comme suspect.
    Je me connecte et une rapide recherche me fait reconnaĂźtre le lieu de ma vision. L'Ossuaire de la Zona. C'est glauque. Toute la dĂ©co semble faite en ossements humains. Pas Ă©tonnant que cela puisse ĂȘtre un lieu de rituel. Je serai curieux aussi de savoir si on trouverait pas lĂ -bas une rune Hshl. Ce qui m'Ă©tonne, par contre, c'est qu'il s'agit d'un lieu public. Un corps aurait donc dĂ» ĂȘtre dĂ©couvert rapidement. Donc, soit on ne l'a pas encore dĂ©couvert, ce qui serait surprenant ; soit on a fait disparaĂźtre le corps discrĂštement, ce qui le serait moins et tĂ©moignerait des moyens Ă  disposition du meurtrier. Et lĂ , me vient l'idĂ©e que cette vision n'est peut-ĂȘtre pas une vision du passĂ© mais de l'avenir. Si tel est le cas, ça veut dire que j'ai une chance de sauver le chef. Outre une bonne action, ce sera aussi l'occasion de redorer mon blason au sein de Black Rain. Et il en a vraiment besoin.

    Le mĂ©tro me dĂ©gueule non loin de la cathĂ©drale abritant l'ossuaire. Rentrer est facile, il suffit de payer. Mais une fois Ă  l'intĂ©rieur, c'est autre chose. L'air de rien, il y a des guides et des gardiens. La question n°1 est de savoir si j'ai une ouverture. Et la rĂ©ponse est oui ! Maintenant, la question n°2 : vais-je ĂȘtre capable de saisir cette opportunitĂ© et me rendre dans l'ossuaire sans qu'on me remarque ? LĂ , c'est autre chose. Je me frotte le bras, espĂ©rant un coup de pouce de la mycose. Je me frotte plus fort. Ça me gratte. Ça fait mal, en fait. Je relĂšve ma manche. La mycose est toujours lĂ  mais elle n'est pas seule. Qu'est-ce que c'est que ces boutons ? Ça fait mal ! Putain ! Un zona ! J'ai chopĂ© un zona ! Est-ce que cette saloperie m'aurait infecté ? Ça fait hyper mal ! Je regarde autour de moi. Personne ne semble n'avoir remarquĂ©. Je crois comprendre. Ce ne sont pas les gardiens qui vont m'empĂȘcher d'accĂ©der Ă  l'ossuaire. C'est la mycose. Cette saloperie a dĂ©clenchĂ© cette maladie pour m'empĂȘcher d'entrer. Pourtant, je dois rentrer lĂ -dedans. Comment tromper cette mycose qui ne me quitte jamais ? Corso a dit qu'il pouvait quelque chose pour moi. Il ne sait plus qui je suis mais peut-ĂȘtre qu'il m'aidera quand mĂȘme. Si je lui envois un mail...

    Je quitte la cathĂ©drale prĂ©cipitamment et rentre dans le premier cybercafĂ© que je trouve. LĂ , j'envoie un mail Ă  Corso et je lui explique qui je suis et ce qui m'arrive. Je lui rappelle aussi que, malgrĂ© son amnĂ©sie, il avait promis de m'aider. Et je finis en lui disant que j'ai vraiment, mais vraiment besoin de lui pour me dĂ©barrasser de cette saloperie. J'hĂ©site un instant Ă  divulguer cette information mais peut-ĂȘtre que ça l'aidera Ă  se dĂ©cider. Alors, je lui laisse entendre que le chef court peut-ĂȘtre un grand danger.
    Je fonce ensuite chez moi, espĂ©rant que Corso aura rĂ©pondu durant le trajet. Et c'est le cas. Corso ne se rappelle toujours pas de moi mais accepte quand mĂȘme de m'aider. Par contre, il veut en savoir plus. Pas de problĂšme de ce cĂŽtĂ© lĂ . Il ne s'en souvient pas mais nous sommes amis. Je lui demande de venir chez moi. Je lui redonne l'adresse qu'il a certainement oubliĂ© aussi. Je l'attends. Qu'il vienne aussi vite que possible.
    Corso aura pris son temps mais j'en aurai profitĂ© pour me reposer. J'en avais vraiment besoin. Je le fais entrer. Je le vois observer les lieux. Il ne semble vraiment pas reconnaĂźtre mon appart. Je le fais s'asseoir et lui propose un verre qu'il accepte avec rĂ©ticence. A-t-il peur que je ne l'empoisonne ? Je relĂšve ma manche et lui montre la mycose. Il regarde mon bras avec circonspection. Je lui rappelle qu'il m'avait dit pouvoir faire quelque chose. Il confirme avoir une idĂ©e mais ne se rappelle Ă©videmment pas m'avoir promis quoi que ce soit. Il se cale dans mon fauteuil et, avant toute chose, exige que je lui raconte tout. Alors, je lui explique ĂȘtre une Mouche mais que quelqu'un a fait en sorte que tout le monde m'oublie Ă  Black Rain. Je lui raconte avoir chopĂ© cette saloperie qui me ronge le bras en mission Ă  Millevaux. Millevaux est ou serait une variante de l'Entropie, comme AntĂ©ros et Shub-Niggurath. D'ailleurs, je pense que Millevaux n'est rien d'autre qu'un avatar de Shub-Niggurath connu, parfois, sous le nom de Titan-Millevaux. Bref, je lui raconte avoir Ă©galement Ă©tĂ© suivi, lors d'un voyage Ă  l'intĂ©rieur d'un WereWorld, par ce que je pense ĂȘtre un Horla. Une espĂšce de serpent fait d'ombre, de plumes et d'herbe. J'ai confiĂ© le WereWorld Ă  un cafard travaillant en lien avec un groupe de Soars. Ils affirment combattre eux aussi l'Entropie mais au moins l'un d'entre eux joue un double jeu dans le sens oĂč il veut mettre Ă  mal le systĂšme de castes des Soars. Je lui explique aussi qu'une rumeur sur le Net affirme que Black Rain mettrait au point une opĂ©ration militaire et que je soupçonne le chef d'ĂȘtre au courant. Aussi, je crains que ma vision concernant sa mort ne soit liĂ©e Ă  cette activitĂ© lĂ . Ne sachant pas si ma vision est une vision du passĂ© ou du futur, il y a peut-ĂȘtre encore une chance de sauver notre chef. Alors, je demande Ă  Corso si notre chef est encore de ce monde. Mais, Ă  ma grande surprise, il refuse de me rĂ©pondre. J'insiste, en vain. Je ne comprends pas ce qu'il veut me cacher. Bon, qu'il s'occupe au moins de mon bras et me dĂ©barrasse de ce truc.
    Corso sort alors de son sac du dĂ©sinfectant, du fil, un bistouri mais aussi quelques runes. Il se lance alors dans un mix de rituel magique et d'intervention chirurgicale. Je ne sais pas ce qui fait le plus mal entre la lame du scalpel ou les rĂ©actions de la mycose qui s'accroche littĂ©ralement Ă  mon bras. Corso ne dit rien quand j'avale de grande goulĂ©es d'alcool. En vĂ©ritĂ©, l'intervention ne dure que quelques minutes mais cela m'a semblĂ© beaucoup plus long. Je suis crevĂ© et j'ai vraiment trĂšs trĂšs mal au bras. Mais au moins, la mycose n'est plus lĂ  et le zona non plus.
    Le zona ! L'ossuaire ! Je prĂ©viens Corso qu'il faut y retourner au plus vite. Je songe d'ailleurs qu'il y a peut-ĂȘtre lĂ -bas une rune Hshl. Et si le chef est mort mais que son corps a disparu, c'est peut-ĂȘtre par-lĂ  qu'on l'a Ă©vacuĂ©. Il faut absolument y aller. Corso m'aide Ă  me relever. Je comprends qu'il ne me dira rien mais, au moins, il va venir avec moi.

    Et alors qu'on allait sortir de chez moi, j'ai une idĂ©e. Et si, au lieu de prendre le risque de se faire repĂ©rer, voire pire, Ă  l'ossuaire, on utilisait les runes de Corso pour faire un repĂ©rage depuis la dimension du Voyeur ? Corso demeure impassible mais ne s'y oppose pas. J'ai l'impression qu'il pense que ce n'est pas une bonne idĂ©e mais qu'il s'en fiche puisque c'est moi qui irais dans la dimension du Voyeur. S'il se souvenait que nous sommes amis, il tenterait sans doute de m'en dissuader.
    Corso prĂ©pare son espĂšce de pentacle et commence Ă  disposer les runes. Il me demande ensuite sous la « protection » de quel ancien je prĂ©fĂšre me placer. Je n'en ai aucune idĂ©e mais comme tout ça ressemble de plus en plus Ă  une histoire de fou, je choisis Xel'lolath. Corso effectue ensuite les diverses phases du rituel et un petit scorpion vert Ă  trois pattes apparaĂźt. Il se rĂ©fugie alors rapidement Ă  l'autre bout de l'appart afin de ne pas se trouver dans l'aire d’explosion de la crĂ©ature. Un flash de lumiĂšre m'aveugle. Quand j'ouvre les yeux, tout est en noir et blanc.

« J'pense qu'on devrait pas enterrer les morts.
La terre les dévore ou les vomit.
On devrait pas faire de messe non plus.
Çà les fait revenir. »

    Qui a dit ça ?! Je regarde autour de moi. Il n'y a personne. Je suis dans un sous-sol. Il n'y a plus un bruit. Je ne sais pas pourquoi mais je suis soudain pris de panique Ă  l'idĂ©e de tomber sur quelque chose de... mort ! Je suis pourtant venu ici pour observer un ossuaire et, peut-ĂȘtre, trouver le cadavre de mon chef de service. Mais, est-ce Ă  cause de cette voix que je viens d'entendre, la perspective de tomber sur quelque chose de mort me remplit d'effroi. Pourtant, il va bien falloir que j'avance et trouve une fenĂȘtre sur l'ossuaire.
    À mesure que j'avance dans l'Ă©blouissante obscuritĂ© de ce monde en nĂ©gatif, je me rends compte que je dois ĂȘtre dans le sous-sol d'un bĂątiment en ruine. Ça et lĂ , les murs envahis par la mousse se sont Ă©croulĂ©s et je vois de la terre et des racines. Plein d'une soudaine angoisse dont je ne saisis pas l'origine, je m'attends, Ă  tout moment, Ă  tomber sur une fenĂȘtre sur l'ossuaire. Je n'ai qu'une peur, c'est que lĂ , ces os prennent vie ou que le cadavre du chef reprenne vie lui aussi et s'en prenne Ă  moi. Il ne m'aime pas, je le sais. Il est dĂ©jĂ  si difficile de contenir ses inimitiĂ©s quand on est vivant, mais comment contenir ses pulsions quand on est mort ? Corso y arrive mais ce n'est pas un mort comme les autres.
    Ces sous-sols sont obscurs. Mais dans ce monde en nĂ©gatif, j'y vois plutĂŽt bien. Je cherche une fenĂȘtre ou une porte d'oĂč je pourrais espionner notre monde. Je cherche aussi une rune Hshl et, pourquoi pas, un passage vers l'ossuaire ou ailleurs. La dimension du Voyeur offre des fenĂȘtres vers les autres mondes mais, aprĂšs tout, une fenĂȘtre, ça se brise. Alors ?
    Alors, c'est bien ça ! Corso n'a pas Ă©tĂ© assez loin dans son exploration. Il s'est contentĂ© d'espionner les autres mondes, un peu comme Lewis-Maria se contente de violer les mĂ©moires des pensionnaires de son petit zoo. Mais, partout oĂč il y a une fenĂȘtre, il y a aussi un accĂšs vers un ailleurs. D'ici, je ne peux pas seulement observer, je peux aussi me dĂ©placer. Il n'y a Ă©videmment aucun moyen de vĂ©rifier cette hypothĂšse mais, en l'absence de rune Hshl autour de moi, j'en viens Ă  me demander si cette dimension n'est pas une rune en soi. Et en cela, elle sera donc une formidable porte vers ailleurs, vers partout. Est-il vraiment possible que Corso l'ignore ? Ou alors, n'est-ce qu'une folie inspirĂ©e par Xel'lolath ? Et si cette angoisse soudaine pour la putrĂ©faction Ă©tait aussi une blague que me ferait la divinitĂ© de la folie ?
    Je finis quand mĂȘme par trouver une ouverture sur l'ossuaire. Je commence par observer tous ces Ă©lĂ©ments de dĂ©coration taillĂ©s dans des os humains. Je m'attends Ă  les voir bouger, s'assembler en une crĂ©ature monstrueuse et se diriger vers moi mais il n'en est rien. Pourtant, il me semble quand mĂȘme percevoir un tressaillement, une vibration. Je reste prudent et observe. Je me penche, Ă  la recherche du corps du chef. Il y a bien un mort ici, mais ce n'est pas mon chef. D'ici, je ne le reconnais pas mais je reconnais quand mĂȘme cette silhouette. Pas de doute, c'est un Soar. Trevor ? Oui ! Que fait-il là ? Pourquoi fait-il mentir ma vision ? L'espace d'un instant, je me surprends Ă  penser que Trevor et le chef sont en rĂ©alitĂ© la mĂȘme personne. Existe-t-il un sortilĂšge qui aurait permis au Soar de prendre l'apparence du chef et diriger notre cellule de Black Rain ? Les Soars peuvent-ils faire ça ? Dis-moi, ROHUM. Et ROHUM me dit que non. Les Soars peuvent projeter des visions dans la tĂȘte de leurs cibles mais gĂ©nĂ©rer une telle illusion et la faire durer, c'est trop dur. Alors, s'agit-il d'une forme dĂ©naturĂ©e de la magie Soar ? AprĂšs tout, Trevor est un dissident par rapport Ă  son peuple. Mais tout cela n'est peut-ĂȘtre lĂ  encore qu'une folie inspirĂ©e par Xel'lolath.
    Je dĂ©tourne le regard. Je ferme les yeux et rĂ©flĂ©chis. Je ne suis plus sĂ»r du tout de pouvoir me fier Ă  mes sens ni Ă  ma raison. Tout cela a-t-il encore le moindre sens ? Et si j'acceptais l'idĂ©e que les plans secrets de Black Rain le restent ? Et si j'acceptais l'idĂ©e de ne plus me prĂ©occuper de cette rumeur colportĂ©e par NeinUnd sur le Net ? Et si je faisais tout simplement mon job et rien de plus ? Mais quel est mon job ? Quelle est ma mission ? Recueillir des donnĂ©es relatives au meurtre de l'Hommonde. Combattre l'Entropie sous toutes ses formes, qu'il s'agisse d'AntĂ©ros ou des Horlas issus de Millevaux. Millevaux, la dimension du Voyeur est une forĂȘt ou au moins elle a Ă©tĂ© rĂ©duite en ruine par la forĂȘt. Cette dimension est rongĂ©e par Millevaux et peuplĂ©e de Horlas. Je ne l'entends pas mais je sais que quelque chose ricane dans l'ombre. Non, c'est l'ombre elle-mĂȘme qui ricane. Et elle se moque d'autant plus de moi que c'est moi qui l'ai attirĂ© en invoquant ROHUM. Le serpent d'ombre, d'herbe et de plumes a retrouvĂ© ma trace. Ce truc va me bouffer. Est-ce que la lance du type en vert peut m'aider ? Aucune idĂ©e ! Je ne veux pas prendre le risque. Je regarde Ă  nouveau dans l'ossuaire et cherche une rune Hshl. Je la vois ! Il y a donc un portail de l'autre cĂŽtĂ©. Vers oĂč ? Je m'en fous !
    Je brise la fenĂȘtre entre la dimension du Voyeur et l'ossuaire. Une fois de l'autre cĂŽtĂ©, c'est Ă  toute vitesse que je cherche, au hasard un portail. J'espĂšre juste ĂȘtre plus rapide que le Horla. Je tĂątonne les murs et trouve. Je saute !

    OĂč suis-je ? Quel est ce monde ? Est-ce une facultĂ© propre aux Mouches, je n'en sais rien mais j'ai comme une comprĂ©hension instinctive de cet endroit. Peut-ĂȘtre que je suis dĂ©jĂ  venu mais que je ne m'en rappelle pas. Je sais que c'est un monde plein de vie. Ici, les proies ne manquent pas. On trouve facilement de la nourriture. Il y a des humains, ou du moins une forme de vie qui y ressemble. Ne souffrant pas de la faim, elle s'est dĂ©veloppĂ©e pour vivre en paix. Il y a des villages et des villes. L'artisanat est mieux vu que la guerre. La dextĂ©ritĂ© et la finesse sont mieux considĂ©rĂ©es que la force brute. On admire plus quelqu'un pour le raffinement de son art que pour sa brutalitĂ© et les relations d'entre-aide et d'amitiĂ© l'emportent sur les rivalitĂ©s. On dirait que je suis tombĂ© dans un monde plutĂŽt sympa. J'espĂšre ne pas le pourrir en y attirant ce Horla d'ombre.

    Et je dĂ©couvris alors que j'avais une vie dans ce petit monde idĂ©al. J'y suis connu comme un agriculteur avisĂ©. On me connaĂźt. On me respecte. J'ai des amis. Louis-Marie, l'Ă©leveur et Ange l'apothicaire. Tout le monde ici vit en bonne intelligence. Il n'y a pas de guerre entre clan. Le taux de criminalitĂ© frĂŽle le zĂ©ro. Personne n'a jamais entendu parlĂ© d'Internet ou de tĂ©lĂ©phone portable mais tout le monde semble s'en moquer Ă©perdument. C'est une sorte d'univers mĂ©diĂ©val fantastique, fantastique non pas parce qu'il y aurait des crĂ©atures magiques ou des sorciers mais fantastique parce qu'on dirait bien qu'il a Ă©voluĂ© en ignorant tout de la guerre et de la bĂȘtise. Que donnera ce monde dans cinq ou six siĂšcles ?
    Les gens d'ici ont bien vu que quelque chose clochait avec moi. J'ai expliquĂ© avoir Ă©tĂ© dans les bois et ne me rappeler que d'une chute sur la tĂȘte. Cela a suffit Ă  Ange pour me diagnostiquer une amnĂ©sie et tout le monde est aux petits soins, souhaitant que je recouvre la mĂ©moire au plus vite. Une crainte toutefois ne me quitte pas, que le Horla, serpent d'ombre, de plumes et d'herbe ne m'ait suivi. Si oui, on pourra bien dire que j'ai introduit le ver dans la pomme.
    Et dĂ©jĂ  les ennuis arrivent. Une partie de mes rĂ©serves viennent de partir en fumĂ©e. Ou plutĂŽt, en pourriture. En une seule nuit, personne ne sait comment, la majeure partie de mes rĂ©serves a pourri. Je ne peux voir lĂ  que l'influence du Horla. Il est bien lĂ . Il m'a suivi et il semble bien dĂ©cidĂ© Ă  me pourrir la vie au possible.
    Les consĂ©quences de cette « sorcellerie » ne se font pas attendre. MalgrĂ© le soutien de mes amis, certains s'inquiĂštent pour leurs propres rĂ©serves de nourriture. Ils craignent que le mĂȘme mal ne les frappe et ils m'en tiennent pour responsable. Mon amnĂ©sie m'interdit de leur opposer quelque argument valable que ce soit et, dans mon dos, on se demande ce qu'il m'est vraiment arrivĂ© dans les bois. Ma position est clairement menacĂ©e. Ce petit paradis n'en est un que tant que tout va bien. En cas de problĂšme, je crois comprendre qu'ils sont ici prĂȘts Ă  tous les extrĂȘmes. Ils n’hĂ©siteront pas Ă  s'amputer d'un membre gangrenĂ©.
    Toutefois, mes « vrais » amis me restent fidĂšles. Louis-Marie me propose une alliance commerciale de circonstance afin de redonner confiance au reste de la population. Le contrat qu'il me propose est honnĂȘte. Il ne profite pas de la situation. Et qu'il nĂ©gocie ce contrat avec moi montrera aux autres que lui, au moins, n'a pas peur d'une contamination de son troupeau par mes stocks. Je l'en remercie. Mais, malgrĂ© ça, j'ai peur que le Horla ne se lance dans une attaque plus directe.
    La peur que ce Horla ne s'en prenne Ă  ce monde qui avait l'air si charmant avant que j'arrive me met mal Ă  l'aise. Aussi, alors que je repĂšre une rune Hshl en me promenant dans les bois, je me mets en quĂȘte de trouver un passage vers... n'importe oĂč en espĂ©rant que le Horla m'y suive...

    Quel est ce nouveau monde ? On dirait une ville abandonnĂ©e. Il fait sombre. L'air est humide. Parfois, les murs effondrĂ©s font place Ă  des plaques de mĂ©tal ou du grillage. C'est pareil pour le sol. Alors, le grillage laisse apparaĂźtre de profonde abysses. Je fouille mes poches. On dirait que j'ai rĂ©cupĂ©rĂ© mon arme. Et j'ai aussi fait le plein de munitions.
    J'erre dans ces rues sans trop savoir oĂč je vais. Je perçois au loin, parfois, des ombres bizarres et je prĂ©fĂšre ne pas m'approcher. J'entends des bruits Ă©tranges aussi et des cris. Je rase les murs, l'arme au poing. Puis, je le vois, Corso. Il erre lĂ , lui aussi. Je l'appelle. Il me reconnaĂźt et court vers moi. J'ai beau savoir que ce n'est pas le Corso de mon monde d'origine, ça me fait plaisir de le voir. Je lui explique ĂȘtre arrivĂ© ici en empruntant un passage prĂšs d'une rune Hshl. Je lui explique avoir fui un Horla. Je lui dis aussi que je ne sais pas oĂč je suis. Lui non plus ne sait pas vraiment oĂč il est. Il a seulement rĂ©pondu Ă  l'appel de cette ville : Silent Hill. La ville est dĂ©serte, uniquement peuplĂ©e de crĂ©atures bizarres lui rappelant de mauvais souvenirs. Je lui propose de rester avec moi. Évidemment, il accepte.
    Dans le brouillard, une ombre au loin finit par se dessiner. On dirait une femme. Elle titube. J'accĂ©lĂšre, mais Corso me retient. Il lui paraĂźt plus prudent de ne pas se prĂ©cipiter. Il a eu une trĂšs mauvaise surprise. Il laisse Ă©chapper un nom : Edes. Ça ne me dit rien. Je n'insiste pas. J'avance quand mĂȘme. Je reconnais la Reine. Que fait-elle ici ? De loin, Ă  la voir comme ça, on dirait qu'elle est blessĂ©e. Je la rattrape et me rends compte qu'elle est pire que blessĂ©e. Elle ne ressemble plus vraiment Ă  la Reine, non. Elle est nue. Ou plutĂŽt, on dirait qu'elle est recouverte d'une seconde couche de peau flasque et translucide qui masque ses traits et les dĂ©tails de son corps. Il n'y a qu'une  seule ouverture, au niveau de son sexe d'oĂč s'Ă©chappe un tentacule verdĂątre. Qu'est-ce que cette saloperie ? Je la braque avec mon arme. Pour autant, elle ne me menace pas. Je crois qu'elle ne sait mĂȘme pas que je suis lĂ , coincĂ©e dans cette seconde peau. Corso me rattrape et me demande si je la reconnais. Oui, Ă©videmment mais... Je sens la pression de sa main sur mon Ă©paule. Il doit se dire que ce serait un acte charitable de l'abattre mais je ne peux m'y rĂ©soudre. A-t-on un but dans ce monde ? Corso pense que oui mais il ne le connaĂźt pas.
    Une sirĂšne se fait entendre. La silhouette de Corso s'efface. La Reine s'agite sur elle-mĂȘme puis disparaĂźt elle aussi. Et autour de moi, tout n'est plus que mĂ©tal rouillĂ©. Et quelque chose dans ma tĂȘte me dit que tout cela est un formidable mensonge. Que ce monde est un mensonge. Mais de quel monde s'agit-il ? De celui que je viens de quitter ou de celui oĂč je viens d'arriver ?
    Et en parlant d'arriver, qu'est-ce que c'est que ce truc qui arrive vers moi ? Un cafard gĂ©ant ! Sur deux pattes ! Il n'a pas l'air hostile. Lewis-Maria, sauf qu'il n'est pas Ă  l'intĂ©rieur d'un de ses hĂŽtes. Il se passe quelque chose de bizarre. Autour de lui, une araignĂ©e ne cesse de tisser une toile suintant un liquide vert. Et plus il s'approche, plus j'ai l'impression que le cafard bouge bizarrement. Ces gestes sont saccadĂ©s. J'ai mĂȘme l'impression, par moment, qu'il clignote ou qu'il se tĂ©lĂ©porte sur des distances courtes. Pourtant, comme pour le Reine, je n'ai pas l'impression que ce monstre me veuille du mal.
    Le cafard s'approche et semble rire. Enfin, je crois que ce cliquetis de touche de vieille machine Ă  Ă©crire est une sorte de rire. Avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, il est tout prĂšs de moi et me prend par les Ă©paules. Il m'entraĂźne avec lui. Nous marchons dans les rues mĂ©talliques et rouillĂ©es de cette nouvelle version de Silent Hill. Je lui demande ce que je fiche ici. Il me regarde avec ce que je crois ĂȘtre un regard lourd de sens. Il me dit que je suis quelqu'un d'intelligent, de rĂ©flĂ©chi, que c'est lĂ  une de mes qualitĂ©s principales et qu'elle me sauvera la vie. Je dois, affirme-t-il, continuer Ă  me poser des questions car ce sont les rĂ©ponses que je trouverai, les plus capillotractĂ©es soient-elles, qui me permettront de me sortir de cette spirales d'illusions et arriver, peut-ĂȘtre, Ă  une sorte de rĂ©alitĂ©. On est Ă  Silent Hill parce qu'on a des choses Ă  se reprocher, me dit-il. On a tous quelque chose sur la conscience. Et quand c'est trop lourd, Silent Hill nous appelle et nous donne l'occasion d'y rĂ©flĂ©chir et d'allĂ©ger un peu notre fardeau... ou de mourir. On a le choix.
    Loin de moi l'idĂ©e de penser que je suis irrĂ©prochable mais je n'ai entendu aucun appel. Je suis arrivĂ© ici par hasard en empruntant un passage Ă  proximitĂ© d'une rune Hshl. Dans ce cas, me dit le cafard, Silent Hill n'est pas la fin de mon voyage. Ce n'est qu'une Ă©tape. Et le but de ma visite ici ne serait donc, pour l'instant, que de trouver la sortie. Mais, aucun doute selon lui, un jour la ville m'appellera. Alors, il me laisse lĂ  et repart dans le brouillard.
    Je reprends mon errance dans ce Silent Hill altĂ©rĂ© oĂč tout n'est que mĂ©tal rouillĂ©. Et je tombe sur une nouvelle scĂšne complĂštement dingue. C'est Corso que je vois se battre, ou plutĂŽt se dĂ©battre, avec une femme. Une jeune femme blonde. Elle a l'air complĂštement dingue. Elle a des ailes dans le dos. Mais pas des ailes d'oiseau. Ses ailes sont faites de bois et de feuilles. Et elles saignent. Au dĂ©but, je n'arrivais pas Ă  dĂ©terminer qui avait le dessus mais vu la tournure des Ă©vĂ©nements, c'est clair que Corso l'emporte. Mais il est en train de l'emporter d'une façon qui ne me convient pas du tout puisqu'il est en train de dĂ©shabiller son adversaire. Je sors mon flingue et, sans vouloir faire de mauvais jeu de mot, tire un coup en l'air. Corso s'arrĂȘte immĂ©diatement. Il a l'air effrayĂ©. Je sais que ce n'Ă©tait pas dans son intention d'aller aussi loin. Il n'est pas comme ça. Qu'est-ce qui a pu le pousser Ă  de tels actes ? Subit-il lui aussi l'influence de Xel'lolath ? Choisir le dieu de la folie pour invoquer le petit monstre ouvrant les portes de la dimension du Voyeur Ă©tait peut-ĂȘtre la plus grosse connerie de la journĂ©e. Pourtant, dans ce chaos, je me surprends Ă  garder mon sang-froid. Je ne possĂšde rien. Je n'ai que ce que je suis. Et je suis, parait-il, un homme avisĂ©, rĂ©flĂ©chi et dotĂ© d'une solide volontĂ©. C'est le moment de faire la preuve de tout ça. Je m'approche de mon ami tout en rangeant mon arme. La femme - l'ange ? - Ă  cĂŽtĂ© de lui se rhabille et arbore un air dĂ©daigneux. Elle s'appelle Edes, me dit-il. Et, comme lui, c'est un ange. Et, comme lui, elle a Ă©tĂ© abandonnĂ©e quand Dieu a fui Shub-Niggurath et Millevaux. Je crois qu'il y a une confusion. Ce n'est pas mon Corso. Je ne comprends rien Ă  ce qu'il me raconte. Mon Corso est un mort-vivant, pas un ange. Et Dieu n'a pas fui face Ă  Millevaux puisque Millevaux n'a pas envahi notre monde et que Dieu... n'existe pas. C'est un autre Corso, venant d'un autre monde, qui me prend pour un autre Haze. Je lui mens. Je lui dis que je sais, que je comprends. Je tente de l'apaiser pendant que la femme, cette Edes, reprend une certaine contenance tout en nous regardant avec mĂ©fiance. Corso se sent mal aprĂšs ce qu'il a fait Ă  Edes. Il veut lui demander pardon, il me dit. Mais il n'ose pas la regarder. Il me parle. Il dĂ©verse toute sa culpabilitĂ© sur moi comme si elle n'Ă©tait pas lĂ . C'est lui qui parle et c'est moi qui la regarde. Je ne sais absolument pas comment ils en sont arrivĂ©s lĂ  tous les deux mais j'espĂšre qu'elle va lui pardonner. MĂȘme si ce qu'il s'apprĂȘtait Ă  faire est impardonnable. Je me rappelle ce que Lewis-Maria m'a dit au sujet de Silent Hill et ce Corso en a gros sur la conscience. Cette scĂšne a certainement dĂ©jĂ  eu lieu quelque part et aucun Haze n'Ă©tait lĂ  pour l'arrĂȘter. Pauvre fille...
    Et soudain, la terre se met Ă  trembler ! Les plaques de mĂ©tal constituant le sol se tordent et se fendent. À travers, de la lave commence Ă  s'Ă©couler. Corso et la femme restent immobiles, figĂ©s. Elle a l'air apaisĂ©e. Corso voudrait bouger mais quelque chose le retient. On dirait que sa culpabilitĂ© le retient aimantĂ© aux plaques d'acier. Il lutte contre lui-mĂȘme pour Ă©chapper Ă  cette coulĂ©e de lave qui a dĂ©jĂ  atteint Edes dont les ailes commencent Ă  se consumer. Corso est toujours immobile. Les traits de son visage trahissent sa lutte intĂ©rieure. Il pourrait bouger et s'enfuir s'il le voulait vraiment. Il veut vivre mais il sait qu'il ne le mĂ©rite pas. Sa mort va ĂȘtre horrible. Alors je sors mon arme et abrĂšge ses souffrances.
    Je cours. Je repense aux mots du cafard. Normalement, on arrive Ă  Silent Hill aprĂšs avoir fait quelque chose de salement dĂ©gueulasse, comme ce que Corso a fait Ă  cette Edes. Mais lĂ , j'ai l'impression d'avoir fait quelque chose de dĂ©gueulasse aprĂšs ĂȘtre arrivĂ©. MĂȘme Silent Hill dĂ©conne quand il s'agit de moi. Je dois me tirer d'ici avant que la lave me rattrape. Je finis par dĂ©celer une rune Hshl. Vers quelle rĂ©alitĂ© ce passage va-t-il m'emmener ? RĂ©alitĂ©, ce mot a-t-il encore un sens ? Les mondes s’enchaĂźnent et s’enchaĂźnent. Mon point de dĂ©part est-il vraiment la rĂ©alité ? Et si ce n'Ă©tait qu'une Ă©tape dans le grand voyage de quelqu'un d'autre ? Moi, je n'aurais finalement fait que prendre le train en marche. Un trou dans un mur. Des chaĂźnes en barrent le passage. Il y a mĂȘme un cadenas. Mais cet ensemble est suffisamment lĂąche pour que je puisse passer. Il n'y a lĂ  aucune difficultĂ©. C'est sans doute une mĂ©taphore...
    Je rampe dans ce souterrain, cet espĂšce d'Ă©gout. Au bout d'un moment, je finis presque par me sentir Ă  l'aise lĂ -dedans, comme un rat, comme un cafard.

    « On pense Ă  moi ? »

    Lewis-Maria ! Que fait-il ici ? Il m'attendait, il dit. Et moi, je lui dis que je pensais que ce trou allait me conduire vers un nouveau monde. Et c'est le cas, il me le confirme. Lui aussi pense que j'ai fait une connerie en choisissant Xel'lolath mais il pense aussi que j'ai ce qu'il faut de volontĂ© pour garder l'esprit droit dans les situations les plus tordues. Il pense que j'ai un don pour la rationalisation, un don pour faire sens. Et c'est ce don qui me permet de ne pas craquer et de m'en sortir. C'est un don prĂ©cieux, il me dit. Je dois le conserver et m'en servir. Et avant de me libĂ©rer le passage, il me dit quand mĂȘme qu'il n'est pas sĂ»r que j'ai bien agi avec Corso mais il se garde bien de me dire ce que, selon lui, j'aurais dĂ» faire. LĂ , il m'agace. Je me faufile vers un nouveau monde barjo et je l'entends ricaner derriĂšre moi.
    Je ne sais pas dans quel monde je vais dĂ©barquer mais j'espĂšre quand mĂȘme avoir rĂ©ussi Ă  semer le Horla qui me poursuivait. Puisse-t-il brĂ»ler Ă  Silent Hill. Ça aura au moins servi Ă  ça !

    Oh merde ! Pas la peine de me demander oĂč je suis. Je suis dans Millevaux. Tout ça pour finalement atterrir dans la forĂȘt maudite, en plein cƓur de l'avatar de Shub-Niggurath, du domaine des Horlas, du Horla que je cherche Ă  fuir. Ce monde n'est pas rongĂ© par l'Entropie, il est l'Entropie qui ronge les mondes.
    Je suis Ă  l'entrĂ©e d'un bunker envahi comme il se doit par la vĂ©gĂ©tation. D'Ă©paisses racines percent le bĂ©ton et le lierre court partout sur les murs. Le soleil se couche et une tempĂȘte se prĂ©pare. Le destin me tend la perche. Je vais devoir me jeter dans la gueule de ce loup. Je fais un pas et m'arrĂȘte. J'ai l'impression d'oublier quelque chose de trĂšs important mais je ne sais absolument pas quoi. Est-ce l'influence de cette succession de sauts entre les mondes ? Est-ce l'influence de cette forĂȘt ? J'ai l'impression que ma mĂ©moire est devenue un gruyĂšre. Ou plutĂŽt, que c'est moi qui suis devenu un gruyĂšre. J'ai l'impression d'ĂȘtre plein de trous. On dit que les voyages nous enrichissent mais mes voyages me donnent plutĂŽt l'impression d'avoir laissĂ© Ă  chaque fois un petit bout de moi. Je ne sais plus vraiment d'oĂč je viens. Si, la RIM, l'ossuaire de la Zona. Mais je me souviens Ă  peine de ce que j'y faisais. Je me rappelle vaguement avoir eu une vision du chef, mort. Je me rappelle de l'Ă©ventualitĂ© selon laquelle Black Rain monterait une opĂ©ration armĂ©e contre l'Entropie dans le dos mĂȘme de ses agents. Je me rappelle qu'on m'avait oubliĂ© Ă  Black Rain et que je ne savais pas pourquoi. Puis, le tourbillon des mondes. Et maintenant, le pire des mondes oĂč je pouvais tomber. Les Ă©gouts du multivers. Millevaux !
    Je ne suis pas un gruyĂšre. Je suis une ruine. Comme ce bunker, je tiens bon mais je suis Ă©rodĂ© par la tempĂȘte et envahi par Millevaux. Le bunker est concrĂštement envahi par la vĂ©gĂ©tation. Moi, c'est Ă  l'intĂ©rieur. Millevaux me ronge. Et Ă  travers elle, c'est toute l'Entropie qui me consume. AntĂ©ros m'a menti. Il a abusĂ© de moi dans tous les sens du terme. Quand j'ai acceptĂ© son marchĂ© dĂ©gueulasse, j'ai cru qu'il allait laisser notre rĂ©alitĂ© en paix mais c'Ă©tait faux. En fait, il m'a contaminĂ©. Il m'a pourri de l'intĂ©rieur. Ce bunker, c'est moi. Enfin, je veux que ce soit moi. Je veux ĂȘtre ce qui tient bon alors mĂȘme que les Ă©lĂ©ments se dĂ©chaĂźnent contre lui. Mais, si je rentre dans ce bunker, c'est que je vais rentrer en moi-mĂȘme. Que vais-je trouver ?
    Le vent souffle fort. La pluie commence Ă  tomber. Je prends une profonde respiration. J'entre.
    À l'intĂ©rieur, j'entends le bourdonnement des mouches. Je souris. Je suis une Mouche. Une mouche Ă  merde, un fouille-merde. Mais lĂ , je crains que ces mouches ne soient occupĂ©es par un sinistre cadavres. Un corps mort repose dans un coin, un coin de ma mĂ©moire ? Je repense au chef que j'ai vu dans ma vision. Et au Soar aussi que j'ai trouvĂ© dans l'ossuaire. S'agissait-il vraiment de Trevor ? Trevor-l'homme-porc, ça rime. Je m'approche. Bien que trĂšs ressemblant, ce cadavre n'est pas humain. Ni Soar. Qu'est-ce que c'est que ce truc ? On dirait un... cafard ? Lewis-Maria ? Mais avec un truc en plus. On dirait que, par parties, il a Ă©tĂ© redessinĂ© par Giger ou Druillet. Je compte cinq tuyaux Ă  l'aspect biomĂ©canique sortant de son abdomen. Et de ces tuyaux dĂ©goulinent... de la viande. Des saucisses de viande. Et je vois les mouches se nourrir de cette viande pourrie. Et comme je suis une mouche, je me vois me nourrir de cette viande pourrie. Cette image s'imprime dans mon crane et me file la nausĂ©e. Qu'est-ce que ça veut dire ? Je recule. J'ai vraiment la gerbe. Je me rĂ©fugie dans un coin et vomis tout ce que je peux. C'est Ă  dire pas grand chose finalement puisque je ne sais plus de quand date mon dernier repas. Je secoue la tĂȘte pour chasser cette image de mon esprit. Je me retourne vers le cadavre du cafard. Et je me vois encore, Ă  quatre pattes, en train de bouffer les saucisses sortant des tuyaux biomĂ©caniques du cafard. Je vomis de nouveau. Dehors, la tempĂȘte fait rage. Je ne peux pas rester lĂ , ni sortir. Je m'enfonce...
    Et si cette vision m'avait lancĂ© un message ? C'est vrai que je ne sais plus depuis combien de temps je n'ai rien mangĂ©. Et lĂ , j'ai faim. Ce n'est pas seulement ma tĂȘte, mĂ©moire ou mon ĂȘtre qui se vide. C'est aussi mon estomac. Et, trĂšs concrĂštement, je n'ai rien Ă  me mettre sous la dent. Pour autant, je ne peux pas me rĂ©soudre Ă  faire demi-tour pour me nourrir de ces saucisses de cafard. Impossible ! Je crois que je prĂ©fĂ©rerais... En fait, je ne sais pas ce que je prĂ©fĂ©rerais. Mais j'ai de plus en plus le sentiment, alors que je m'enfonce dans ce bunker, que je me dĂ©sagrĂšge, autant physiquement que moralement. Vais-je devenir un nouveau cadavre dont se repaĂźtront les mouches ?
    Je crois avoir percĂ© le secret, le but de toute cette histoire. Me perdre ! Il s'agit de me perdre. L'amnĂ©sie me concernant qui a frappĂ© Black Rain ne doit rien au hasard. C'Ă©tait le dĂ©but. Le dĂ©but de ma perdition. Perdu aux yeux de l'organisation qui m'emploie, je me suis jetĂ© Ă  corps perdu dans cette quĂȘte de mĂ©moire. Savoir quoi ou qui leur avait fait perdre la mĂ©moire. Leur faire retrouver la mĂ©moire. Revenir dans leur mĂ©moire. Retrouver ma place dans l'organisation. Ma place dans l'histoire. Et je me suis perdu moi-mĂȘme. Perdu dans une succession de mondes. J'ai finalement perdu des bribes de moi-mĂȘme Ă  force de glisser d'un monde Ă  l'autre. Des bribes de mĂ©moires. J'y laisse maintenant ma santĂ© physique et mĂȘme mentale. Je me suis perdu dans les rĂ©alitĂ©s et je me perds maintenant dans cette mĂ©taphore de moi-mĂȘme qu'est ce bunker envahi par Millevaux. La vĂ©gĂ©tation s'est rĂ©pandue autant Ă  l'intĂ©rieur qu'Ă  l'extĂ©rieur du bunker comme de moi-mĂȘme. Dehors, la tempĂȘte fait rage. Et dedans, c'est le noir, des tĂ©nĂšbres gardĂ©es par le cadavre d'un cafard. Et moi, dans tout ça, je continues Ă  rĂ©flĂ©chir. Je tourne en rond Ă  la recherche d'un quelconque sens Ă  tout ça et je crois que je suis arrivĂ© au bout de ce dont je suis capable. Je n'ai plus rien Ă  part cette lance que m'a donnĂ© l'homme peint en vert. Je sais Ă  peine qui je suis. Je ne sais plus trop si je suis la mouche qui dĂ©vore le corps du cafard ou le cafard qui se fait dĂ©vorer par les mouches. Je ne suis plus chez moi. Je suis dans un monde maudit. Je suis perdu entre les mondes, perdu en moi-mĂȘme. Je me dĂ©sagrĂšge lentement. Et alors que j'ai l'impression de me perdre et de filer droit vers le nĂ©ant et l'oubli je me dis que... j'ai oublié !
    J'arrive au fond de moi-mĂȘme. LĂ , dans le noir, je sens une paroi molle, souple. À travers, je perçois un peu de lumiĂšre. Je repense Ă  Fight Club, ce moment du film oĂč le personnage jouĂ© par Norton se retrouve dans sa caverne intĂ©rieure et oĂč un pingouin lui dit « Glisse ! »
    Alors, je glisse moi aussi... Un lĂ©ger Vertige me fait chanceler et... Et je passe, encore une fois, de l'autre cĂŽtĂ©.

    Une foule ! Une foule m'acclame ! OĂč suis-je ?
    J'ai la tĂȘte en bas. Je suis scotchĂ© Ă  ce qui semble ĂȘtre le sommet d'une vaste sphĂšre de mĂ©tal. En hauteur, ou en bas, je ne sais pas, une foule bizarroĂŻde d'ĂȘtres mutants et foutraques hurlent. Certains hurlent mon nom. D'autres hurlent ceux de Corso et Lewis-Maria. D'autres encore acclament la Reine. Trevor est lĂ , lui aussi. On est tous lĂ . Enfin, presque... Presque, non dans le sens oĂč il manquerait un de mes compagnons mais plus dans le sens oĂč chacun de mes compagnons est presque celui que je connais.
    La foule crie soudain plus fort. Une porte s'ouvre. Le Horla d'ombre, d'herbe et de plumes ! Mais en plus grand. Tellement plus grand ! On va tous crever !


Commentaires de Thomas :

A. Peut-on avoir un lien vers les rĂȘves d'Anton Vandenberg ?

B. Pour avoir un aperçu du Millevaux d'Afrique Noire, voir le compte-rendu de partie d'Inflorenza Afromilval.

C. On n'a plus de nouvelles de la Reine ?

D. « Elle inclurait Corso bien sĂ»r mais peut-ĂȘtre, aussi, Lewis-Maria. Ce cafard n'est peut-ĂȘtre pas aussi pourri qu'il en a l'air. »
Un homme-mouche, un ange et un homme-cafard. On n'est pas loin de l'Ă©quipe des Gardiens de la Galaxie :)

E. Si l'homme-cafard a le pouvoir d'explorer les mémoires, ça peut faire de lui quelqu'un d'assez puissant dans Millevaux, car là-bas, la mémoire c'est le pouvoir :)

F. Le fait que les agents de Black Rain oublient notre héros alors qu'il est toujours dans les registres ressemble fort au syndrome de l'oubli de Millevaux : une attaque dirigée ?

G. L'histoire de cet agent flanqué de sa mycose intelligente commence à ressembler à un buddy movie :)

H. « Je vois... une forĂȘt... et un arbre aux branches calcinĂ©es. Quand j'en fais le tour, je vois un miroir incrustĂ© dans le tronc. »
J'aime beaucoup l'image.

I. « À mesure que j'avance dans l'Ă©blouissante obscuritĂ© de ce monde en nĂ©gatif » :
L'ossuaire est un passage vers les forĂȘts limbiques, elles-mĂȘme je suppose un nƓud vers Millevaux ?

J. « Je ne l'entends pas mais je sais que quelque chose ricane dans l'ombre. Non, c'est l'ombre elle-mĂȘme qui ricane. »
J'adore :)

K. Comment tu génÚres les différents mondes que visite la Mouche ?

L. « Elle est nue. Ou plutĂŽt, on dirait qu'elle est recouverte d'une seconde couche de peau flasque et translucide qui masque ses traits et les dĂ©tails de son corps. Il n'y a qu'une  seule ouverture, au niveau de son sexe d'oĂč s'Ă©chappe un tentacule verdĂątre. »
TrĂšs sympa cette description. Elle te vient d'oĂč ?
De façon générale, tu as un jeu de rÎle pour générer du Silent Hill, ou ça te vient juste de ta culture du jeu vidéo ? Je précise au passage, que ces aspects techniques m'intéressent de plus en plus, car je projette de plus en plus sérieusement d'écrire un roman ou une série de romans Millevaux en me servant de jeux de rÎles comme base d'écriture, ce que tu fais déjà depuis un moment en somme.
[Note, fĂ©vrier 2022 : un de ces romans a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©crit, Dans le Mufle des Vosges, voir ici article Le jeu de rĂŽle, un outil pour l’écriture de roman]

M. « Mais, si je rentre dans ce bunker, c'est que je vais rentrer en moi-mĂȘme. Que vais-je trouver ? »
TrÚs intéressant que la Mouche, dans son voyage dans le multivers, débouche dans une entrée de Millevaux qui est aussi une entrée sur son propre inconscient.

N. « La foule crie soudain plus fort. Une porte s'ouvre. Le Horla d'ombre, d'herbe et de plumes ! Mais en plus grand. Tellement plus grand ! On va tous crever ! »
TrĂšs sympa la fin en cliffhanger !

O. Peux-tu m’expliquer ce qui vient de The Good Society ? Peut-ĂȘtre le premier univers idyllique dans lequel dĂ©barque la Mouche ?


Réponse de Damien :

A. En fait, il n'y a pas un lien particulier, il les poste sur sa page FB.

B. Merci ^^

C. Alors ça dĂ©pend oĂč tu en es. Ce perso aura finalement jouĂ© un rĂŽle plus important que celui auquel je pensais au dĂ©part mais elle aura aussi fini... bizarrement ^^

D. Je n'y avais pas pensé 0_0 avec une pincée de Millevaux on a un Groot du feu de dieu !

E. A condition qu'il y ait encore quelque chose Ă  se rappeler dans la tĂȘte de celui dont il pille les souvenirs mais... ça pourrait le faire oui de jouer les races de la Crasses dans Millevaux.

F. Ça, c'est dans le cadre d'une sorte de Vertige Logique. En fait, plutĂŽt que de faire un personnage qui aurait oubliĂ© j'ai fait un monde qui aurait oubliĂ© le personnage. Et lĂ , je l'ai limitĂ© Ă  Black Rain.

G. cela aurait pu mieux tourner ^^

H. Typiquement, c'est le genre de scÚne issue d'une pioche de mot-clé ^^ mais je trouve que ça rend bien alors je continue ^^

I. J'aurais tendance Ă  dire que l'ossuaire est un passage vers... un peu n'importe oĂč. En vĂ©ritĂ©, rien n'est vraiment tranchĂ©, dĂ©finitif ni gravĂ© dans le marbre Ă  ce sujet.

J. De rien ^^

K. Au pif ! C'est vraiment selon l'intuition, ce qui me vient à l'esprit à ce moment là ou suite à un tirage de mots-clé.

L. Pour Silent Hill, j'utilise l'aide de jeu Ă©crite par Remy Broknpxl. C'est vraiment bien foutu et c'est topable Ă  partir d'ici
    On m'a dit aussi que mes CR ressemblait Ă  des fanfics mais ce n'en est pas. Cette impression vient de ce que j'Ă©cris pas tout ce qui est technique. Je n'Ă©cris que l’histoire, pas les jets de D ou les tirages de cartes comme je l'ai fait pour un Millevaux justement. On est pas du tout obligĂ© de jouer en solo comme ça. On peut juste se faire l'histoire dans sa tĂȘte sans prendre aucune note. AprĂšs tout, quand je jouais en groupe, je n'en prenais quasiment jamais. Mais pour moi, en solo, l'Ă©crit remplace l'oral. Mais je me suis dit qu'un jour je me ferai une partie sans prendre de note justement, sans PC ni rien du tout. Ça me fera bizarre ^^

M. D'une part, j'aime bien faire de Millevaux un Ă©lĂ©ment rĂ©current de mes parties, mĂȘme si c'est juste anecdotique. L'air de rien, c'est lĂ , j'aime bien. Et puis, ce que j'aime bien aussi dans le fait de jouer Ă  partir de mots-clĂ©, en mode cut-up et en faisant du mĂ©ta-jeu, c'est la possibilitĂ© que ça offre de se prendre la tĂȘte pour faire sens. Tout ou presque devient symbolique et j'aime bien me casser la tĂȘte avec tout ça. C'est ce qui me manquait dans les parties tradi. En solo, je suis servi ^^

N. Pour ĂȘtre franc, je ne bosse pas du tout la forme de mes CR. Je ne les relis pas, c'est « brut » quoi. Donc, si quelque chose rend bien... c'est vraiment un coup de bol ^^

O. J'ai bien aimé la structure narrative de ce jeu, son alternance de scÚne entre une résolution d'action, les ragots, la réputation et l'écriture d'une lettre. Avec le solo, je m'intéresse de plus en plus aux jeu dont les rÚgles ne servent pas tant à simuler les actions des personnages qu'à construire un récit bien particulier. The Wicked One est intéressant pour ça aussi et je m'en inspire pour Mantra.


Réponse de Thomas :

E. On pourrait imaginer que le Cafard arrive à retrouver les souvenirs enfouis
 Mais tout simplement, le peu de souvenirs qu’il peut piller ici et là fait de lui quelqu’un de riche. Et donc de puissant.

M. Puisque tu aimes le jeu symbolique, tu es mĂ»r pour La Clef des Nuages. J’ignore comment adapter ce jeu en duo vers le solo, mais je suis sĂ»r que tu trouverais comment faire :)


Damien :

E. Cela pourrait ĂȘtre drĂŽle s'il avait accĂšs Ă  des souvenirs que l'hĂŽte a oubliĂ©.

M.  Et hop ! Dans mes favs !


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#67 25 Mar 2022 09:32

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

LA PORTE DE LA RUINE

Alors que Millevaux a envahi Mertvecgorod, Haze se retrouve baby-sitter d’une femme qui s’avĂšre ĂȘtre une porte entre les mondes
 5Ăšme Ă©pisode de la campagne solo multisystĂšmes Millevaux / Trilogie de la Crasse par Damien LagauzĂšre.

(temps de lecture : 12 min)

Le jeu principal de cette séance : Gate Watch, garder la porte entre les royaumes

Autres jeux utilisés  : Mantra, La Trilogie de la Crasse


Avertissement : contenu sensible (voir détail aprÚs illustration)

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Iñaki MT, cc-by-nc-nd, sur flickr

Contenu sensible : tentative de viol


Parties précédentes de la campagne Millevaux / Trilogie de la Crasse :

1. [La Trilogie de la Crasse] La Reine de la Crasse
PremiĂšre partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystĂšmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinĂ©e de Mertvecgorod nĂ©e sous la plume de Christophe SiĂ©bert. OĂč un simple exĂ©cutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver.

2. [S’échapper des Faubourgs] Tuer PrĂ©cieuse
Une incursion dans un sous-monde oĂč Ă  la fois l’univers de CƓlacanthes et le thĂšme des femmes au destin tragique envahissent tout.

3. [Grey Cells] Le coĂ»t d’entrĂ©e
L’agent-mouche dĂ©cide de partir dans Millevaux pour sauver le monde mĂȘme si tout le monde s’en fout
 et quoi que ça puisse lui coĂ»ter.

4. [La Trilogie de la Crasse] La poubelle du multivers
DĂ©savouĂ©, l’agent-mouche Haze se la joue en solo et part en enquĂȘte Ă  l’aveuglette dans les recoins les plus sordides du multivers, oĂč Millevaux progresse toujours plus.

   
L’histoire :

Millevaux ! Je suis de retour Ă  Millevaux ! Je ne peux pas croire que la Magicienne se soit Ă  ce point foutue de ma gueule ! Et elle s'est doublement foutue de ma gueule car j'ai les pieds dans la flotte, dans la boue d'un marais aussi putride que la Langue des monstres qui hantent cette forĂȘt.
    Il fait presque nuit. La tempĂȘte fait rage. Je suis dĂ©goĂ»tĂ© et trempĂ©. Je suis seul et c'est tant mieux. En qui puis-je avoir confiance ici. Tout le monde est taré ! TarĂ© ou un monstre! Si je vois quelqu'un, je le bute ! Non, en vrai, si je vois quelqu'un, je me tire dans la direction opposĂ©e.
    En vĂ©ritĂ©, je ne suis pas seul. AllongĂ©e dans la mousse trempĂ©e, il y a cette fille. L'air est saturĂ© d’ÉgrĂ©gore. J'ai peur. J'ai peur de cette fille. Elle... dort ? Elle est inconsciente en tout cas. Je devrais me tirer. La buter. Et me tirer. Mais je me souviens des mots que la Magicienne n'a pas prononcĂ©. La Gate, c'est la fille. C'est la Gate. Et moi, je suis le Watcher.
    Autour de moi, autour d'elle, je sens l’ÉgrĂ©gore... bouger, prendre forme. Elle se combine et je me rappelle ce que je n'ai pourtant jamais su. Je me rappelle quelle est ma mission. Je suis le Gate Watcher. Et elle, Eurydice, elle est la Gate, le point de passage, un point de passage, entre Millevaux et me monde d'oĂč je viens. Sur le coup, je ne comprends pas trop comment cette fille peut faire office de portail. Je sais qu'elle a des visions, mais c'est tout. Ce n'est pas une espĂšce de sorciĂšre. Juste une barjo que je soupçonne d'ĂȘtre accro Ă  la came des Soars. Puis je comprends comment la Gate pourrait me permettre de me tirer d'ici. Si je la tire, je me tire. Et elle est inconsciente. Je pourrais la tirer... et me tirer. Mais j'ai une mission. Et au terme de cette mission, j'aurais une vision. Enfin, elle aura une vision, rien que pour moi. Et puis bon, je ne peux quand mĂȘme pas abuser d'une fille comme ça. Je ne suis pas un pourri non plus ! Par contre, je n'en dirai pas autant de la population locale. Donc, je protĂ©gerai Eurydice de ceux qui veulent lui passer dessus pour passer de l'autre cĂŽtĂ©. J'aurai ma vision et je trouverai un autre moyen de rentrer chez moi.

    La tempĂȘte fait rage et Eurydice dort. Je n'ose pas la rĂ©veiller. Je me penche au dessus d'elle pour lui Ă©pargner un peu de pluie et rĂ©flĂ©chis Ă  lĂ  oĂč je pourrais bien la conduire. Je pourrais trouver une ruine, une carcasse d'un vĂ©hicule gĂ©ant comme on en trouve parfois. Et avec un peu de bol, je pourrais la remettre en marche. Mais finalement, est-ce que l'endroit le plus sĂ»r ne serait pas dans ma tĂȘte. MĂȘme morte, je conserverais son souvenir intact. Et si je lui passais en rĂȘve, ce serait pas pour de vrai mais... est-ce que je pourrais quand mĂȘme me tirer de Millevaux ? Si je la tire pour de faux, pourrais-je passer de l'autre cĂŽtĂ© pour de vrai ? Faut vraiment pas que je pense comme ça ! Ce serait bien qu'elle se rĂ©veille.

    Il y a toujours du vent mais au moins il ne pleut plus. Eurydice a fini par se rĂ©veiller. Elle n'a pas eu l'air surprise de me trouver lĂ  mais Ă  quand mĂȘme tenu Ă  ce qu'on repose un peu les bases de notre relation. Je lui demande qui est au courant qu'elle est la Gate. Tout le monde, elle me dit. Ça commence fort. Tout le monde est donc un ennemi potentiel. Elle me confirme aussi qu'elle « fonctionne » bien comme je le soupçonne. Je m'Ă©tonne que personne ne lui soit dĂ©jĂ  tombĂ© dessus. Elle ne rentre pas dans les dĂ©tails mais je comprends qu'on lui est dĂ©jĂ  tombĂ© dessus. Mais il Ă©tait le Gate Watcher, là ? Je lui demande qui l'a faite ainsi. « Le Lion, bien sĂ»r ! » qu'elle rĂ©pond. Bien sĂ»r... Et est-ce que je peux quand mĂȘme compter sur quelques alliĂ©s ? Elle rĂ©pond « Le Golem et Kid, bien sĂ»r ! » Bien sĂ»r...

    Et Ă  son tour, elle m'interroge. Quand est-ce que j'ai su que j'Ă©tais un Watcher ? Bah, y a pas trĂšs longtemps en fait, quand je l'ai vue. Je prĂ©cise que je ne suis pas d'ici. Je viens de l'autre cĂŽtĂ© et... j'aimerais bien y retourner. Si elle voit ce que je veux dire. Mais, je prendrai une autre route, Ă©videmment. Bref, ça ne fait que quelques heures que je suis officiellement son nouveau Watcher. Qui Ă©tait l'ancien d'ailleurs ? Le Golem ? Je ne suis pas vraiment surpris. Ce qui me manque ? Bonne question. Je ne sais pas trop en vĂ©ritĂ©. DĂ©jĂ , je veux rentrer chez moi. On m'a parlĂ© d'une vision aussi. Si ça m'est arrivĂ© de me planter ? Mais tout le temps, jeune fille ! Tout le temps. Je ne fais que ça, me planter. Et m'en sortir par une pirouette, le plus souvent en m'enfuyant dans un autre monde. Et ça n'empĂȘche pas les emmerdes de me rattraper. Mon plus grand talent ? Et bien, je ne voudrais pas ĂȘtre prĂ©tentieux mais... je crois que je ne suis pas entiĂšrement idiot. Je suis une Mouche, une sorte de dĂ©tective mĂ©taphysique et je suis plutĂŽt bon dans ce domaine. Trouver des indices, des informations, tisser des liens entre les faits, faire sens et tout ça quoi. Si j'ai un mentor ? Pas vraiment non. Ou alors, le Joueur peut-ĂȘtre. Je vois que le Joueur, ça lui parle mais on dirait qu'elle n'en a pas une comprĂ©hension aussi fine et prĂ©cise que moi ou la Magicienne. Eurydice est un PNJ important mais... ce n'est qu'un PNJ finalement. La personne qui compte le plus pour moi ? La Reine, bien sĂ»r ! Et ne me demande pas pourquoi car je n'en sais rien moi-mĂȘme.

    Et donc, elle me rĂ©sume ainsi : je suis Damon Haze, la Mouche, le dĂ©tective mĂ©taphysique. Je ne suis Watcher que depuis quelques heures et mon meilleur moyen de faire face aux emmerdes et de me tirer dans un autre monde. J'aurais aimĂ© que ça lui arrache un sourire mais je la sens vraiment pas rassurĂ©e avec un Watcher pareil. Je la comprends.

    La nuit est brune. Nous marchons. Eurydice, Kid, le Golem. Je lui parle de Lateralus. Sait-elle que ce texte existe ? Elle me dit n'en avoir jamais entendu parler. Dois-je la croire ?

    La nuit est brune et il y a du brouillard. Nous avons marchĂ© longtemps. Nous sommes arrivĂ©s dans ce qui reste d'une barre d'immeuble en ruine. Ça empeste. Je ne sais pas pourquoi mais cet endroit me rappelle quelque chose. Eurydice ne dit rien et me suit sagement. On monte par les escaliers. Il y a eu un ascenseur mais c'Ă©tait il y a longtemps. Aujourd'hui, la cage est envahie par des lianes et autres plantes grimpantes. Et je suis sĂ»r qu'il y a des bestioles aussi.
    Je me laisse guider par mes pas, mon instinct et je me retrouve... dans mon appartement. Ou plutĂŽt, ce qu'il reste de mon appartement. C'est dingue mais j'en suis certain. C'est chez moi ici. Tout est en ruine, envahi par la forĂȘt et l'humiditĂ© mais je reconnais ce qui a Ă©tĂ© mon chez moi, avec vue sur la Zona. Est-il possible que ça explique cette horrible odeur ? Par delĂ  l'espace et le temps, la dĂ©charge continuerait d'empester ? Je jette un Ɠil Ă  Eurydice. Elle demeure impassible. Elle a trouvĂ© un bout de bois ou un caillou ou je ne sais quoi avec lequel elle Ă©crit quelque chose au bas d'un mur. « C'est de la science ! » je lis. Je lui demande ce que ça veut dire. Elle ouvre grand les yeux, visiblement choquĂ©e. Par ma question ? Quand mĂȘme pas ? Je ne sais pas pourquoi, je me retourne. Et je la vois ! May Bai ! Qu'est-ce qu'elle fout là ? Comment elle est arrivĂ©e ici ? Imperturbable, elle est assise sur ce qui a Ă©tĂ© un canapĂ©-lit dĂ©pliĂ©. Et elle braque un flingue sur moi.
    « Tous les chemins mĂšnent Ă  la RIM » elle dit. Aussi, ça ne l'Ă©tonne pas de nous trouver ici. En fait, ça fait mĂȘme un moment qu'elle nous attend. Je ne comprends pas. Et je finis quand mĂȘme par comprendre. Elle a dĂ» me voir avec la Magicienne. Elle m'a vu prendre la Noix. Elle s'est doutĂ©e que la Magicienne m'enverrait Ă  Millevaux. AprĂšs, entre son don pour parler avec les morts et la magie des Soars pour se balader entre les mondes... Bon, je suis bien obligĂ© de reconnaĂźtre qu'elle a bien jouĂ© le coup.
    J'essaye de calmer le jeu. Je lui explique que c'est par hasard que je lui suis tombĂ© dessus. Ses affaires ne m'intĂ©ressent pas, je suis sur un autre coup. Pas la peine donc de me buter, elle peut s'en aller tranquille je ne dirai rien Ă  personne et quand je rentrerai, j'oublierai tout ce qui la concerne, promis. Elle m'Ă©coute attentivement. Est-ce que je vais rĂ©ussir Ă  m'en tirer juste comme ça ? En vrai, je ne mens pas tant que ça car c'est quand mĂȘme un peu par hasard que je lui suis tombĂ© dessus. Et c'est quand mĂȘme le hasard qui veut qu'il y ait peut-ĂȘtre quand mĂȘme un lien entre ses affaires et les miennes. Mais d'ailleurs, est-ce elle et les Soars qui refilent sa came Ă  Eurydice. Oui, Ă©videmment. Bon, tout ça passe tout de suite moins pour le pur fruit du hasard.
    Je ne suis absolument pas en position de poser des questions. Pourtant, May Bai ne dit rien et attend. En vrai, je fais la conversation tout seul et j'ai la dĂ©sagrĂ©able impression de lui en lĂącher plus qu'elle ne l'aurait souhaitĂ© juste en voulant meubler ce silence des plus gĂȘnants. Il serait d'ailleurs peut-ĂȘtre moins gĂȘnant sans le flingue braquĂ© sur moi. Mais vaut mieux moi qu'Eurydice. En fait, je rĂ©ponds Ă  ses questions sans mĂȘme qu'elle ait Ă  les formuler. Elle doit ĂȘtre trĂšs satisfaite d'elle-mĂȘme. Alors, autant y aller Ă  fond.

    Je lui explique que mon job consistait Ă  trouver Eurydice. Devinant qu'elle devait se dĂ©foncer avec une came hors norme, j'ai Ă©videmment pensĂ© aux Soars, ce qui m'a mis sur leur trace, et la sienne par la mĂȘme occasion. Je lui dis ĂȘtre au courant pour les Stations FantĂŽmes. Enfin, je sais juste que ça existe mais je sais pas ce que c'est, ni Ă  quoi ça sert, ni comment ça marche. Je lui dis juste que je pense que ça sert Ă  capter les voix des morts. Je me trompe ? Elle fait la moue. Ça ne doit pas ĂȘtre tout Ă  fait ça mais j'ai pas dĂ» taper trĂšs loin.
    Cette femme est d'un sang-froid absolu. Ça me rend dingue. Je ne veux pas lui perler de Lateralus, de Kid et des Abeilles. Je ne dois absolument rien lĂącher lĂ -dessus. Je suis convaincu qu'elle et les Soars sont mĂȘlĂ©s Ă  tout ça mais avec ces conneries temporelles, il est plus que possible qu'eux-mĂȘmes ne le sachent pas encore. Et si c'est le cas, si pour l'instant ils ne sont encore que des pions qui l'ignorent, j'ai peut-ĂȘtre une longueur d'avance. Et puis, je dois aussi protĂ©ger Eurydice.
    May Bai est toujours assise sur le canapĂ©-lit. DerriĂšre elle, ça fait certainement des dĂ©cennies voire plus que la vitre a explosĂ©. MĂȘme si elle me tire dessus, j'aurais quand mĂȘme pris assez d'Ă©lan pour la pousser dans le vide. Je vais peut-ĂȘtre crever lĂ  mais ça se tente.
    Je lui saute dessus. Elle tire. Je prends une balle dans la jambe. Je la heurte. Elle part en arriĂšre et lĂąche son arme. Je me retrouve sur elle et la plaque au sol de tout ce qui me reste de force. Elle sourit, lasse. Elle regarde par dessus mon Ă©paule. Moi aussi. Eurydice s'est emparĂ©e du flingue et la braque. Je serre les dents pour faire le dur mais en vrai c'est Ă  cause de la douleur. Mais je dis quand mĂȘme « Alors, c'est quoi les Stations FantĂŽmes ? »
    D'un mouvement de la tĂȘte, elle montre ce qu'Eurydice a Ă©crit au mur. C'est de la science, elle dit. Un truc qui marche avec du PĂ©trol'Magie. Le mĂȘme truc qui sert aux Soars Ă  faire leur came. Ça permet d'entendre les morts mais c'est un effet secondaire. L'effet recherchĂ©, c'est d'Ă©tablir un rĂ©seau afin de communiquer avec l'homme de demain, le post-humain. Il aura une mission Ă  accomplir et c'est par l'intermĂ©diaire des Stations FantĂŽmes qu'il sera guidĂ©. Et voilĂ  pour ce qu'elle sait. Pour ce qu'elle a compris. Son job dans l'histoire ? Servir d'intermĂ©diaire avec les Soars et expliquer le pourquoi du comment concernant la captation des voix des morts. Et Eurydice dans tout ça ? Bah... elle sait pas. Et je pense que soit elle ment, soit elle ne sait pas... encore. Mais ça viendra. C'est Ă©crit dans Lateralus. Eurydice a un rĂŽle Ă  jouer lĂ -dedans mais mĂȘme elle ne le sait pas encore.
    Je relĂąche ma prise sur May Bai. Je laisse Eurydice la surveiller et fais les cent pas en rĂ©flĂ©chissant. L'homme de demain, le post-humain, c'est Kid. GuidĂ© par les Stations FantĂŽmes et Eurydice, il Ă©tait sensĂ© combattre le Seigneur des Recoins et ses abeilles mais ça s'est mal fini. Il a fini les deux pieds dans la boue de Millevaux, comme une sorte de nĂ©gatif du Golem. Le Golem a finit plantĂ© dans la terre comme une fleur ouverte aux ondes. Mais Kid finit seul dans le noir. Il a Ă©chouĂ©. Et si... et si ma mission consistait Ă  faire en sorte qu'il rĂ©ussisse ?

    « May Bai, je crois qu'on est pas vraiment ennemis en fait. »

    Elle sourit. La lassitude l'a quittĂ©e.

    Je me relĂšve comme je peux. Eurydice me rend mon flingue. Je me rassois quasiment aussi sec. Ma jambe me fait vraiment mal. Eurydice s'en occupe comme elle peut mais, avec les moyens Ă  sa disposition, je ne peux pas lui en vouloir de ne pas faire des miracles. Au moins, ça ne saigne pas trop.
    May Bai jure une fois de plus qu'elle n'en sait pas plus. Elle me redit qu'elle pense elle aussi qu'on a un but commun. Elle n'a pas d'intĂ©rĂȘt Ă  ce que Kid Ă©choue. Si ce Seigneur des Recoins doit nous tomber dessus, autant que Kid s'en occupe. Nous, on a dĂ©jĂ  assez Ă  faire avec l'Entropie, AntĂ©ros et Millevaux. Millevaux... Va falloir sĂ©rieusement penser Ă  se tirer d'ici d'ailleurs. Mais j'y pense, si May Bai est arrivĂ©e ici grĂące Ă  la magie Soar, peut-ĂȘtre pourra-t-elle me ramener avec elle ? Ça se passe comment, le retour ?, que je lui demande. Elle fouille dans sa poche et en ressort un paquet de Billes. Elle sourit. C'est du Vish. La came des Soars. Je ne m'y connais pas trop lĂ -dedans. Je ne sais pas si c'est fait Ă  partir de PĂ©trol'Magie, de Foutre de Mouches, de restes de cadavres humains... Peut-ĂȘtre un peu des trois. Je me retourne vers Eurydice. Elle a les yeux qui brillent quand elle voit les petites sphĂšres. J'ose un trait d'humour en lĂąchant qu'au moins on aura pas Ă  utiliser la Gate pour rentrer. Et Eurydice, sans aucun humour quant Ă  elle, prĂ©cise qu'Ă  cette pĂ©riode du mois, de toute façon, la Gate est impraticable. May Bai sourit. Je tilte.

    May Bai regarde par la fenĂȘtre et nous dit qu'il va falloir expliquer Ă  ces gens que la Gate est impraticable justement. Je me penche. Une demi douzaine de personnes s'approche. MĂȘme d'ici on voit qu'ils sont difformes. Ce ne sont pas des mutants radioactifs ou des trucs comme ça, juste des gens aux os tordus. Je comprends qu'ils veuillent se tirer d'ici, mais en vrai je pense qu'ils ne seront bien nulle part.

    « Et si c'Ă©tait des mutants radioactifs, demande May Bai, tu ferais quoi ? »

    Je leur tirerais dessus, je dis. Mais lĂ , je peux quand mĂȘme pas tirer sur une bande d'Ă©clopĂ©s. Pourtant, eux ne vont pas se gĂȘner, ils feront tout ce qu'ils peuvent pour passer de l'autre cĂŽtĂ©, elle dit. Et je vois oĂč elle veut en venir. Alors, je me relĂšve et avance pĂ©niblement jusqu'Ă  la fenĂȘtre. Je sors mon flingue et leur intime l'ordre de faire demi-tour. Et j'espĂšre vraiment qu'ils vont obĂ©ir.
    J'entends leurs rires. Ils ne sont pas totalement rassurĂ©s, ça s'entend. Mais ils rigolent quand mĂȘme et avancent. En vrai, ils n'ont rien Ă  perdre. Ces types lĂ  ne sont pas vraiment mĂ©chants. Ils souffrent. Ils sont bĂȘtes, ils ont mal. Ils espĂšrent que ça sera mieux de l'autre cĂŽtĂ©. Ils sont aveugles. Ils ne voient pas Eurydice comme un ĂȘtre humain. Ils voient juste la Gate. Avec un peu de bol, ils ne savent mĂȘme pas Ă  quoi ressemble la Gate ni en quoi consiste le rite de passage. Je devrais tirer mais je peux pas.
    May Bai me prend l'arme des mains. Elle peut tirer. Elle tire. Les tordus s'enfuient en hurlant. May Bai me rend mon arme. Elle se fout ouvertement de ma gueule. Je fais un beau Watcher ! Je regarde Eurydice et, l'espace d'un instant, je me fous de sa Vision. Je veux juste rentrer chez moi, je dis Ă  May Bai. Je lui demande une Bille. Je veux juste rentrer et montrer ma jambe Ă  Corso. Et Ă  ma grande surprise, elle me tend une Bille. Je la regarde. Je regarde Eurydice. Elle ne dit rien. Elle a juste une petite moue qui me fait penser qu'elle voudrait que je reste mais... elle ne dit rien.

    Je regarde la Bille dans le creux de ma main. En vrai, lĂ , maintenant, tout de suite, je peux me tirer. Je peux rentrer chez moi. Ou ailleurs... En tout cas, je peux me tirer de Millevaux. Ça veut dire que je laisse tomber Eurydice. Mais May Bai reste avec elle et c'est peut-ĂȘtre pas plus mal. De toute façon, qu'est-ce que je peux faire avec une balle dans la jambe ? Je demande Ă  May Bai si elle veut mon flingue. Elle me dit qu'elle n'en aura pas besoin. Dans ce cas...

    Je gobe la Bille. J'avale de travers et je manque de... dĂ©-gobe-biller...
    Je voyage de travers.
    OĂč vais-je atterrir ?


Commentaires de Thomas :

A. Dans ma numĂ©rotation, ça passe de Millevaux de la Crasse 4 Ă  Millevaux de la Crasse 7. Est-ce Ă  dire qu'il me manque des Ă©pisodes. Est-ce parce que ces Ă©pisodes ne se passent pas dans Millevaux ? Si oui, puis-je avoir les liens vers les CR sur ton site, Ă  l'attention du lectorat de tes CR que je vais reposter dans Terres Étranges ?

B. « Pas la peine donc de me buter, elle peut s'en aller tranquille je ne dirai rien à personne et quand je rentrerai, j'oublierai tout ce qui la concerne, promis. »
J'adore le courage si caractéristique de la Mouche :)

C. Du fait que j'ai loupé des épisodes, qui est May Bai ?


Réponse de Damien :

A. Cela vient peut-ĂȘtre de ce que je ne te les ai pas envoyĂ© si ça n'Ă©tait pas jouĂ© directement dans Millevaux ou avec un jeu dĂ©diĂ©. C'est possible ça. Je te mets le lien vers mon blog au cas oĂč car de tĂȘte je ne sais plus.

Cela doit ĂȘtre lĂ  dedans^^ :
Épisode 5 : Mantoïd Universe
Épisode 6 : Synthesis

B. Ce courage... c'est le mien ^^

C. Alors c'est un PNJ qui est apparu dans les épisodes plus liés à la Crasse. Tu n'as pas dû les avoir car je n'ai pas dû les jouer dans Millevaux ni avec un jeu de Millevaux.


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#68 20 Apr 2022 08:26

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

SAFE ORBIT

Quand Millevaux a colonisĂ© toute la planĂšte, une station orbitale aseptisĂ©e semble ĂȘtre le refuge idĂ©al
 ou pas. Ça vous tente, un saut dans le futur ? SixiĂšme Ă©pisode de la campagne solo Millevaux / Trilogie de la Crasse par Damien LagauzĂšre
   
(temps de lecture  : 20 min)

Joué le 23/06/2019

Le jeu principal de cette séance : Remember Tomorrow, de Gregor Hutton, le cyberpunk à la sauce narration partagée


Avertissement : contenu sensible (voir détail aprÚs illustration)

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crédits : Darwin Bell, Euan, futile boy, Gordana AM, theojunior, licence cc-by-nc

Contenu sensible : viol

   
Parties précédentes de la campagne Millevaux / Trilogie de la Crasse :

1. [La Trilogie de la Crasse] La Reine de la Crasse
PremiĂšre partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystĂšmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinĂ©e de Mertvecgorod nĂ©e sous la plume de Christophe SiĂ©bert. OĂč un simple exĂ©cutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver.

2. [S’échapper des Faubourgs] Tuer PrĂ©cieuse
Une incursion dans un sous-monde oĂč Ă  la fois l’univers de CƓlacanthes et le thĂšme des femmes au destin tragique envahissent tout.

3. [Grey Cells] Le coĂ»t d’entrĂ©e
L’agent-mouche dĂ©cide de partir dans Millevaux pour sauver le monde mĂȘme si tout le monde s’en fout
 et quoi que ça puisse lui coĂ»ter.

4. [La Trilogie de la Crasse] La poubelle du multivers
DĂ©savouĂ©, l’agent-mouche Haze se la joue en solo et part en enquĂȘte Ă  l’aveuglette dans les recoins les plus sordides du multivers, oĂč Millevaux progresse toujours plus.

5. La porte de la ruine
Alors que Millevaux a envahi Mertvecgorod, Haze se retrouve baby-sitter d’une femme qui s’avĂšre ĂȘtre une porte entre les mondes
 5Ăšme Ă©pisode de la campagne solo multisystĂšmes Millevaux / Trilogie de la Crasse par Damien LagauzĂšre. (temps de lecture : 12 min)


L’histoire :

J'ai avalĂ© la Bille de travers et me suis retrouvĂ©... ailleurs. Enfin, pas dans mon monde d'origine. En tout cas, il s'est passĂ© quelque chose afin de prĂ©server un semblant de cohĂ©rence dans tout ça. J'Ă©merge dans une salle d'attente, visiblement celle d'un mĂ©decin et personne n'a l'air choquĂ© par ma prĂ©sence. Il y a deux autres personnes. Un type bourrĂ© de tics nerveux, Ă  se demander s'il est pas dĂ©foncĂ©. Et une femme, jeune, plutĂŽt jolie. Rien Ă  voir avec Eurydice mais jolie quand mĂȘme. Je fais style d'ĂȘtre tombĂ© dans les vapes et d'Ă©merger. Je demande oĂč je suis. Et elle me demande oĂč je crois ĂȘtre, en montrant ma jambe d'un signe de tĂȘte. Bon, au moins la Bille a fait en sorte de m'envoyer chez le toubib. Elle me demande si je compte remplacer. Je ne comprends pas. Elle parle de ma jambe. Elle veut savoir si je vais profiter de cette blessure pour la remplacer. Je regarde autour de moi et je percute. J'ai dĂ» atterrir dans un roman de Gibson. Alors non, je dis, ce n'est qu'une simple blessure par balle. J'ai juste besoin de quelques points de suture. Ça devrait suffire. Une voix se fait entendre, venant d'un haut-parleur que je ne parviens pas Ă  localiser. C'est mon tour. Une porte s'ouvre automatiquement. Personne ne vient pour m'aider. Je me lĂšve comme je peux et entre dans le cabinet du mĂ©decin dont le matĂ©riel date manifestement de l'Ăšre soviĂ©tique. Ça pique mais au moins j'ai rĂ©cupĂ©rĂ© une jambe en Ă©tat de marche.

    Une rue bizarre pleine de boutiques pour androĂŻdes, qui vendent des prothĂšses, des piĂšces dĂ©tachĂ©es ou des robots sexuels. Deux membres des Free-Limbs sont lĂ  pour affaire. Ils sont de tous les coups, du moment qu'il y a du fric Ă  se faire. LĂ , ils ont rĂ©cupĂ©rĂ© les restes de l'androĂŻde qui s'est jetĂ© sous un mĂ©tro ce matin. C'Ă©tait un androĂŻde domestique. On ne sait pas trop ce qui lui a pris. Et les Free-Limbs s'en fichent. Tout ce qui importe, c'est que certaines parties sont encore Ă  peu prĂšs en Ă©tat et peuvent ĂȘtre vendues. En plus, lĂ , ils ont vraiment besoin de fric. Leur dernier coup s'est mal passĂ© et ça s'est retournĂ© contre eux. Maintenant, ils doivent un gros paquet Ă  plus gros qu'eux. Beaucoup plus gros.

    Georgia Hatton est un hacker. Un petit hacker, pas de ceux qui deviennent des stars richissimes. Elle, son truc, c'est pas d'accumuler de l'argent, de l'information ou des relations. Ce qu'elle veut, c'est se sentir libre. Et elle se sent libre quand elle est dans la Matrice. Mais son dernier job ne s'est pas passĂ© comme prĂ©vu. Ses employeurs se sont rĂ©vĂ©lĂ©s ĂȘtre beaucoup plus corrompus que sa conscience ne pouvait l'accepter. Et aujourd'hui, son principal souci est de rĂ©ussir Ă  mettre un maximum de distance entre elle et eux.
    Georgia a peur de rentrer chez elle. Elle craint que son appart ne soit surveillĂ©. Alors, elle reste en mouvement. Elle erre dans les rues. LĂ , elle s'est achetĂ© un truc Ă  grignoter et regarde les ombres Ă©lectroniques s'agiter sur le mur d'en face. C'est rigolo. Mais tout s'arrĂȘte quand un type ouvre sa fenĂȘtre pour les envoyer se faire enculer. C'est le code. Elle a payĂ© ce voisin pour qu'il la prĂ©vienne si des mecs louches arrivaient dans le coin.
    Elle cherche les Seigneurs de la VerticalitĂ©. Ces types, et ces nanas, font de la chute libre du haut des immeubles. Certains se sont Ă©crasĂ©s sur des murs invisibles. On dit qu'il y aurait une ville invisible qui se superposerait Ă  la ville visible, une ville virtuelle. Si c'est le cas, peut-ĂȘtre qu'elle peut s'y planquer. Elle doit trouver ces Seigneurs de la VerticalitĂ© avant que ses anciens patrons ne la trouve.

    Dans cette station Ă  la mĂ©tĂ©o contrĂŽlĂ©e, impossible Ă  l'Entropie de se manifester sous la forme de la Pluie Noire. Millevaux a dĂ©jĂ  envahi la Terre et les hommes ont bien compris que la nature n'Ă©tait plus leur alliĂ©e. Il n'y a ici que le minimum de verdure. La plupart de l'alimentation est produit en cuve ou via l'agriculture hydroponique. L'humanitĂ© est dĂ©sormais rĂ©duite Ă  une portion infime mais elle est toujours lĂ . Comme la mauvaise herbe, elle rĂ©siste. Mais l'Entropie se fait fort d'en finir avec ce monde aussi. L'Entropie a ses agents, ses monstres, ses fous, ses traĂźtres Ă  l'humanitĂ©, ses dĂ©sƓuvrĂ©s prĂšs Ă  en finir mais qui ne veulent pas partir seuls. Ils agissent dans l'ombre. Mais dans l'ombre agissent aussi leurs ennemis. MalgrĂ© la victoire de Shub-Niggurath sur Terre, Black Rain continue Ă  leur poser des problĂšmes. Les Mouches sont le dernier caillou dans la chaussure, celui dont on arrive pas Ă  se dĂ©barrasser.
    L'homme est lĂ , devant la statue de cet homme tenant un satellite entre ses mains. L'homme ne peut s'empĂȘcher de penser que ce satellite sert de relais, comme les Stations FantĂŽmes. L'homme est un agent de l'Entropie. Il sait pour Lateralus. Il sait que Kid a Ă©chouĂ© et qu'il est sous terre, les pieds plantĂ©s dans la boue pĂ©trolmagique de Millevaux. Mais il sait aussi que l'histoire peut ĂȘtre rĂ©Ă©crite si Eurydice parvient Ă  remonter le rĂ©seau des Stations FantĂŽmes jusqu'Ă  Station One. Aussi, il cherche l'une de ces stations, espĂ©rant pouvoir remonter jusqu'Ă  leur point d'origine et dĂ©truire Station One avant l'arrivĂ©e d'Eurydice. Mais, sa mission est rendue compliquĂ©e par les Agents de Black Rain. Sur la Terre, rongĂ©e par Millevaux, les Mouches ne sont rien. Mais ici, paradoxalement, c'est lui qui est en difficultĂ©. Et forcĂ©ment, si Station FantĂŽme il y a, ce sera ici.

    MalgrĂ© les apparences, ce doc a fait du bon boulot. Ma jambe ne me fait plus souffrir. Je me ballade dans cette ville qui se rĂ©vĂšle ĂȘtre une station orbitale. Le dernier bastion de l'humanitĂ© qui a fui la Terre et Millevaux. Nous sommes donc en orbite entre la Terre et la Lune. Ici, pense-t-on, on est en sĂ©curitĂ©. Jamais la forĂȘt ne pourra Ă©tendre ses branches assez haut pour s'emparer de la station. Je comprends que la vĂ©gĂ©tation est ici extrĂȘmement contrĂŽlĂ©e. L'avĂšnement de Shub-Niggurath a sonnĂ© de le glas de toute considĂ©ration Ă©cologique. De plus, un dĂ©partement de la police est spĂ©cialement dĂ©volu Ă  la traque des cultistes en tout genre. On pourrait penser que c'est une prĂ©caution inutile ici. Et pourtant, Ă  la radio, on raconte qu'une bande de terroristes a sabotĂ© un des systĂšmes de rĂ©gulation du climat artificiel pour faire tomber une Pluie Noire. La pluie Noire, le symbole de l'Entropie. Au vue des rĂ©cents Ă©vĂ©nements, j'en arrive Ă  me demander si cette Pluie ne serait pas du PĂ©trol'Magie. Y a-t-on pensĂ© chez Black Rain ? Faudrait que je pose la question, si je rentre. Mais aprĂšs tout, si les serviteurs de Shub-Niggurath et de l'Entropie sont traquĂ©s dans ce monde, il est plus que probable que Black Rain y ait des bureaux.
    Et j'en suis lĂ  de mes pensĂ©es quand j'entends s'Ă©lever des cris autour de moi. Une espĂšce de robot ressemblant Ă  une gargouille mĂ©diĂ©vale armĂ©e d'une longue lance fend la foule et me fonce dessus. Et moi j'ai... mon flingue... Mais pas que ! Je ne sais pas si c'est grĂące aux analgĂ©siques que m'a donnĂ© le doc ou si c'est juste l'air saturĂ© en je ne sais quoi de cette station mais j'ai l'impression de n'avoir jamais eu d'aussi bons rĂ©flexes ! Je roule sur le cĂŽtĂ©, me rĂ©tablis et tire. Bon, la balle n'occasionne aucun dĂ©gĂąt mais au moins, j'ai visĂ© juste. Et surtout, Ă©tant maintenant derriĂšre cette gargouille, je vois gravĂ© dans le mĂ©tal des symboles Ă©sotĂ©riques caractĂ©ristiques de Shub-Niggurath et compagnie. Je ne sais pas si c'est une simple coĂŻncidence mais entre cette attaque et le sabotage Ă  la Pluie Noire... En tout cas, les « mĂ©chants » savent que je suis lĂ . Et maintenant, je sais qu'ils savent. Je n'en suis que plus dĂ©terminĂ© Ă  trouver Black Rain et Ă  me tirer d'ici. Ce monstre est fort mais lourd. Le temps qu'il reprenne sa position, je me suis dĂ©jĂ  planquĂ© dans une ruelle sombre.

    Louis-Marie est un cafard. Ce n'est pas une mĂ©taphore. C'est vraiment un cafard, un insecte gĂ©ant. Un tel monstre attire invariablement les cris de terreurs des enfants et les coups des adultes, surtout s'ils sont armĂ©s. Pourtant, Louis-Marie est Ă  mĂȘme de faire face. Il est en rĂ©alitĂ© quasiment indestructible. Mais il ne cherche pas les ennuis. Il cherche le respect. À l'inverse de beaucoup de ses congĂ©nĂšres, il a un vif sentiment de son individualitĂ© et veut ĂȘtre reconnu en tant que tel. Or, cette reconnaissance, il n'estime pas la recevoir de la part de ses maĂźtres. Aussi, il s'est trouvĂ© de nouveaux maĂźtres aux yeux desquels il espĂšre briller grĂące Ă  ses compĂ©tences. Black Rain, l'organisation pour laquelle il travaille dĂ©sormais, lui a confiĂ© une double mission. Tout d'abord, il doit trouver une Mouche dĂ©nommĂ©e Haze. On ne sait pas comment mais ce type vient d'arriver plus ou moins par erreur ici et on veut savoir comment et pourquoi. Et surtout, Louis-Marie doit en apprendre le plus possible au sujet des Stations FantĂŽmes. Et comme rien n'est jamais dĂ» au hasard, il est fort probable que la prĂ©sence de ce Haze ait quelque chose Ă  voir avec cette affaire. Les Stations FantĂŽmes, Louis-Marie ne sait quasiment rien Ă  leur sujet. Mais Black Rain ne dit jamais rien, c'est pour que les agents conservent un regard « neuf » sur les affaires qu'on leur confie. Bien bien bien, se dit le Cafard. En tout cas, cette histoire de Station sent mauvais. Ça sent la merde et c'est pas Ă©tonnant qu'une mouche tourne autour.
    Pour l'heure, Louis-Marie n'est pas au top de sa forme. Comme tout cafard qui se respecte, il a un petit penchant pour l'exploration de la mĂ©moire d'autrui. Du point de vue de l'autrui en question, cela s'apparente plutĂŽt Ă  un viol psychique prĂ©cĂ©dĂ© d'un viol tout court puisque Louis-Marie, pour accĂ©der Ă  la mĂ©moire de son hĂŽte provisoire, doit littĂ©ralement s'introduire Ă  l'intĂ©rieur dudit hĂŽte. Cela n'est pas sans consĂ©quence pour la victime. Cela n'est pas non plus sans consĂ©quence pour le cafard qui en ressort gĂ©nĂ©ralement Ă©puisĂ©, suite Ă  l'extase procurĂ©e par ces instants dĂ©licieux et malheureusement trop rares. Mais aprĂšs quelques heures de repos, il est de nouveau apte Ă  reprendre le boulot.

    OĂč-suis-je ? C'est trop bizarre ! Je regarde autour de moi. Je suis Ă  cĂŽtĂ© de l'astroport. Il est 3h du matin. Il y a quelques instants, j'en suis convaincu, je courrais dans les escaliers d'un hĂŽtel miteux pour Ă©chapper Ă  une femme magnifique dont je suis sĂ»r qu'elle est un Horla en provenance de Millevaux.
    L'hĂŽtel, je m'en rappelle, j'y suis arrivĂ© aprĂšs qu'on m'a remis un flyer avec, au dos, une phrase Ă©trange. Ce genre de phrase qui est le signe mĂȘme de l'implication de Black Rain. À l'hĂŽtel, dans une chambre sans serrure, une femme m'attendait. Une Sensitive, je l'ai vu grĂące Ă  ma Vision de Mouche. La cellule de Black Rain de ce monde avait fait en sorte de m'attirer ici. Ils avaient mĂȘme mis un Relais Ă  ma disposition pour que je puisse contacter la cellule de la RIM. Mais ça ne s'est pas bien passĂ©. Le Relais s'est mis Ă  dire des trucs bizarres. J'ai eu des flashs de Millevaux et cette femme est apparue. Elle aussi a dit des trucs bizarres. Elle a parlĂ© d'une secte et d'un dieu. Je ne sais plus trop. L'autre, la Sensitive, Ă©tait comme paralysĂ©e. Ou plutĂŽt, bloquĂ©e dans une boucle de mouvements saccadĂ©s. C'Ă©tait bizarre. Je me rappelle avoir pensĂ© Ă  un automate dĂ©rĂ©glĂ©. Et je me rappelle les avoir plantĂ©s, elle et le Relais.
    Et maintenant, je suis lĂ , prĂšs de l'astroport. Je ne sais pas comment je suis arrivĂ© lĂ . J'ai le sentiment Ă©trange que mes souvenirs ne sont pas rĂ©els. Je suis sĂ»r que c'est arrivĂ© et pourtant quelque chose me dit que non. J'ai l'impression que cette partie de l'histoire a Ă©tĂ©... comme rĂ©Ă©crite aprĂšs un crash du PC. Ce n'est pas ma mĂ©moire. Ces Ă©vĂ©nements ont eu lieu mais quelque chose les effacĂ©s. Pas seulement effacĂ©s de ma mĂ©moire. Ça a fait en sorte que ça ne soit pas arrivĂ©. Sauf que, quelque part, va savoir pourquoi, je m'en rappelle quand mĂȘme. Alors ouais, peut-ĂȘtre que c'est pas arrivĂ© mais je me rappelle quand mĂȘme avoir prĂ©venu la cellule de Black Rain de la RIM de l'existence des Homosantos. Et je me rappelle aussi avoir pensĂ© que cette cellule avait peut-ĂȘtre Ă©tĂ© infiltrĂ© par des agents de l'Entropie. Et je me rappelle que la femme, la Sensitive dont les ongles Ă©taient des petits Ă©crans diffusant des images du Big Bang... ou du Rebond, a aussi dit que Black Rain avait missionnĂ© un agent pour me trouver. Lui, il doit exister, c'est sĂ»r. Et je dois le trouver ! Et je dois aussi faire en sorte que cette femme, l'autre, celle qui vient de Millevaux, ne me trouve pas.

    À l'autre bout de la station, une autre femme espĂ©rait elle aussi qu'on ne la trouve pas. Georgia Ă©tait toujours sur la trace des Seigneurs de la VerticalitĂ© mais prenait aussi grand soin de s'assurer que ses anciens employeurs n'Ă©tait pas sur la sienne.
    Les Free-Limbs sont des racailles. Mais ce sont des racailles avides et efficaces. Aussi, malgrĂ© les apparences, ce sont des racailles friquĂ©es. Et avec le fric, on s'achĂšte beaucoup de choses, du matĂ©riel, des informations, des gens... Tout a un prix, les gens en ont un aussi. Aussi, ils ne leur a pas Ă©tĂ© si difficile que ça d'apprendre que la nana cherchait les Seigneurs de la VerticalitĂ©. Et les Free-Limbs ont achetĂ© des informations sur ces Seigneurs. Ils ont achetĂ© des films aussi. Et ils ont achetĂ© des gens qui leur ont dit oĂč ils avaient vu cette nana qui les cherche.
    Les Free-Limbs ont payĂ© des gens pour faire courir une rumeur comme quoi un saut allait avoir lieu du haut d'un hĂŽtel, Ă  l'aube. Et Georgia s'est arrangĂ©e pour ĂȘtre aux premiĂšres loges. À aucun moment elle ne s'est doutĂ©e qu'il s'agissait d'un piĂšge. Et Ă  l'aube, ce n’était pas un Seigneur qui sautait du toit de l'hĂŽtel, c'Ă©tait plutĂŽt un groupe armĂ© qui lui sautait dessus.
    Quand Georgia se rend compte qu'elle est prise pour cible, elle se rend vite compte que ça va lui ĂȘtre trĂšs difficile de faire le poids. Elle possĂšde quelques grenades, mais c'est bien tout et ce serait pas trĂšs malin, pense-t-elle, de les faire sauter ici. Sauter... Elle venait voir un Seigneur de la VerticalitĂ© sauter... mais ce sont ces gangers qui lui ont sautĂ© dessus. Et la seule arme dont elle dispose ferait sauter une partie du quartier. MalgrĂ© l'urgence, elle tente de garder la tĂȘte froide et de rĂ©flĂ©chir. Surtout, ne pas faire n'importe quoi. DĂ©jĂ , fuir Ă©videmment, courir. AprĂšs, une fois qu'elle sera en sĂ©curitĂ©, trouver un moyen de se connecter. LĂ , elle sera sur son terrain. À la vitesse de la Matrice, elle pourra en apprendre assez pour comprendre ce qui se passe et rendre la monnaie de leur piĂšce Ă  ces types. Mais d'abord, fuir ! Et si elle parvient Ă  se connecter, elle pourra alors lancer un programme « Leurre » qui les perdra un moment. Non ! Elle a une meilleure idĂ©e. DĂšs lors qu'ils ne l'auront plus en visuel, ils devront s'en remettre Ă  leur rĂ©seau d'informateurs et Ă  la Matrice. Et via la Matrice, ce n'est pas un simple leurre qu'elle peut envoyer, mais des copies d'elle-mĂȘme. Ils ne sauront plus oĂč ils en sont.
    Pas besoin de grenades ! SitĂŽt qu'elle est sortie de leur champ de vision, Georgia se connecte et lance son programme. Cette planque n'est que provisoire, c'est Ă©vident. Mais ici, elle a quand mĂȘme le temps de se reposer un peu et de faire quelques recherches sur les Seigneurs de la VerticalitĂ©. Elle en profite pour faire Ă©tat, anonymement, de sa mĂ©saventure. Il est bien Ă©vident que les Seigneurs n'apprĂ©cieront pas qu'on se soit servi de leur nom pour monter un piĂšge. Maintenant, elle n'a plus qu'Ă  attendre leur rĂ©action. Et au pire, elle tentera de quitter la station Ă  bord d'une navette.

    Georgia pensait vraiment avoir trouvĂ© une bonne planque. En tout cas, elle ne pensait pas qu'on la trouverait si vite. Mais, heureusement, cette femme n'a rien Ă  voir avec les Free-Limbs. En fait, elle a un marchĂ© Ă  lui proposer. Elle a bien compris que Georgia Ă©tait en cavale et devait se mettre au vert. Et c'est prĂ©cisĂ©ment ce qu'elle lui propose, le vert. Elle peut lui faire gagner la Terre, la forĂȘt. LĂ , les Free-Limbs ne pourront rien contre elle. Évidemment, ce n'est pas gratuit. En Ă©change, une fois lĂ -bas, Ă  charge pour Georgia de trouver ce qu'on appelle une « Station FantĂŽme ». MarchĂ© conclu !

    Cette femme, Torz, a dĂ©jĂ  tout organisĂ©. Georgia pensait qu'une navette Ă©tait prĂȘte mais Torz a prĂ©vu un autre moyen de transport. Elle a rendez-vous dans un petit immeuble d'un quartier modeste. C'est une planque. Il n'y a rien pour dormir ou faire la cuisine. Aux murs et au sol, il y a plein d'inscriptions Ă©tranges peintes en rouges. Il y a d'Ă©paisses tentures aux fenĂȘtres pour empĂȘcher la lumiĂšre d'entrer mais surtout pour empĂȘcher qu'on puisse voir ce qui se passe ici. Il y a l’électricitĂ© mais la lumiĂšre n'est dispensĂ©e que par quelques bougies. Torz n'est pas seule. Il y a une autre femme avec elle. Elle est plus ĂągĂ©e. Elle a un cĂŽtĂ© trĂšs masculin, androgyne serait le terme plus appropriĂ©. Elle porte un impermĂ©able en cuir en-dessous duquel on dirait qu'elle est nue. Sur la tĂȘte, elle a une toque en fourrure grise. Torz la prĂ©sente comme Ă©tant la Magicienne. Elles lui expliquent que le monde n'est qu'une frĂ©quence, que les mondes sont des frĂ©quences et qu'on peut sauter de l'une Ă  l'autre. La station, la Terre, Millevaux, ce sont des frĂ©quences. La Magicienne lui tend une Bille. Georgia s'inquiĂšte mais Torz la rassure. La Magicienne tient quand mĂȘme Ă  lui prĂ©ciser que la Terre et Millevaux ne sont pas des lieux sans danger. Une fois lĂ -bas, elle a beau ĂȘtre du « bon cĂŽté », elle devra faire face Ă  bien des ennemis d'un genre bien particulier. Et elle lui parle des Horlacanthes. Georgia ne saisit pas bien de quoi il s'agit. Elle n'arrive pas Ă  interprĂ©ter le regard de Trz quand la Magicienne Ă©voque ces Horlacanthes. Mais bon, quand faut y aller... Elle prends la Bille que la Magicienne lui tend. Elle hĂ©site un instant et la Magicienne lui dit « Saute ! »
    Ce qui ressent Georgia est indescriptible mais elle se demande si ce n'est pas cette sensation que recherchent les Seigneurs de la VerticalitĂ©. Et quand elle se retrouve dans la forĂȘt, sur Terre, elle se demande si ce n'est pas cet endroit qu'ils cherchent. Mais elle n'a pas vraiment le temps de se poser des questions. Comme l'a laissĂ© entendre la Magicienne, elle est attendue. Et le comitĂ© d'accueil n'a pas vraiment l'air bien intentionnĂ©. Un couple d'ĂȘtres de plus de 2 mĂštres de haut est lĂ . Ils sont vĂȘtus de cuir sur lequel on a cousu des plaques de bois et d'acier. Ils portent chacun une sorte de casque fait en plaque d'os qui se prolonge jusqu'aux Ă©paules. L'un d'eux a deux paires de bras. Georgia comprend qu'elle va devoir courir trĂšs vite.
    Ces deux crĂ©atures sont objectivement plus fortes qu'elle. Et en plus, elles sont sur leur terrain. Parlementer risque de ne pas la mener trĂšs loin. MalgrĂ© tout, elle doit pouvoir trouver Ă  se cacher dans cette forĂȘt, un bosquet, sous une souche, une grotte... Mais avant, elle doit mettre de la distance. Et pour prendre un peu d'avance, une ou deux grenades peuvent l'aider.
    Le bruit des explosions est suivi de celui d'arbres qui s'Ă©croulent. Elle ne prend pas la peine de se retourner pour voir ce qui s'est rĂ©ellement passĂ©. Elle espĂšre juste que ces deux monstres ne pourront pas la rattraper. Elle court aussi vite et aussi longtemps qu'elle peut et se retrouve bientĂŽt en vue d'un bunker Ă  l'abandon Ă  l'intĂ©rieur duquel elle se prĂ©cipite. Elle reprend son souffle et constate que les deux crĂ©atures ne sont pas Ă  ses trousses. L'espace d'un instant, elle se dit que c'est quand mĂȘme une bien Ă©trange coĂŻncidence que la Magicienne l'ait mise en garde contre ce qui semble ĂȘtre ces fameux Horlacanthes. Et l'expression de Torz... Et si la Magicienne avait prĂ©vu son coup ? Et si ce comitĂ© d'accueil Ă©tait une sorte de test ? Alors, elle a dĂ» le passer avec succĂšs. Elle doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme apte Ă  remplir sa mission, trouver cette fichue Station FantĂŽme.

    Est-ce que le hasard existe vraiment ? Est-ce vraiment un hasard de me retrouver ici, juste Ă  cĂŽtĂ© de l'astroport ? S'il y a un moyen de quitter cette station, c'est lĂ  qu'il se trouve ? AprĂšs, jamais une navette ne pourra me ramener chez moi. Pour regagner la RIM, j'ai besoin des coordonnĂ©es de mon monde d'origine, d'un Sigil, d'une rune Hshl. Bref, j'ai besoin de trouver cet agent de Black Rain qui soit-disant me cherche. Mais pour l'instant, la seule personne dont je suis sĂ»r qu'elle me cherche, c'est cette femme, ce Horla. Et pour cause, elle est là ! Comment m'a-t-elle trouvé ? Aucune idĂ©e. Mais il va falloir que je me sorte de lĂ .
    ProblĂšme, cette crĂ©ature peut se rendre invisible. ProblĂšme n°2, elle peut changer d'apparence. Et lĂ , elle a pris... la mienne ! Ça craint. Elle s'approche en souriant. Ce n'est pas moi. Je ne souris jamais de cette façon. Elle me dit que je veux faire couleur locale il va me falloir accepter quelques modifications. On fait des membres cybernĂ©tiques de trĂšs bonnes qualitĂ© et Ă  des prix trĂšs abordables, il paraĂźt. Sauf que je ne veux pas perdre mes membres, moi ! Puis elle me parle de la nature. Elle me demande comment on appellerait un histoire de l'Ă©cologie, un spĂ©cialiste de l'histoire de l'Ă©cologie, de l'Ă©volution de ce concept Ă  travers les Ăąges ? Le pire, c'est qu'elle... que j'ai l'air sĂ©rieux. Ce truc avec ma tĂȘte me dit qu'il y a longtemps, les humains avaient commencĂ© Ă  dĂ©velopper une vĂ©ritable conscience Ă©cologique, « l'HypothĂšse GaĂŻa » et tout ça. Et puis, il y a eu Millevaux. Du point de certains, des survivants qui avaient pu sauvegarder un peu de leur science et de leur technologie, trop de nature n'Ă©tait pas non plus une bonne chose. Alors, ils ont crĂ©Ă© ici ce paradis on ne peut plus artificiel. Mais sur Terre, la nature a vraiment repris ses droits. Millevaux, c'est la nature indomptĂ©e mais c'est aussi la nature gĂ©nĂ©reuse. Alors, quelle est dĂ©sormais la place de Haze dans ce tableau, qu'elle me demande ? Je la fixe avec des yeux que je n'espĂ©rais pas ouverts si grands. Ma place, c'est dans mon appart pourri avec vue sur la Zona ! Ça fait chier de le reconnaĂźtre mais elle est lĂ  ma place. Je dois rentrer chez moi. Et surtout, je ne peux pas laisser ici ce truc avec ma tĂȘte car, j'y pense soudain, si l'agent de Black Rain la trouve en croyant me trouver... Merde ! Et elle sourit d'un air las. Je ne peux pas seulement m'enfuir. Je dois trouver ce type et prĂ©venir Black Rain. Et je dois buter ce truc. Mais comment on bute ce truc ? Certainement pas avec un flingue de merde comme le mien. Il faut sĂ»rement un moyen magique ou quelque chose comme ça.
    ROHUM ne pourra pas me dire comment la buter. Par contre, il peut me dire ce qui est en train de se passer pour cet agent. Et alors, je pourrais savoir oĂč il est et espĂ©rer courir assez vite pour le choper avant elle. Ça, je dois pouvoir le faire.

    Je vois une rue. Un saxophoniste joue et seuls des robots lui donnent de l'argent. Non loin, il y a des grattes-ciels, les siĂšges de diverses corporations. Je mĂ©morise le logo de Heinkel. Si je fais assez vite, le type de Black Rain sera peut-ĂȘtre encore dans les parages.

    Alors, je fais un truc complĂštement dĂ©bile. Je me fiche un Ă©norme coup de pied dans les couilles. Enfin, je fiche un coup de pied dans les couilles du Horla qui a pris mon apparence. Puis, je me mets Ă  courir en direction du mĂ©tro le plus proche. Une fois lĂ , je trouverai une moyen de me rendre au siĂšge d'Heinkel.
    Sauf que ça ne se passe pas comme prĂ©vu. Le Horla est beaucoup plus rĂ©sistant que je ne le pensais et mon coup l'indiffĂšre au plus haut point. Et c'est le sourire aux lĂšvres qu'il me laisse quelques secondes d'avance. Puis, il se met Ă  courir !

    Georgia s'est rĂ©fugiĂ©e dans le Bunker en ruine. Il est certes probable qu'il y ait eu ici un Ă©metteur Ă  une Ă©poque quelconque. Mais il est quand mĂȘme peu probable, par contre, que le hasard l'ait conduit pile lĂ  oĂč se trouve une de ces fameuses stations fantĂŽmes. D'ailleurs, elle ne sait mĂȘme pas Ă  quoi ça ressemble, ni mĂȘme Ă  quoi ça sert vraiment.
    Dehors, il pleut et il fait froid. Aussi, elle dĂ©cide de rester lĂ  et de prendre un peu de repos. Mais bientĂŽt, du bruit venant de l'extĂ©rieur la rĂ©veille. Elle jette un Ɠil Ă  l'extĂ©rieur. Il y a du monde. Beaucoup de monde. Et ces gens sont moches. Ils sont vĂȘtus de guenilles ensanglantĂ©es. Certains sont gravement blessĂ©s. Ils saignent abondamment. D'autres ont carrĂ©ment un membre arrachĂ©, Ă  se demander comment ils font pour se tenir debout. Une silhouette s'approche, moins mal en point mais non moins bizarre. Ce truc ressemble Ă  un homme mais il est couvert de boue, de touffes de mousse et d'herbes. Il y a des plaques d'Ă©corce un peu partout sur son corps. Il lĂšve la main droite et dit « Je m'appelle Roger. Nous sommes le Thanatrauma. Le Thanatrauma a une question pour toi. Sais-tu vraiment ce que tu fais ici ? Ta quĂȘte est-elle juste ? Aides-tu les bonnes personnes ? Ne devrais-tu pas plutĂŽt l'aider, lui ? »
    Alors, Georgia a une vision de la station. Un type est en train de courir. DerriĂšre lui, lui-mĂȘme ! Il se court aprĂšs ! Celui qui fuit a l'air vraiment paniquĂ©. L'autre, il y a quelque chose de carnassier dans son regard et son sourire.
    Elle est de nouveau dans le bunker. Roger suit du regard un insecte qui virevolte autour de lui. Il dit « La Mouche est ton amie, dit le Thanatrauma. Es-tu toujours dĂ©terminĂ©e Ă  trouver cette station fantĂŽme ? »
    Oh oui ! Georgia est plus dĂ©terminĂ©e que jamais Ă  la trouver cette station fantĂŽme car elle est convaincue que lĂ  est sa porte de sortie. Cette station lui permettra de couper dĂ©finitivement les ponts avec ses ex-employeurs. D'ailleurs, c'est dĂ©jĂ  le cas, non ! Avoir mis le doigt dans cet engrenage, avoir pris la Bille, cela a fait d'elle le pion dans un jeu d'une tout autre envergure. Elle navigue maintenant dans des sphĂšres que mĂȘme ses anciens patrons ne peuvent pas atteindre. Alors oui, elle va la trouver cette fichue station...

    «   dans cette vie ou dans une autre... » dit Roger alors qu'une premiĂšre vague de morts-vivants s'approche du bunker.

    Je suis perdu ! Il y a une chance infinitĂ©simale que j'arrive Ă  trouver l'agent de Black Rain qui me cherche Ă©galement. Il y a quelques instants, il Ă©tait non loin du siĂšge de la corporation Heinkel en train d'Ă©couter un gars jouer de la musique. Ça aurait pu marcher, sauf que j'ai un Horla aux fesses et qu'il a dĂ©cidĂ© de jouer au chat et Ă  la souris avec moi.
    Je cours Ă  en perdre haleine. Je passe devant une vitrine. L'espace d'un instant, mon regard se fixe sur un chien empaillĂ©. Le truc a six pattes ! Mais, dans le reflet de la vitrine, je vois un avion se crasher contre un immeuble. L'immeuble n'a rien. L'avion s'Ă©croule. Je tourne la tĂȘte. Rien, Ă  part moi-mĂȘme hilare. Ce horla se fiche de moi. Il veut me rendre barjo avant de m'achever ou quoi ?

    « La forĂȘt a plusieurs visages et plusieurs voix. Ne crois pas pouvoir y Ă©chapper... »

    Je vais quand mĂȘme essayer d'y Ă©chapper. Ça m'embĂȘte pour ce type car, si je le trouve, il sera lui aussi la cible du Horla mais bon...
    J’atteins enfin le mĂ©tro. Sur un plan, je localise le building Heinkel. Avec un peu de chance, ce type est toujours dans les parages. Et avec encore plus de bol, le Horla ne m'aura pas suivi. Je sors du mĂ©tro et cherche le musicien. Il est encore là ! Et maintenant, l'agent de Black Rain, oĂč il est ? Il y a foule ici. Comment savoir ? Est-il seulement toujours là ?
    Je me rappelle ce souvenir bizarre Ă  propos de l'hĂŽtel. C'Ă©tait juste avant de me retrouver prĂšs de l'astroport. C'Ă©tait pas vraiment un souvenir. C'Ă©tait plus comme un passage qu'on aurait voulu effacer et rĂ©Ă©crire sauf que... on l'aurait pas bien effacĂ©. Il y avait un flyer avec le nom de l'hĂŽtel. Le flyer a disparu Ă©videmment mais... je me rappelle de l'endroit. Je me remets Ă  courir et cherche une nouvelle entrĂ©e de mĂ©tro.
    Une fois dehors, je fonce jusqu'Ă  cet hĂŽtel. Une femme d'un certain Ăąge est Ă  l'accueil. Je ne lui laisse pas le temps de me demander quoi que ce soit et monte jusqu'Ă  la chambre avec la porte sans serrure. DerriĂšre la porte, je m'attends Ă  trouver une femme dont les ongles sont des mini Ă©crans vidĂ©os projetant des images de dĂ©but ou de fin du monde. Je m'attends Ă  trouver le Relais. Et je tombe sur...

    « Louis-Marie, enchantĂ©. J'avoue que je commençais Ă  dĂ©sespĂ©rer de te mettre la main dessus. Heureusement que ces types bizarres m'ont aidĂ©. »

    Et lĂ , point de Relais ! Je ne les avais pas vus en entrant mais, dans un coin de la piĂšce, se trouvent trois morts-vivants. Pas comme ceux qui s'Ă©chappent parfois du tas de merde des Cafards. Non, lĂ  ce sont des vrais zombies de film d'horreur. Avec des membres en moins, la peau dĂ©chirĂ©e, les organes internes tout dehors et du sang partout. Et avec eux, il y a ce type. Enfin, pas tout Ă  fait un type. C'est une espĂšce de tas de boue et d'Ă©corce Ă  l'air humain.

    « Je suis Roger. Nous sommes le Thanatrauma. Tu veux rentrer chez toi, Damon Haze. Le Thanatrauma veut trouver la Station FantĂŽme. Tu veux aussi la trouver. Trouves-lĂ  et le Thanatrauma te renverra chez toi. »

    Ce truc pue le Horla et Millevaux Ă  des kilomĂštres. Évidemment que nous voulons tous les deux mettre la main sur la Station FantĂŽme mais comment peut-il penser une minute que je vais la lui remettre ou lui donner quelque information que ce soit Ă  son sujet ? Est-il Ă  ce point convaincu qu'il n'y a que lui qui puisse me ramener chez moi ? C'est dingue ! AprĂšs tout, ce Louis-Marie appartient Ă  Black Rain et il a les coordonnĂ©es de mon monde d'origine. Avec un peu de chance, il les connaĂźt dĂ©jĂ  et je n'ai mĂȘme pas besoin de me rendre dans les locaux de Black Rain. L'autre Horla a dit que la forĂȘt a plusieurs visages et plusieurs voix. Mais ces voix sont elles finalement toute accordĂ©es entre elles. J'ai un doute. Et si je pouvais faire confiance Ă  ce Roger ?

    Je lui demande ce qu'il a Ă  me proposer et... il me tend une Noix.

    Je jette un Ɠil dans la direction de Louis-Marie. Il tente de faire bonne figure mais je le sens dĂ©bordĂ© par la situation. Je rĂ©flĂ©chis et le Horla patiente, la main tendue avec la Noix dedans. Je sens que je ne suis pas prĂšs de rentrer de chez moi mais... je prends la Noix.


Commentaires de Thomas :

A. « Ici, pense-t-on, on est en sĂ©curitĂ©. Jamais la forĂȘt ne pourra Ă©tendre ses branches assez haut pour s'emparer de la station. »  Le vrai risque est ailleurs : il vient de la contamination par des spores que vĂ©hiculeraient des migrants ou des explorateurs venus de Millevaux, spores qui se dĂ©velopperaient d'autant plus dans le milieu aseptisĂ© de la station orbitale, par une sorte de choc biologique. Ce concept est exploitĂ© dans ce compte-rendu, La ForĂȘt-Galerie.

B. Louis-Marie, Lewis Maria... Le thÚme des doubles planaires est récurrent chez toi. Tu es mûr pour jouer à L'Effet Doppelganger :)

C.  « J'ai le sentiment Ă©trange que mes souvenirs ne sont pas rĂ©els. Je suis sĂ»r que c'est arrivĂ© et pourtant quelque chose me dit que non. J'ai l'impression que cette partie de l'histoire a Ă©tĂ©... comme rĂ©Ă©crite aprĂšs un crash du PC. Ce n'est pas ma mĂ©moire. Ces Ă©vĂ©nements ont eu lieu mais quelque chose les effacĂ©s. Pas seulement effacĂ©s de ma mĂ©moire. Ça a fait en sorte que ça ne soit pas arrivĂ©. Sauf que, quelque part, va savoir pourquoi, je m'en rappelle quand mĂȘme. »
Le thÚme de la mémoire trafiquée est cool parce qu'il forme un chaßnon entre le cyberpunk et Millevaux. C'est quelque chose d'assez exploité dans mon Millevaux cyberpunk, Little HÎ Chi Minh Ville.

D. « Comme l'a laissĂ© entendre la Magicienne, elle est attendue. Et le comitĂ© d'accueil n'a pas vraiment l'air bien intentionnĂ©. Un couple d'ĂȘtres de plus de 2 mĂštres de haut est lĂ . Ils sont vĂȘtus de cuir sur lequel on a cousu des plaques de bois et d'acier. Ils portent chacun une sorte de casque fait en plaque d'os qui se prolonge jusqu'aux Ă©paules. L'un d'eux a deux paires de bras. Georgia comprend qu'elle va devoir courir trĂšs vite. [...] . L'espace d'un instant, elle se dit que c'est quand mĂȘme une bien Ă©trange coĂŻncidence que la Magicienne l'ait mise en garde contre ce qui semble ĂȘtre ces fameux Horlacanthes. »
Mais est-ce que ce sont vraiment des Horlacanthes ? Tu mentionnes pas vraiment de tĂȘte de poisson. A moins que ce soit les plaques d'os que tu Ă©voques et qui seraient non pas des casques mais leur tĂȘte



Damien :

A. Les gens pensent qu'ils ne risquent rien. Ça ne veut pas dire que c'est vrai et justifiĂ© ^^

B. C'est aussi et surtout un clin d’Ɠil. Dans mes diffĂ©rents solo je rĂ©utilise des persos, des noms, des mots, des lieux... De mon point de vue, ça donne aussi une relative cohĂ©rence Ă  ce qui peut paraĂźtre comme un multivers ou/et une succession d'univers parallĂšles oĂč chacun Ă  son double, son Ă©quivalent.

C. En fait, là j'ai vraiment eu un crash de PC. J'ai perdu tout ce que je venais de taper. J'ai donc recommencé en prenant ce petit incident en compte ^^

D. Oui, ce sont bien des CƓlacanthes mais du point de vue de quelqu'un qui ne sait pas ce que sait et n'en avait jamais vu avant.


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#69 21 Apr 2022 14:29

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

L-OW TECH

La grande Ă©trangetĂ© et le puissant dĂ©calage que de jouer des histoires de cyborgs dans la forĂȘt. Un rĂ©cit et une partie enregistrĂ©e par Claude FĂ©ry.

(temps de lecture : 3 min ; temps d’écoute : 37 min)

Joué le 15/12/2019

Le jeu : Echo, par Kai Poh, un jeu narratif sans MJ oĂč des enfants jouent sur l'Ă©pave d'un mĂ©cha et rencontrent le fantĂŽme de son pilote.

Lire / télécharger le mp3

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Peter Prehn, cc-by-nc-nd

(les photos suivantes sont de Claude FĂ©ry, par courtoisie)


Nous avons jouĂ© avec Xavier et Mathieu une brĂšve session Ă©voquant la disparition de l'artifice L-ow. Nous avons construit notre fiction sur la base du jeu Echo. Avant de dĂ©buter la partie nous avons convenu que le pilote serait la conscience sauvegardĂ©e d'un artifice et lancĂ© les dĂ©s sous l'option low tech. Xavier joue le pilote, Mathieu et moi-mĂȘme les enfants. Au final peu d'Ă©cho dans notre fiction, mais un rĂ©el plaisir de jeu partagĂ©.

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Commentaires de Thomas :

A. Hé hé je vois que la pelote a désormais sa place dans les objets mémoriels

B. Peux-tu nous parler un peu plus du jeu Echo ?

C. Quand tu dis « peu d'écho dans notre fiction », tu veux dire que l'ambiance du jeu ne s'est pas trop retrouvée ou tu parles de l'écho comme d'un terme technique inhérent à ce jeu ?

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Claude :

A. De choix, et elle servira dans la session duo avec Xavier avec le jeu Body/Hack

B. La conscience sauvegardée d'un pilote de mécha est découverte par des enfants qui jouent dans les décombres d'un conflit oublié.
La conscience peut seulement parler et entendre.
Les enfants l'accompagnent jusqu'à ce qui reste du mécha.
Alors, la conscience s'Ă©teint.
C'est un jeu procédural, avec des instances successives pour 3 joueuses ou plus.
3 tables aléatoires sont fournies pour déterminer les lieux d'investigation des enfants.
Le jeu repose sur les émotions et la création commune du cadre.

Voir une présentation d'Echo sur C'est pas du JDR

C. Nous nous sommes éloignés du jeu. Xavier en tant que pilote devait témoigner du conflit auquel il avait participé et nous poser des questions sur le monde qui nous entourait.
De plus nous n'étions pas des enfants émerveillés par notre trouvaille, et dans un premier temps notre aide au pilote/artifice était rétive.
Nous aurions dû jouer trois propositions de carcasse au pilote et n'en n'avons jouées que 2, (Mathieu avait un impératif horaire)


Thomas :

B. Mais alors, faut-il comprendre que c'en est fini de Léo, ou considérez-vous qu'en effet il est envisageable de sauver sa mémoire lors d'une autre session ?


Claude :

B. C'est un flash forward, et les sessions suivantes nous diront le statut de ce futur en fonction des futurs antérieurs que nous jouerons.

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Commentaires de Thomas aprĂšs Ă©coute :

A. Il y a quand mĂȘme une grande Ă©trangetĂ©, un puissant dĂ©calage, que de jouer des histoires de cyborgs dans la forĂȘt

B. Je suis sĂ»r que la machine fait une faute de liaison pour singer l’imperfection humaine:)

C. On n’est pas des humains, on est des gamins : j’aime le jeu de mots

D. Vous utilisez un vocodeur pour la voix de Léo ?

E. Cette partie illustre l’inanitĂ© de recourir aux archives numĂ©riques et IA pour combattre l’oubli : il est difficile de les comprendre et leurs efforts d’ĂȘtre claires les poussent Ă  mentir en rendant les choses plus symboliques, et elles parlent de choses trop anciennes

F. Un épisode plein de mélancolie

G. Xavier joue trĂšs bien le robot

H. Par rapport à l’ñge de Petite : vous avez fait un saut dans le temps ?

I. On pourrait considérer que Xavier est le MJ de cette partie

J. J’ai trouvĂ© que c’était une trĂšs belle partie

K. ça s’arrĂȘte brusquement Ă  36 min 50 : problĂšme technique ?


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Claude :

B l'erreur est humaine nous dit LĂ©o / Xavier

I. K.
C'est ce que nous avons conclu Ă  l'issue de la session. MĂȘme si nous jouions dans un temps contraint, (1h30 de prĂ©paration musicale) en raison de Mathieu , qu'une camarade de promotion venait chercher pour rejoindre leur port d'attache pour une semaine, Xavier a dĂ©clenchĂ© la fin de session en Ă©voquant sa perte d'Ă©nergie.
Mathieu  Ă©tait a priori inquiet du dispositif, craignant en tant qu'enfant de s'ennuyer ferme, sans prise directe sur le rĂ©cit.
Or il a pris plaisir Ă  jouer pour...

H. Oui. Elle est une ancienne, la doyenne d'une communauté, (cf la photographie en noir et blanc du couple).

D. Non Xavier est un artifice

B. L'idée que nous creuserons plus tard probablement est qu'il subsistait beaucoup du gamin Léo dans l'artifice

K non fin de partie

F. Je pense que l'évocation d'un sentiment de mélancolie est le propos d'écho.
Si par manque de temps nous avons brûlé une étape et n'avons pas incarné la conscience d'un pilote de mécha mais celle d'un artifice, nous avons joué la mélancolie.
Ce jeu est un jeu profond au sens qu'il propose de convoquer Ă  la table d'intenses Ă©motions.

K. Nous aurions du, en tant qu'enfants évoquer plus notre monde, notre communauté et livrer un témoignage sur ce que cette rencontre avait changé dans nos vies.
Ceci pourrait ĂȘtre repris avec une partie de Le TĂ©moignage...

Pour ma part, avec le souvenir des films Tetsuo et Tetsuo II en tĂȘte, nous demeurons dans le domaine d'une forme d'horreur organique.
Petite a amorcé la transformation de Léo en Artifice dans une partie précédente en insérant des piÚces mécaniques en remplacement du bras dévoré par le horla, (merci à l'almanach et sa comptine touchante et évocatrice).
La session que nous jouerons avec Body / Hack explorera plus encore cette dimension.


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#70 13 May 2022 10:12

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

GRÅTMYRSBARN, PREMIÈRE PARTIE

Ambiance de thriller scandinave Ă  la Jordskott pour ce premier test du jeu de rĂŽle suĂ©dois La SorciĂšre de l’écorce. Un rĂ©cit et une partie enregistrĂ©e par Claude FĂ©ry.

(temps de lecture : 4 min ; temps d’écoute : 2h03)

Joué le 01/01/2020

Le jeu : La SorciĂšre de l’écorce, un jeu de rĂŽle suĂ©dois d’horreur folklorique et forestiĂšre par Pelle Nilsson et Johan Nohr.

Le scénario : GrÀtmyrsban, une glaçante histoire d'enfants disparus par Pelle Nilsson et Johan Nohr

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Skye D., cc-by-nd, sur flickr.com


Contenu sensible : enfance maltraitée


Commentaires de Thomas aprĂšs Ă©coute :

A. Excellent la référence à Néo-Russia pour reconnecter au pick up du missile Alexandre 2

B. Tu prĂ©cises, et ce n’est pas dans le scĂ©nar, que les amis de Veronika sont des gothiques, des « corbacs » : rĂ©fĂ©rence aux Corax ?

C. Les rĂ©fĂ©rences Ă  la ruine dans l’intro sont nombreuses

D. Ton exposition trĂšs dĂ©taillĂ©e est propice Ă  l’ambiance mais nuit Ă  l’agentivitĂ©, malgrĂ© les quelques options tactiques qu’elle offre

E. La longue enquĂȘte introductive donne Ă  la partie des airs de thriller scandinave

F. Les diatribes de Xavier sur les Pokémon donnent une touche de réalisme et de candeur

G. Super sonorisation avec ces cordes grinçantes en boucle qui m’évoquent Ă  merveille une ambiance Ă  la Jordskott

H. Je note que tu as bien dĂ©layĂ© puisque l’enregistrement se termine avec la premiĂšre vraie scĂšne du scĂ©nario :) On pourrait dire que le premier Ă©pisode est dĂ©diĂ© aux procĂ©dures de base du jeu et Ă  tes extrapolations.


Claude :

B. Non des gothiques des années 1980 habillés dans le style gothique de Peter Murphy ou Daniel Ash de Bauhaus

D. Le ton proposé par le jeu, quelque part entre Blair Witch et Twin Peaks, me parle énormément.
Le jeu, dans sa rÚgle propose une phase de world building initiale ou toutes les joueuses interviennent. Le scénario substitue à cette rÚgle l'introduction. J'ai voulu dispenser dans cette phase tous les éléments type roman noir que je voulais convoquer à la table, à la maniÚre des romans de Larsson ou Mankell. Je voulais que coexistent des possibilités d'interprétation classiques, soit d'ordre politique, social, ou fantastique. Je n'ai pas su maßtriser mon niveau d'intervention.

B. D. F.
Je me suis trouvé dans une curieuse confusion mentale.
J'ai mis en jeu des souvenirs personnels de mon adolescence pour Ă©toffer les figurants et par association d'idĂ©es, et en raison de la tonalitĂ© trĂšs eighties du canon de  Project blair witch j'ai glissĂ© imperceptiblement d'un contemporain d'anticipation, dĂ©cembre 2020 intĂ©grant quelques Ă©lĂ©ments de Millevaux, Ă  une ambiance retro quelque chose, pas rĂ©tro clone, mais une espĂšce d'Ă©vocation de « mon Ă©poque ».
Tu auras peut-ĂȘtre notĂ© la prĂ©sence de la collection complĂšte de Tales from the loop dans ma ludothĂšque sans que je n'ai jamais Ă©voquĂ© de partie ou d'affinitĂ©s avec le jeu.
Son univers me fascine, mais l'idée de devoir rendre accessible à mes joueuses l'atmosphÚre des années 80 me semblait à priori insurmontable et peu propice à leur immersion.
« Mon époque » c'est celle mythique et nébuleuse à laquelle mes joueuses et néanmoins fils me renvoient sous la forme de :
- Mathieu : « Bah Ă  ton Ă©poque c'Ă©tait beaucoup plus facile d'ĂȘtre sĂ©rieux, y avait pas d'ordi et pas mĂȘme de tĂ©lĂ©. C'Ă©tait trop facile de se concentrer ! ».
En introduisant des figurants de mon époque, des condisciples ou des musiciens croisés lors de mon parcours amateur, j'ai éprouvé quelques difficultés à réfréner le besoin de leur transmettre de façon « crédible » l'atmosphÚre de ces marginaux.
J'ai inventé le figurant de Pelle à la volée en pensant à Mathieu que Xavier et Gabrielle ont immédiatement reconnu et Xavier a naturellement intégré ses Pokémon dans le paysage.
Au prime abord, ça ne colle pas vraiment au monde de Mankell, mais c'est pour moi pleinement dans l'esprit de La SorciĂšre de l'Ă©corce  et dans le ton de Tales from the Loop.
Ça gonflait prodigieusement Gabrielle, mais la nĂ©gociation de l'achat d'un booster PokĂ©mon Ă  l'Ă©picerie du coin fut un moment oĂč la sauce a pris. Leurs visages Ă©taient Ă©loquents. Ils Ă©taient liĂ©s. Tout est liĂ©...

Mathieu :
Note : Je ne dis plus si souvent ça Ă  part pour t'embĂȘter

Claude :
C'est pas faux.

Thomas :

B. J'avais bien compris que c'Ă©tait ce genre de gothiques (je les appelle les batcave :) ) mais justement je m'Ă©tais dit qu'utiliser le surnom de « corbacs » aurait pu ĂȘtre une insinuation Ă  leur Ă©ventuelle nature de Corax (tout comme quand on joue au Monde des TĂ©nĂšbres, les gothiques sont forcĂ©ment soupçonnĂ©s d'ĂȘtre des vampires :) )

D. C'est pas grave en fait. L'ambiance est top donc si ta table aime les longues expositions tout va bien.

B.D.F : J'ai pensĂ© trĂšs fort Ă  Tales from the loop et Ă  Stranger Things en Ă©coutant les Ă©pisodes. Effectivement, je trouvais ces gothiques trĂšs anachroniques mais avec tes explications tout s'Ă©claire (et participe du phĂ©nomĂšne d'hybridation des lieux et des Ă©poques typiques de Millevaux, surtout Ă  ta table). Le fait que Xavier joue un enfant (mĂȘme si ancrĂ© dans le 21Ăšme siĂšcle avec les PokĂ©mon) participait Ă  cette impression.


Claude :

« Logiquement le scĂ©nario de La SorciĂšre de l'Ă©corce devrait s'achever sur la rĂ©cupĂ©ration du Pick up de Veronika, un modĂšle trĂšs rĂ©cent, qui n'est que le vieux pick up retapĂ© que conduit Monsieur ClĂ©ment dans notre partie de SĂšve, qui se poursuivra en jouant Ballade pour un missile, en route pour Little HĂŽ-Chi-Minh-Ville, (Ă  la radio, sur la route entre  Stockholm et la pĂ©niche familiale du Norrland, Sven, Pelle, (qui sera normalement jouĂ© par Mathieu samedi) , et Chat-Chat ont entendu vaguement parler de l'invasion du Vietnam par la Chine »


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
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