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#61 30 Sep 2021 09:25

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

LA REINE DE LA CRASSE

PremiĂšre partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystĂšmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinĂ©e de Mertvecgorod nĂ©e sous la plume de Christophe SiĂ©bert. OĂč un simple exĂ©cutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver. Un  rĂ©cit par Damien LagauzĂšre

(temps de lecture  :  32 min)

Joué le 07/05/2019

Le jeu principal  :  Pour la Reine d’Alex Roberts, le turfu du jeu narratif

Salut, je viens de finir le 1er chapitre de ma nouvelle campagne solo Millevaux / La Trilogie de la Crasse. je l'ai fait prĂ©cĂ©der de l'intro/crĂ©a de perso.  En tout, j'aurai jouĂ© avec Grey Cells, Pour la Reine et Bois-Saule, dans un univers mixant Millevaux, la Crasse et la RIM.

La RIM est le thĂ©Ăątre du prochain recueil de nouvelles de SiĂ©bert qui devrait paraĂźtre l'an prochain (Note de Thomas Munier, 30/09/2021 : il s’agit sans doute des Chroniques de Mertvecgorod). Il y a, je trouve, bien des points communs avec La Trilogie de la Crasse, mais comme il en est aussi l'auteur, on peut difficilement lui en vouloir ^^

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Chiara Baldassarri, cc-by-nc-nd


L’histoire:

    Je m'appelle Damon Haze. Je suis ĂągĂ© de... on s'en fout complĂštement en vĂ©ritĂ©. Et je ressemble à ? A rien. Comme en vrai. Pourquoi « comme en vrai » ? Parce que rien n'est vrai, donc tout est permis, isn't it ?
    Non, ce qui importe de savoir, c'est que je suis un ÉveillĂ©, une Mouche au service de Black Rain. Et lĂ , vous vous dĂźtes que je suis fou. Pas vrai, docteur ? Et vous avez raison. Je suis fou. Pourquoi ?
    Je suis fou parce que je sais que rien de tout cela n'est rĂ©el. Et pourtant, j'y crois ! Ce n'est qu'une fiction. C'est un jeu. Un jeu de dupe. Un jeu de rĂŽle. C'est parce que rien n'est vrai que tout est permis. Rien de tout cela n'existe vraiment. Je le sais. Mais je fais le choix aussi conscient et aussi volontaire que possible pour un simple avatar, le simple ĂȘtre de fiction que je suis, oui ! Je fais le choix de croire que tout cela est vrai. Je choisis de croire que je suis un agent de Black Rain, un ÉveillĂ© explorant le multivers Ă  la recherche d'indices au sujet de la mort de l'Hommonde. Mais ce n'est pas tout. Je travaille aussi sur cette nouvelle forme de l'Entropie nommĂ©e Millevaux, cette forĂȘt maudite, cette bulle de pourriture nĂ©e sous le derme pourrissant de l'Hommonde qui Ă©clate en bulle putrescente et rĂ©pand sa pestilence dans tout le multivers, hĂątant sa dĂ©composition. La Pluie Noire et les agents de l'Entropie. Millevaux et ses Horlas et ses CƓlacanthes. Le meurtre de l'Hommonde. Je fais le choix de croire que tout ça a un sens, que tout ça a une quelconque rĂ©alitĂ©. Je choisis de jouer le jeu. J'accepte ces donnĂ©es. Je sais que je ne suis pas celui que je prĂ©tends ĂȘtre. Je sais que tout est faux, docteur. Ce n'est pas la peine d'essayer de m'en convaincre. Mais j'ai choisi d'y croire. Alors, je vais jouer.
    Et comment je sais que tout cela est faux, que tout cela n'est qu'une fiction ? Parce que je suis un avatar du Joueur. Je suis son personnage, un peu plus qu'une marionnette. Ou un peu moins puisque je n'existe mĂȘme pas sous la forme d'un bout de bois. Je le sais parce que, en tant que personnage de ce jeu, je... je ne le vois pas, non, c'est lui qui me voit mais... je sais que le Joueur est assis face Ă  son PC. Je sais que son bureau est rempli de papiers, de fiches de personnage, une fiche surtout ! La mienne ! Je sais mĂȘme, sans le voir car ce n'est pas moi mais le Joueur qui le voit, qu'il y a cet exemplaire de La Trilogie de la Crasse Ă  gauche de l'Ă©cran. Je sais mĂȘme qu'il y a une clĂ© USB blanche et rouge fichĂ©e dans le port du PC.
    Et comment je sais que tout cela est faux, que tout cela n'est qu'une fiction ? Mais docteur, parce que le pays mĂȘme oĂč je vis n'existe pas ! La RĂ©publique IndĂ©pendante de Mertvecgorod n'existe pas en rĂ©alitĂ©. C'est une fiction. Une fiction littĂ©raire qui n'existe mĂȘme pas encore sous forme de livre imprimé ! La sortie n'est prĂ©vue qu'en 2020 ! Vous vous rendez compte, docteur ? Je sais tout ça ! Mais je choisis de considĂ©rer que c'est rĂ©el car je veux jouer. Je veux percer les mystĂšres du meurtre de l'Hommonde. Je veux percer les secrets de cette forme d'Entropie corruptrice qu'est cette forĂȘt de Millevaux.
    Mais franchement, mĂȘme vous docteur, comment pouvez-vous prĂ©tendre ĂȘtre rĂ©el ? Regardez-vous ! Avec vos... tentacules sur le crane ! Vos yeux de camĂ©...-lĂ©on ! Vous ne portez mĂȘme pas de vĂȘtements ! Vous ĂȘtes Ă  poil docteur ! Bon, je sais que cette expression n'est pas trop le bien venue pour un ĂȘtre reptilien mais... Vous ĂȘtes Ă  poil docteur ! À poil et Ă  vapeur, mĂȘme... si je puis me permettre. Bref...

    Je suis Damon Haze et je suis une Mouche. Le reste... on s'en fout !

    Docteur, mĂȘme les rĂȘves que je vous raconte ne sont pas rĂ©els. Ce ne sont pas les miens. Ce sont ceux d'un Ă©crivain, Anton Vandenberg. Tenez, avant de partir, Ă©coutez celui-là :

«  En voyage avec ma compagne R.
Quelque chose est sur le point de se terminer.
Nous quittons la chambre d’hĂŽtel le cƓur serrĂ©.
Au-dessus de nous, le ciel est lourd et plombé.
On monte dans la voiture sans rien dire. Pas besoin : on sait oĂč on doit aller.
On roule pendant un long moment sur une route de campagne.
À perte de vue, une immense forĂȘt. Qui dĂ©file.
Impression persistante de circuler le long d’une interminable balafre infligĂ©e par l’homme Ă  la nature.
AprĂšs plusieurs heures de trajet, nous atteignons la frontiĂšre.
Devant nous, l’Estonie.
Ma compagne gare la voiture sur un parking jonché de mégots et de bouteilles de biÚre vides puis coupe le moteur.
Au moment oĂč on ouvre les portiĂšres, un cri atroce retentit de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre.
Un cri de hyĂšne.
Tu es toujours sûre ? je demande à R.
Allons boire un verre, répond-elle en désignant le bar miteux situé juste à cÎté du poste de douane.
Deux types Ă©normes, massifs, sont attablĂ©s prĂšs de l’entrĂ©e.
L’un nous tourne le dos ; il arbore une queue de cheval aussi huilĂ©e que son Perfecto ornĂ© d’une tĂȘte de mort.
L’autre ressemble Ă  un skin, ou un biker – ou un mĂ©lange des deux.
Regards croisés façon Western de série B et grand silence avec bruit de mouches violées.
On ressort du bar et on retourne Ă  la voiture. Demi-tour.
On est tranquilles nulle part, dit l’un de nous deux au bout d’un quart d’heure.
DĂšs notre arrivĂ©e Ă  l’hĂŽtel, on s’aperçoit que notre chambre a Ă©tĂ© faite.
Manifestement, elle est mĂȘme dĂ©jĂ  relouĂ©e, car toutes nos affaires ont Ă©tĂ© balancĂ©es dehors en vrac.
Qu’est-ce qu’on fait de ça ? demande ma compagne.
« ?a », ce sont deux énormes peluches, grandes comme un enfant de six ou sept ans.
Un ours blanc et une lionne.
On ne peut pas les prendre, je réponds. Pas de place.
?a fait un bail qu’il n’y a plus de place nulle part pour les peluches.
Aucun de nous n’est dupe, mais elle n’insiste pas.
On entasse vite fait quelques fringues dans nos sacs, puis on remonte dans la voiture.
R. démarre, les mùchoires serrées.
Je ne sais pas oĂč on va.
Je n’ai pas envie de le savoir.  »

    Alors, docteur, vous en pensez quoi ? Vous savez quoi ? En vrai, je sais oĂč on va. On rentre Ă  la RIM. Je la ramĂšne. Je ramĂšne R. Elle, elle ne le sait pas. La pauvre. J'aimerais pas ĂȘtre Ă  sa place.  Je crois que je l'aime.

    On nous dit pas grand chose Ă  Black Rain. C'est, parait-il, pour qu'on puisse avoir un regard neuf sur les faits. Nos chefs se chargent ensuite de faire des recoupements et de tirer des conclusions dont on ne sait jamais rien. Et lĂ , je ne sais pas pourquoi on m'a demandĂ© de ramener R. Ă  la RIM. R. ne fait pas partie de Black Rain. Elle n'est ni une Mouche ni mĂȘme une sensitive. Je l'aurais vu dans ce cas. Elle ne sait rien du meurtre de l'Hommonde, du multivers et de l'Entropie. R. est une actrice. Dans l'industrie du divertissement pour adulte, certes, mais une actrice quand mĂȘme et... je crois que je l'aime. Est-ce pour ça qu'on m'a demandĂ© de la ramener ? Ou alors est-ce pour ça que ces deux mastards de Black Rain (oui, je sais qu'ils en sont) Ă©taient au bar ? Ils nous surveillaient. Ils me surveillaient. Est-ce une Ă©preuve, un test de loyauté ? Mais oui, je vais la ramener. Et elle le sait...

    Je n'ai eu droit Ă  ce qu'on appelle dans le jargon « une rendez-vous privé » qu'une seule fois avec la Reine R. Mais je n'en garde pas un trĂšs bon souvenir car je dois reconnaĂźtre que je n'ai pas Ă©tĂ© Ă  la hauteur. Timidité ? Ouais, peut-ĂȘtre... Je ne sais pas. J'ai fait le job, on va dire mais... ce n'Ă©tait pas inoubliable et j'aurais mĂȘme finalement prĂ©fĂ©rĂ© l'oublier.

    Pourquoi je l'aime ? Pourquoi j'aime R. Je ne sais pas. Rien ne devrait me dĂ©tourner de ma tĂąche, ma vĂ©ritable Reine, les Trois Mouches et ma mission. Pourtant, R. me touche. Je n'aime pas son mĂ©tier mais... je crois que j'Ă©prouve de la compassion. Je connais un peu son passĂ©. Je sais comment elle en est arrivĂ©e lĂ . Elle ne se plaint pas. Elle aussi elle fait son job. Mais je sais et j'aurais aimĂ© que les choses soient diffĂ©rentes pour elle. Si je devais donner dans le mĂ©lo, je dirais que j'aime son drame. Alors c'est pour ça que je l'aime, que je veille sur elle autant que possible. J'aimerais faire plus. Mais lĂ ... j'avoue ĂȘtre un peu coincĂ©.

    Je suis emmerdĂ© par cette mission. Je sais que ça ne va pas bien finir pour elle. Elle le sait aussi. Je crois qu'elle sait que je l'aime. Et je crois qu'elle comprend que je n'ai pas d'autre choix que de l'escorter jusqu'Ă  la RIM. J'essaye de ne pas en faire des caisses, de rester sobre et efficace. Et je crois qu'elle apprĂ©cie.

    Pourtant, je pourrais lui en vouloir. L'autre soir, on Ă©tait encore loin de la frontiĂšre, on s'Ă©tait arrĂȘtĂ© dans un petit resto italien. On avait commandĂ© des pĂątes et plusieurs bouteilles de vin. Et elle a eu l'alcool amer. Elle a dit des choses. C'Ă©tait blessant. Pas gratuit, mĂ©ritĂ© mĂȘme, mais blessant. Le lendemain, elle a dit ne se rappelait de rien, qu'elle Ă©tait bourrĂ©e. Mais elle s'est excusĂ©e quand mĂȘme.

    C'est elle qui conduit. Elle a insistĂ©. À tout moment, elle pourrait faire demi-tour, changer de route. Le temps que je reprenne le contrĂŽle de la situation et du vĂ©hicule... elle nous aurait peut-ĂȘtre plantĂ© contre un platane et ce serait certainement aussi bien pour elle. Et mĂȘme pour moi... Remarque, moi je m'en fous. Si je meurs, le Joueur me fera renaĂźtre sous une autre forme. Un autre Haze, une autre Mouche... ou un Cafard, va savoir.
    Mais elle va tout droit. Elle ne dĂ©vie pas de la route. Et moi, quand mĂȘme, alors que je regarde dĂ©filer le paysage, j'ai la main dans la poche, serrĂ©e sur la crosse de ce flingue dont je ne sais pas s'il va me servir Ă  la protĂ©ger contre dieu sait qui ou Ă  lui tirer une balle dans le dos si, finalement, il lui prenait l'envie de s'enfuir.

    Mais je ne pense pas qu'elle s'enfuira. Elle a tout de suite compris quand elle m'a vu dĂ©barquer. Elle a promis de me suivre sans faire d'histoire. Je la crois.

    La RIM... Je ne sais pas quoi penser de ce pays. Je ne sais pas pourquoi le Joueur a choisi de me balancer lĂ . Au moins, il aurait pu me trouver un loft luxueux de l'Ultra-Marin et au lieu de ça je me retrouve dans un studio dĂ©gueulasse au XĂšme Ă©tage d'un immeuble dĂ©glingo dans un Rajon pourri. Non, c'est pas juste...
    En vrai, je sais pourquoi j'ai atterri lĂ . C'est parce que ce pays est un concentrĂ© de merde. Parce qu'il y a lĂ  la plus grande dĂ©charge de toute l'Europe, voire du monde et que tout ce que la planĂšte compte de dĂ©gueulasse finit par y arriver, exactement de la mĂȘme façon que tout ce qui crĂšve et qui est dĂ©gueulasse finit sur le tas de merde des Cafards. La RIM est un formidable terrain de jeu pour les Cafards, mais pour les autres aussi, les Soars notamment. Comme le dit la chanson « Tout ce que la ville comptait de sportif et de sain s'Ă©tait donnĂ© rendez-vous lĂ ... » Aussi, je devais forcĂ©ment y ĂȘtre. Au plus prĂšs de la merde !

    Un jour, aprĂšs des heures Ă  rouler en silence, elle a demandĂ© « Pourquoi moi ? » En fait, elle ne me demandait pas pourquoi cette merde lui tombait dessus Ă  elle mais pourquoi on m'avait demandĂ© Ă  moi de le faire. Que pouvais-je faire que personne d'autre ne pouvait faire ? « Allez au bout », je lui ai dit. Elle ne comprenait pas. Alors je lui ai expliquĂ©. Je lui ai dit que j'Ă©tais fou parce que je pensais ne pas ĂȘtre rĂ©el, parce que je pensais que rien n'Ă©tait vrai et que tout ça n'Ă©tait qu'un jeu et que c'est pour ça que, mĂȘme si je l'aimais, j'irais au bout car... le Joueur joue pour jouer et il veut connaĂźtre la fin de la partie. Un autre aurait pu renoncer, se laisser attendrir, vouloir s'enfuir. Mais pas moi car le Joueur veut connaĂźtre la fin de l'histoire. « Mais nous enfuir et vivre heureux, c'est une fin de l'histoire. Ton Joueur ne veut pas la connaĂźtre ? » elle a dit. « Le Joueur s'en fout de cette histoire. Ce qu'il veut connaĂźtre, c'est l'assassin de l'Hommonde. Il veut percer les mystĂšres de l'Entropie et de Millevaux. Nous devons rentrer Ă  la RIM. » j'ai dit. Elle s'est tue.

    R. m'aime bien. Et parfois, elle m'aime plus que je ne m'aime moi-mĂȘme. Je le lis dans ses yeux et je lui souris et elle change de regard.

    Un matin, je ne sais pas pourquoi, R. s'est mise Ă  me poser des questions. Elle voulait savoir si j'avais Ă©tĂ© mariĂ©, si j'avais des gosses quelque part. Peut-ĂȘtre, je lui ai dit. Techniquement, j'ai fait ce qu'il faut pour en avoir mais je ne suis pas restĂ© pour savoir ce que ça avait donnĂ©. Peut-ĂȘtre qu'un jour on toquera Ă  ma porte et qu'on m'appellera papa. Ça l'a fait rire. Et peut-ĂȘtre mĂȘme que je suis ton pĂšre. AprĂšs tout, on sait pas. Elle n'a pas ri.

    Ça y est, nous avons passĂ© la frontiĂšre. Nous sommes rentrĂ©s Ă  la RIM. Je sens qu'elle ne l'a pas fait consciemment mais elle a ralenti. Moi, j'ai raffermi ma prise sur la crosse de mon flingue, au cas oĂč. Nous rentrons dans la capitale. Je lui indique les rues, oĂč tourner et tout. Elle s'exĂ©cute. C'est le mot. Elle va certainement mourir effectivement. Et prendre trĂšs cher avant.
    Nous arrivons. Une caisse de luxe aux vitres teintĂ©es est dĂ©jĂ  lĂ . Elle dĂ©tonne dans ce dĂ©cor de dĂ©charge publique. Je lui dis d'arrĂȘter le vĂ©hicule mais de laisser tourner le moteur. Je ne sais pas pourquoi je lui demande ça. Ça pose une ambiance, un peu comme dans un film policier ou d'espionnage. Ça donne l'impression qu'il va peut-ĂȘtre falloir filer en vitesse, qu'elle sera peut-ĂȘtre sauvĂ©e au dernier moment.
    Nous sortons de la bagnole. On s'approche de la caisse aux vitres noires. Le chauffeur, un type Ă©norme, vient Ă  notre rencontre. Il se fige et nous toise du regard. Il fait un signe de tĂȘte et je demande doucement Ă  R. d'avancer. Elle s'exĂ©cute. J'ai les mains moites. Le type la saisit par le bras sans aucune dĂ©licatesse. Je ne bouge pas. Il la traĂźne jusqu'Ă  sa bagnole. Il ouvre la portiĂšre arriĂšre et la jette Ă  l'intĂ©rieur. Je distingue une silhouette massive. C'est un Soar, hein ? ROHUM me dit que oui.

    Je n'attends pas qu'il se tire. Je me retourne et monte dans la bagnole. Le moteur tourne toujours. Je rĂ©flĂ©chis quelques instants. Black Rain a forcĂ©ment une bonne raison. ForcĂ©ment. Mais lĂ , je vois pas laquelle.
    Je desserre le frein Ă  main, enclenche la 1Ăšre vitesse et retourne dans mon rajon dĂ©gueulasse. Je crois savoir pourquoi le Joueur a choisi ce studio pourri plutĂŽt qu'un loft luxueux. C'est parce que je suis une Mouche, une Mouche Ă  merde... une mouche de merde... et un Cafard ?

    « Je suis embĂȘtĂ© docteur. Black Rain m'a refilĂ© une mission bizarre et je ne comprends pas trop pourquoi. Je ne sais pas si vous vous rappelez cette affaire du 10Ăšme Rajon en 2011. Ouais, ça date. Et si vous ne vous souvenez de rien, c'est normal. Ce n'est pas que l'affaire a Ă©tĂ© Ă©touffĂ©e. On ne sait pas trop en fait. Elle est juste tombĂ©e dans l'oubli, rĂ©duite Ă  l'Ă©tat de mĂšme viral dans les profondeurs du web.
    Bref, pour la faire courte, une bande de jeunes avaient kidnappĂ© des gamins en bas Ăąge. Ils les avaient retenu prisonniers dans un appart sordide. Ils les avaient torturĂ©s et finis par les abattre. Mais c'est pas le plus important. Le plus important, ou plutĂŽt ce qui intĂ©resse Black Rain, c'est que ces jeunes se sont suicidĂ©s en utilisant une technologie venue d'on ne sait oĂč pour se connecter Ă  leurs victimes et ressentir ce qu'ils Ă©taient en train de leur infliger.
    Je sais pas si je suis clair docteur. Ces jeunes s'Ă©taient connectĂ©s Ă  leurs victimes pour ressentir les tortures qu'ils leur infligeaient et en mourir avec eux. Sauf que Black Rain veut savoir qui leur a fourni cette technologie. Et moi, ce que je voudrais savoir, c'est pourquoi Black Rain ne s'y intĂ©resse que maintenant !
    Et puis, comment ça se fait que cette affaire est tombĂ©e aussi vite dans l'oubli pour devenir une sorte de lĂ©gende urbaine ? Est-ce le fait des pourvoyeurs de cette technologie ? Black rain ne m'a rien dit mais je pense qu'ils pensent que ce sont des gars d'un autre monde qui ont fourguĂ© leur matos Ă  ces jeunes pour le tester en situation rĂ©elle. Et une fois le test concluant, ils ont fait en sorte d'effacer toutes traces mais... On est là !
    L'autre problĂšme, c'est que je n'ai aucune piste. Le journaliste qui avait rapportĂ© l'affaire Ă  l'Ă©poque est tellement introuvable que je ne suis mĂȘme pas parvenu Ă  savoir s'il Ă©tait encore en vie. Ma seule piste, c'est ce rĂȘve, docteur... »

À moto. Je conduis. J’ai un passager. Un militaire.
Il arbore des dizaines de dĂ©corations – et une Ă©norme moustache.
On dirait un sapin de NoĂ«l – ou une drag-queen.
Il s’accroche Ă  moi, les mains plaquĂ©es sur mes hanches.
Alles unter Kontrolle, je lui dis.
Quoi ? il gueule en commençant à gesticuler.
Tout est sous contrÎle, je répÚte.
AussitĂŽt, le type se calme.
On attaque une descente. Quasiment Ă  pic.
?a va trĂšs trĂšs vite. Plus de 250 km/h.
Je suis serein. Alles unter Kontrolle.
J’enchaĂźne avec un virage. Je dĂ©cĂ©lĂšre Ă  peine.
Je ne sens plus les mains du militaire autour de ma taille.
Une ville se profile. Je ralentis – un peu.
J’aperçois une Ă©picerie Ă  l’angle d’une rue en pente.
L’endroit me rappelle quelque chose.
Sur la vitrine est écrit le mot « Delikatessen », en lettres gothiques.
Je coupe le moteur, et me gare devant la boutique.
En descendant de la moto, je réalise que le militaire a disparu.
En revanche, ma compagne est à mes cÎtés, comme sortie de nulle part.
Quatre personnes sont allongĂ©es sur les marches Ă  cĂŽtĂ© de l’épicerie.
Trois filles et un garçon. Je les reconnais.
Je me dirige vers eux. On commence Ă  discuter.
Je leur demande des nouvelles du quartier.
Alors, quoi de neuf, depuis que je suis parti ? ce genre de connerie.
Les trois filles m’envoient un regard vitreux, comme si elles ne m’avaient jamais vu.
Le gars, en revanche, a les yeux qui pétillent.
Ils n’ont pas dĂ» prendre les mĂȘmes drogues.
Ils commencent à se désaper.
Deux des filles s’embrassent ; la troisiùme se caresse.
J’ai l’impression qu’on est là depuis des heures.
Comme si la scÚne se déroulait au ralenti.
Soudain, ma compagne brise le silence.
On va peut-ĂȘtre y aller, mon amour ? elle demande.
Tu sais que Caspar rentre le 29 ; on pourrait aller le voir.
Bonne idée, ma belle, je lui réponds.
On est le 26 et je ne connais aucun Caspar.
Tout ça est absurde et j’en ai conscience, mais on s’en fout.
On s’éloigne. Les quatre ne nous calculent pas.
Ils ont déjà commencé à se mélanger.
On n’existe plus pour eux.
Peut-ĂȘtre mĂȘme qu’on n’existe plus du tout.

    Je ne connais aucun Caspar, docteur. Et on est le 26. Alors, je fais quoi ?

    Une fois dehors, je constate que mon humeur est maussade. Tout l'inverse du temps. Dommage, ou pas. Je ne sais pas. Mais je n'ai pas l'occasion de rester trĂšs longtemps perdu dans mes pensĂ©es car je suis... suivi ! Et elle est plutĂŽt pas mal foutue. Ce n'est pas la « compagne » de mon rĂȘve, enfin... du rĂȘve d'Anton puisque mes rĂȘves sont en rĂ©alitĂ© les siens !, mais elle lui ressemble. Il ne lui manque que le sourire...
    Je fais encore quelques pas et me retourne brusquement. Je mets en Ă©vidence le poing que je serres dans ma poche pour qu'elle comprenne que je suis armĂ©. C'est pas du bluff. Je suis vraiment armĂ©. Mais je vais pas sortir mon flingue en pleine rue quand mĂȘme.

    « C'est Ă  quel sujet ?
    J'ai le cƓur brisĂ©.
    Pas par moi. En quoi ça me concerne ?
    Vous aimez les motos ?
    Hein ?
    Vous aimez les mots ?
    Les mots ou les motos ?
    Les mots !
    Je... euh... oui... Au fait, vous ĂȘtes ?
    Bourgeon, Lyre, Histoire. »

    Et elle s'Ă©loigne Ă  reculons. L'espace d'un instant, j'ai envie de la retenir. J'ai envie de la saisir violemment par le bras, la traĂźner jusque dans mon studio miteux pour l'attacher Ă  une chaise et lui faire avouer tout ce qu'elle sait. Mais quelque chose en moi me dit que sa mission est terminĂ©e et qu'en vĂ©ritĂ© elle n'en sait pas plus. Appartient-elle Ă  Black Rain ? Est-elle en mission pour une autre organisation ? Est-ce juste une pute Ă  qui on a donnĂ© quelques ? juste pour m'accoster et prononcer ces trois mots ?
    J'ai envie de pisser et de boire un cafĂ©. Je ne peux pas faire les deux en mĂȘme temps. Je vais d'abord pisser. Ça m'aidera Ă  rĂ©flĂ©chir car, pour l'instant, je ne pense qu'aux initiales que forment ces trois mots et ça donne BHL et c'est juste insupportable !

    A la fenĂȘtre de mon studio avec vue sur la Zona, je remplis de cafĂ© la vessie que je viens de vider. Et je rĂ©flĂ©chis Ă  ce qu'a dit cette femme. Motos et mots ? Ai-je mal entendu ou cela a-t-il du sens ? Si j'aime les mots... les motos... et si je chevauchais les mots comme une moto. Ou si je m'en servais pour voyager Ă ... 250 km/h. Les mots sont un moyen de locomotion mais pour aller oĂč ? Dans d'autres mondes ? Lyre ? Un instrument de musique. L'ire, la colĂšre. Lire... des mots, des Histoires. Et le bourgeons ? La feuille ou la fleur en devenir... Un vĂ©gĂ©tal en tout cas. Cela me fait penser Ă  Millevaux, la ForĂȘt Maudite, la ForĂȘt Verticale, le Titan-Millevaux Ă  la fois avatar et domaine de Shub-Niggurath, la maladie, le vecteur de l'Entropie.
    Les mots sont mes alliĂ©s dans cette histoire. Ils vont me faire voyager Ă  plus de 250 km/h et me permettre de vaincre la menace vĂ©gĂ©tale ! Les mots comme moyen de locomotion... Un rituel ? De la magie ? Un voyage astral ? Si pour rĂ©soudre cette affaire je dois aller dans un autre monde, soit je dois en trouver les coordonnĂ©es dans les dossiers de Black Rain, soit je dois trouver une rune Hshl et un passage y menant. Mais comment savoir de quel monde chercher les coordonnĂ©es ? Millevaux, c'est bien beau, mais cette peste a dĂ©jĂ  contaminĂ© tant de mondes. Lequel est celui que je cherche ?

    Le Voyeur ! C'est Ă  lui que je dois m'adresser. Son vrai nom, c'est Angel Corso. Il est mĂ©decin lĂ©giste pour Black Rain mais pas que... Il est aussi mort et... vivant. Et il a passĂ© pas mal de temps Ă  charrier des ordures sur le tas de merdes des Cafards. LĂ , il a appris des trucs. Notamment des trucs concernant le mythe de Mantorok.
    Ce mythe veut que trois entitĂ©s – auxquelles correspondraient trois univers reflets les uns des autres – s'affrontent sous l'arbitrage de Mantorok, le Gardien. Ces 3 entitĂ©s doivent finir par s’entre-tuer. Cela suppose soit une fusion des trois univers dans une sorte de paradis retrouvĂ© sous la houlette de Mantorok, soit la destruction de tous les univers. Les trois divinitĂ©s auraient enchaĂźnĂ© Mantorok pour pouvoir se faire la guerre. Il s'agirait de Chattur'Gha, symbole de la force brute, Ulyaoth, symbole de la magie et de la spiritualitĂ©, et de Xel'lolath, la folie.
    Il existe des runes qui, selon la façon dont on les combine, permettent de faire des choses... magiques. Et Corso en possĂšde quelques unes lui permettant d'invoquer une espĂšce de petit scorpion Ă  trois pattes. Ce petit monstre n'est visiblement pas fait pour vivre chez nous car il explose gĂ©nĂ©ralement au bout de quelques instants. Mais, tout ce qui est pris dans l'aire d'explosion se retrouve tĂ©lĂ©portĂ© pour un temps dans ce que Corso a appelĂ© la Dimension du Voyeur. Il dĂ©crit ça comme une espĂšce de dimension intermĂ©diaire entre d'autres dimensions. Vous voyez ces chĂąteaux avec tout un rĂ©seau de couloirs secrets permettant d'espionner les gens Ă  travers un miroir sans tain ou une peinture percĂ©e. La Dimension du Voyeur, c'est ça. Ça permet de voir les autres dimensions, de les espionner.
    Avec l'aide de Corso, je devrais pouvoir trouver dans quel monde je dois me rendre pour en savoir plus. Par contre, je ne dois pas traĂźner. On est le 26 et Caspar arrive le 29 !

    On est sensĂ© ĂȘtre le 27 mais lĂ ... je n'ai aucune idĂ©e de oĂč et quand je suis. Corso a utilisĂ© ses runes. Le petit scorpion Ă  trois pattes est apparu et Ă  explosĂ© au bout de quelques instants. Je me suis retrouvĂ© dans l'aire d'explosion puis... ici, dans le noir et le blanc.

    Une chansonnette se fait entendre. Je ne sais pas d'oĂč elle vient. Je suis seul ici. Mais je me rappelle que les mots sont mes amis, mon vĂ©hicule.

«  Je suis censé l'aimer ?
Celui-là serait mon ami ?
J'exercerais la profession de médecin ?
Impossible !
Qui a falsifié mon journal intime ?  »

    Un ami ? S'agit-il de Corso ? Est-ce que je l'aime ? Oui... enfin, dans les limites du raisonnable. Est-ce Ă  dire que je dois lui faire confiance ? Mais je lui fais dĂ©jĂ  confiance. Est-ce une mise en garde ? Va-t-il m'arriver quelque chose ici qui pourrait me faire douter, me faire penser qu'il m'a tendu un piĂšge ? Et puis quoi ? Moi, mĂ©decin ? Non ! Je ne suis pas mĂ©decin. Je consulte oui mais... Ă  moins que... ma mission ferait de moi un mĂ©decin. RĂ©soudre cette Ă©nigme guĂ©rirait quelqu'un ou quelque chose ? Et pourquoi parler de mon journal intime ? Je ne tiens pas de journal intime ! Mais un tel journal, c'est une mĂ©moire, non ? Qui a falsifiĂ© ma mĂ©moire ? On a falsifiĂ© ma mĂ©moire ? Je ne m'en rappelle pas. Devrais-je tenir un journal ?

    La chansonnette s'Ă©teint. Je quitte mes pensĂ©es et regarde autour de moi. Les couleurs sont Ă©tranges, essentiellement du noir et du blanc. Si j'en crois les nuances, c'est le crĂ©puscule... ou l'aube. Mais tout est inversĂ©, comme en nĂ©gatif. Il fait chaud mais c'est une chaleur Ă©trange, bizarre. Étouffante mais pas dĂ©sagrĂ©able. Un craquement retentit et il se met Ă  pleuvoir. Une pluie noire. LĂ , j'ai peur. Ce monde est-il souillĂ© par l'Entropie ? C'est alors que je prends conscience que je me trouve dans une forĂȘt, oĂč toutes les couleurs sont des nuances de noir et blanc inversĂ©es. La Dimension du Voyeur serait une sorte de nĂ©gatif du notre, ou d'un autre ? Lequel ? Un monde rongĂ© par l'Entropie ? Corso ne m'avait pas prĂ©venu. Pourtant, il semblerait que je doive continuer Ă  lui faire confiance.

    Je respire un grand coup et fait un premier pas. Je ne sais pas pourquoi mais l'espace d'un instant j'ai eu peur de ne pas pouvoir bouger, d'ĂȘtre paralysĂ© et de me briser les os en voulant esquisser le moindre mouvement. D'oĂč me vient cette apprĂ©hension ? « Qui a falsifiĂ© mon journal intime ? »

    J'avance entre les troncs d'arbres. J'explore ce monde vĂ©gĂ©tal. Cette forĂȘt. Et je pense Ă  Millevaux. Le bourgeon, la vĂ©gĂ©tation qui se dĂ©veloppe, grandit et envahit tout comme elle a envahi les ruines que j'aperçois maintenant. Ces pans de murs sont d'un blanc Ă©clatant. Il reste encore quelques grilles faisant penser que cet endroit a pu ĂȘtre une prison. Est-ce dans l'une des cellules que je trouverais ce que je cherche, une fenĂȘtre vers le monde d'oĂč provient cette technologie que veut rĂ©cupĂ©rer Black Rain ? Non ! Pas une cellule, le poste de surveillance ! Dans une prison, il y a un poste de surveillance, un endroit avec des Ă©crans permettant de tout voir ! C'est lĂ  que je dois me rendre. Cet endroit existe encore. Je le sens. Et mĂȘme si de toute Ă©vidence plus rien ne fonctionne ici, je trouverai la rĂ©ponse Ă  ma question. J'ai confiance en Corso. S'il m'affirme que je trouverai une fenĂȘtre vers un autre monde dans cette Dimension du Voyeur, c'est que c'est vrai !

    J'erre dans ces ruines beaucoup moins longtemps que je ne le craignais. Je trouve ce qui a Ă©tĂ© un poste de contrĂŽle. Il y a plusieurs Ă©crans de surveillance, tous brisĂ©s. Rien ne laisse penser qu'il y a la moindre chance de les faire fonctionner. Pourtant, du fond de ma mĂ©moire falsifiĂ©e (pourquoi en suis-je Ă  ce point convaincu ?) je sais qu'il y a un moyen de voir Ă  travers ces Ă©clats de  verre brisĂ©. Mais, je sais aussi que je dois faire marche arriĂšre. La solution est lĂ , sous mes yeux, presque. Mais nous ne sommes pas encore le 29 ! Je pourrais invoquer les Yeux, le Kraken ou la Feuille mais ce n'est pas le moment. Je suis venu chercher une fenĂȘtre vers un autre monde mais c'est autre chose que je vais ramener avec moi. Je vais ramener cette dĂ©mangeaison. Ce truc qui me gratte au niveau du bras. Cette... moisissure, ce champignon brun et bleuĂątre qui s'est taillĂ© la route sous ma peau. Il bouge, il se dĂ©veloppe, il grandit. Il bourgeonne... et forme un mot.

    « CrĂ©puscule ! »

    C'est le crĂ©puscule, dĂ©jà ? Une nuit et une journĂ©e entiĂšre se seraient donc Ă©coulĂ©es ? Peut-ĂȘtre... et je dois rentrer maintenant.

    Et je me retrouve Ă  mon point de dĂ©part. Corso est Ă  cĂŽtĂ© de moi. Je ne saisis pas l'expression de son visage. À quoi pense-t-il ? A-t-il vu mon bras et le champignon ? Je cache mon bras derriĂšre mon dos comme un gamin qu'on aurait pris en flagrant dĂ©lit de dieu sait quoi. Il me demande si j'ai trouvĂ© lĂ -bas ce que je cherchais mais je vois bien qu'il n'attend pas vraiment de rĂ©ponse. Alors, je me borne Ă  lui affirmer que je lui fais confiance et je m'en vais.

    Une fois dehors, je ne peux quand mĂȘme m'empĂȘcher de me demander si ma confiance est vraiment bien placĂ©e...

    On est le 27. Deux jours avant l'arrivĂ©e de ce fameux Caspar dont je ne sais rien. Et je ne sais toujours rien non plus concernant cette fameuse technologie d'un autre monde. Mes seules pistes sont des rumeurs sur le web et un rĂȘve qui n'est mĂȘme pas le mien. « Qui a falsifiĂ© mon journal intime ? » Qui suis-je? C'est dans ces moments lĂ  que j'aurais besoin du docteur M. car c'est dans ces moments lĂ  que j'ai conscience de n'ĂȘtre qu'un personnage de fiction, le personnage d'un jeu, l'avatar du Joueur. Je ne suis pas moi-mĂȘme car je n'existe pas. « On n’existe plus pour eux. Peut-ĂȘtre mĂȘme qu’on n’existe plus du tout. » Rien de tout cela n'est vrai, sauf les mots. Les mots sont mon alliĂ©. Ils sont mon vĂ©hicule. La moto qui va propulser Ă  plus de 250 km/h vers...

    
 le cyber cafĂ© le plus proche ! Je me connecte et explore les recoins les plus sombres du web Ă  la recherche d'infos concernant cette vieille histoire. Mon bras me gratte. Ça me fait faire des fautes de frappe et je tombe lĂ -dessus :

    «  la vermine et les oiseaux morts jonchent les rues du centre-ville... »

    Qu'est-ce que ça veut dire ? Et surtout, qu'est-ce que ça fiche là ? Quel est le rapport entre cette rumeur et mon affaire ? Cette histoire ne date pas d'hier. En fait, elle a Ă©tĂ© postĂ©e quelques jours Ă  peine aprĂšs que la vidĂ©o des jeunes bourreaux ait Ă©tĂ© mise en ligne. J'ai beau chercher, il n'y aucune image en ligne. Et pour ce que j'en apprends, ça n'a mĂȘme pas eu lieu dans le mĂȘme Rajon. Pourtant, je vĂ©rifie et ce lien n'est pas apparu entiĂšrement par hasard. Certes, il y a eu une faute de frappe mais pas Ă  ce point lĂ . Ces deux faits sont liĂ©s. Comment ? Ou... qui ? Évidemment, il n'y aucun nom.

    Je rentre chez moi. J'ai besoin d'un cafĂ©. Sur le trajet, je me dis que je devrais passer par les locaux de Black Rain et jeter un Ɠil aux vieux dossiers. Et je suis de nouveau suivi. J’accĂ©lĂšre le pas sans pour autant me mettre Ă  courir. J'espĂšre arriver au bureau avant qu'ils ne me rattrapent. Ce sont maintenant cinq types plutĂŽt costauds qui sont Ă  mes trousses. S'ils me chopent, quoi qu'ils me veulent, je suis mal.
    Ce n'est qu'une fois au bureau que je me rends compte que j'avais arrĂȘtĂ© de respirer. Je donne des consignes Ă  l'accueil, ainsi que le signalement de ces types. Qui sont-ils ? Pour qui bossent-ils ? Et qu'ont-il aprĂšs moi ?
    Finalement, j'ai de la chance. Leurs tĂȘtes sont connues. Ce sont des hommes de main au service des Soars. Les Soars, ceux-lĂ  mĂȘme Ă  qui j'ai remis la Reine de mon cƓur au regard nonpareil...
    Jusqu'Ă  prĂ©sent, je pensais que la technologie utilisĂ©e par ces gosses Ă©tait issue d'un autre monde et liĂ©e Ă  Millevaux mais... et si je m'Ă©tais trompé ? Et si cette technologie n'Ă©tait pas liĂ©e Ă  Millevaux mais aux Soars ? Eux aussi voyagent entre les mondes. Peut-ĂȘtre ne dois-je pas me focaliser sur la forĂȘt et au contraire explorer la piste Soar. D'une maniĂšre ou d'une autre, ils sont liĂ©s Ă  cette affaire et ont appris que j'Ă©tais sur le coup.
    J'acquiers la dĂ©finitive certitude que je tiens quelque chose quand mes recherches sur les PCs du bureau se soldent par un crash du systĂšme. Je crois comprendre qu'il va falloir un moment aux gars de la maintenance informatique pour tout remettre en Ă©tat. Certains prient dĂ©jĂ  pour ne pas avoir perdu de donnĂ©es importantes. Je vais me faire passer un sacrĂ© savon mais, l'air de rien, je tiens enfin un dĂ©but de piste.

    Les mots sont mes alliĂ©s alors je pose des mots sur un bout de papier :
    -Millevaux : pour l'instant, rien de concret, si ce n'est ce truc au bras qui me gratte par intermittence et change de forme.
    -les Soars : ils ont appris que j'enquĂȘtais sur cette affaire. Ils m'ont fait suivre et il est plus que probable qu'il soit Ă  l'origine du crash-systĂšme issue de mes recherches. Je ne suis sĂ»r de rien mais il est trĂšs probable que j'ai activĂ© un truc, un logiciel ou un virus installĂ© lĂ  depuis 2011.
    -cette Technologie issue d'un autre monde ne vient peut-ĂȘtre pas de Millevaux. Elle aurait peut-ĂȘtre mĂȘme Ă©tĂ© introduite par les Soars qui l'auraient refilĂ©e Ă  ces gamins en vue d'un test en grandeur nature.
    -la Vermine et les Oiseaux morts : je ne sais pas en quoi c'est liĂ© Ă  mon affaire mais il y a un lien. Et si c'Ă©tait dĂ» Ă  une technologie d'un autre monde ? Mais quel monde pourrait mettre au point des trucs pareils ? On a d'un cĂŽtĂ© quelque chose qui vous fait ressentir ce que vous infligez Ă  quelqu'un d'autre et de l'autre un truc qui ferait mourir les oiseaux en masse. Dans les deux cas, ça peut faire des dĂ©gĂąts.

    Bon, l'air de rien l'heure tourne. Il va bien falloir que je ressorte et... les cinq gars sont toujours lĂ . Ils sont sacrĂ©ment confiants car ils ne font mĂȘme pas l'effort de se planquer. Ils m'attendent.  Si je les affronte, je vais juste me faire dĂ©foncer. Je peux aussi voir si le chef ne m'en veut pas trop pour le systĂšme informatique et veut bien envoyer quelques gros bras aussi.
    Le chef ne l'admettra pas mais il veut en savoir plus lui aussi. Alors, oui, il me passe un savon mais accepte ma requĂȘte. Évidemment, il me jure qu'aprĂšs ça j'ai intĂ©rĂȘt Ă  ne plus rien lui demander avant d'avoir ramenĂ© du concret et blablabla. Mais bon, il dĂ©croche son tĂ©lĂ©phone et j'espĂšre vraiment que nos gars vont flanquer la pĂątĂ©e Ă  ceux qui m'attendent car sinon... je vais prendre trĂšs cher.
    Avec le chef, on observe la scĂšne Ă  travers la fenĂȘtre de son bureau. Nos gars sont plutĂŽt rapides et discrets. Ils abordent les hommes des Soars comme si de rien Ă©tait. Nous, on sait qu'ils leur ont bien fait comprendre qu'ils Ă©taient armĂ©s et qu'il valait mieux obĂ©ir sans discuter. Et les gars ne discutent pas. Mais ça n'empĂȘche pas l'opĂ©ration de partir en sucette. Au moins, personne n'a eu Ă  sortir son arme en public. Pourtant, il y a quand mĂȘme eu une bonne bagarre sur le trottoir d'en face. Et on peut dire que nos gars l'ont suffisamment emportĂ© pour faire fuir les autres. J'aurais aimĂ© qu'ils en ramĂšnent au moins un, histoire de le faire parler. Mais d'une certaine façon, ils ont mieux que ça. Ils ont un nom. L'un des gars, dans leur fuite, a mentionnĂ© un certain Lewis-Maria. Et lui, il est bien connu de nos services. C'est un Cafard ! Mais pas n'importe lequel. Ce n'est pas un agent du Tas de Merde. Il est en free lance. Il serait mĂȘme plus juste de dire qu'il mĂšne sa petite vie tranquille en essayant de mener ses petites affaires le plus discrĂštement possible. Il ne souhaite pas du tout attirer l'attention de ses anciens chefs qui lui feraient certainement regretter son petit hobby. Lewis-Maria aime les « animaux ». Il aime les zoos. Alors, il a montĂ© son propre petit zoo personnel ici, quelque part, Ă  Mertvecgorod. On ne sait pas vraiment oĂč, mais on sait qu'il retient captifs plusieurs personnes, peut-ĂȘtre plusieurs dizaines mĂȘme. Certaines sont mĂȘme portĂ©es disparues depuis plusieurs annĂ©es. En tout cas, le Cafard a l'air de rouler pour les Soars sur ce coup lĂ . Il va falloir que je le trouve. Et d'autant plus vite que, l'espace d'un instant, je me surprends Ă  craindre que la Reine n'est fini dans une cage de son zoo. Si le Cafard possĂšde quelque chose que les Soars veulent, il peut leur avoir donnĂ© en Ă©change de la Reine, pensionnaire de choix pour son zoo s'il en est. Mais alors, pourquoi Black Rain m'a demandĂ© de remettre la Reine aux Soars ? Nos chefs savent des choses qu'on ne sait pas... Mais si la Reine est bien captive du Cafard, je ne suis pas loin de penser que Black Rain aurait fait en sorte de manigancer tout ça pour parvenir Ă  des fins que j'ai bien du mal Ă  comprendre.
    Il me faut un plan d'action. Ou au moins un but. Et ce but, c'est de trouver Lewis-Maria, trouver sa planque et savoir ce que les Soars lui veulent. Et s'il retient bien la Reine... et bien, je la sauverais et je serais un vrai hĂ©ros !

    On est le 28 et Caspar rentre... demain ! J'ai une journĂ©e, peut-ĂȘtre deux, pour trouver la planque de Lewis-Maria et savoir s'il dĂ©tient vraiment ma Reine captive. Cette perspective me fait grave psychoter quant aux intentions de Black Rain. Est-il possible qu'on m'ait contraint Ă  la remettre aux Soars juste pour me « motiver » Ă  trouver le Cafard et l'origine de cette technologie alien ou xeno-quelque chose (je ne sais mĂȘme pas comment on appelle une technologie venue d'ailleurs, extra-dimensionnelle ?). Nos chefs sont-ils tordus Ă  ce point ?

    Ici, ce qui se rapproche le plus du tas de merde des Cafards, c'est la Zona. La question est alors de savoir si Lewis-Maria a voulu s'en Ă©loigner au possible ou si, au contraire, mĂ» par un quelconque atavisme ou juste la volontĂ© de garder ses traqueurs sous surveillance il s'est installĂ© Ă  proximitĂ©. AprĂšs tout, autant commencer par-lĂ  et voir ce que ça donne.
    D'aprĂšs la page WikipĂ©dia qui lui est consacrĂ©e, la RIM « tire ses principales ressources de la gestion et du recyclage des dĂ©chets internationaux, y compris biologiques et nuclĂ©aires. Une grande part de cette Ă©conomie est souterraine.
[
] Le trafic d'organes, aux mains du crime organisĂ©, constitue une autre source importante de richesses. [...] »
    La vue imprenable de mon studio sur la Zona me permet d'affirmer d'une part que cette Ă©conomie de l'ordure n'a rien de souterrain ! Et d'autre part, les rumeurs concernant Lewis-Maria attestent qu'on ne trafique pas que des bouts d'humains mais aussi des humains entiers.
    C'est en repassant par chez moi que j'ai eu la joie de constater que mon appart’ avait Ă©tĂ© savamment mis Ă  sac. Évidemment, on m'a pris tout ce qui pouvait avoir un semblant de valeur mais je reste convaincu que les Soars sont derriĂšre ça. D'ailleurs, ce n'est pas par hasard que certains dossiers, heureusement sans rĂ©elle importance, ont disparu. Je suis malin et tout ce qui concerne l'affaire en cours et tout ce que je peux savoir concernant le Joueur et la « vraie » rĂ©alitĂ© sont... ailleurs. Dans ma tĂȘte ? Dans les notes du docteur Mugwump ? Dans ces journaux intimes que je n'ai pas Ă©crits mais qui ont pourtant Ă©tĂ© falsifiĂ©s ? Bref, je remettrai de l'ordre dans cette piĂšce plus tard. Avant ou aprĂšs avoir remis de l'ordre dans mes idĂ©es et dans ma tĂȘte.
    Je descends. Je me balade aux alentours de la Zona. Je ne m'Ă©tais jamais posĂ© la question de savoir si le Cafard pouvait s'ĂȘtre installĂ© dans le coin. Mais si c'est le cas, peut-ĂȘtre que certains le savent. Et alors, il me suffirait d'un peu de chance ou d'un coup de pouce du destin. Et puis, les hommes de mains des Soars sont peut-ĂȘtre toujours dans le coin...
    Bon, c'est le moment de se rappeler que tout ça n'est qu'un jeu et que rien de ce qui va arriver n'est vraiment rĂ©el. Chaque jeu a ses rĂšgles. Dans les rĂšgles que le Joueur utilise, un « pouvoir » lui/me permet d'ĂȘtre « au bon endroit, au bon moment » mais il/je ne l'a/ai pas utilisĂ©, prĂ©fĂ©rant le garder pour plus tard. Dommage ! Car Ă  l'instant, alors que je posais innocemment quelques questions pour savoir si quelqu'un avait vu dans le coin quoi que ce soit qui puisse me laisser penser que le Cafard crĂ©chait par-lĂ , ce sont les hommes de mains des Soars qui me tombent dessus et... je vais certainement prendre trĂšs cher. À ce stade, ça ne sert Ă  rien de faire dans la dentelle. Je sors mon flingue et tire le premier.
    OK ! J'aurais pu m'en tirer si j'avais eu un peu de chance mais les dĂ©s en ont dĂ©cidĂ© autrement. C'Ă©tait pas loin de passer pourtant. Mais ça reste quand mĂȘme un fail intĂ©gral. Je suis KO ! À peine conscient. Et maintenant, que vont-ils faire de moi ? Me laisser là ? M'achever ? Me conduire quelque part ? Oh putain ! Je n'aurais pas dĂ» mettre « achever » dans les options car maintenant... ça peut vraiment arriver !
    Mais finalement j'ai du bol car ils m'abandonnent lĂ . Ils doivent penser que j'ai eu mon compte, que le message Ă©tait clair et que je vais en rester lĂ . Erreur ! Je rampe jusqu'Ă  chez moi. Je compte bien m'accorder une bonne nuit de repos et voir demain si je peux reprendre mes investigations.

    Je me rĂ©veille une dizaine d'heures plus tard. Je me sens Ă  peine mieux. Toujours crevĂ© et des courbatures partout. Je suis couvert d'hĂ©matomes. Niveau coloris, c'est dans le mĂȘme ton que cette mycose bizarre qui me court le long du bras.
    On est le 29. C'est aujourd'hui que Caspar doit rentrer.

    Soyons lucide, je suis loin d'avoir rĂ©cupĂ©rĂ© de ma raclĂ©e d'hier. Pourtant, je dois sortir. Je dois poursuivre mon enquĂȘte. Surtout que nous sommes le 29. Ce Caspar doit rentrer et j'ai un trĂšs mauvais pressentiment. Une fois dehors, je me surprends Ă  me retourner tous les trois pas. Partout, je cherche un signe comme quoi je serais suivi, comme quoi les types d'hier seraient lĂ  pour la deuxiĂšme couche. Mais non...
    Je cherche toujours Ă  savoir si Lewis-Maria a sa planque du cĂŽtĂ© de la Zona ou si je vais devoir chercher ailleurs mais, soyons lucide lĂ  encore, je n'ai aucune piste. Alors... « au bon endroit, au bon moment », c'est maintenant ! Et c'est cette femme, lĂ . Elle n'a pas l'air d'aller trĂšs bien. Elle a tout de la travailleuse occasionnelle et, dans le quartier, ça en dit long sur le secteur d'activitĂ©. Pourtant, je le sais, c'est elle. La bonne personne au bon endroit au bon moment. Je l'aborde.
    Elle a le regard flou. Elle est au moins moitiĂ© dĂ©foncĂ©e mais j'ai l'impression que ce n'est pas de son fait. Je lui prends le bras aussi dĂ©licatement que possible pour lui faire faire quelques pas, tranquillement, mais aussi pour vĂ©rifier l'Ă©tat de son coude. Je ne vois aucune trace de piqĂ»re, ce qui en soi ne veut rien dire. Il y a tellement de moyens de camer quelqu'un contre son grĂ©. Elle me suit et marmonne :

    « On m'a trompĂ©... on m'a trompĂ©... »

    Elle est trop fracassĂ©e pour pouvoir rĂ©pondre Ă  mes questions mais j'ai ROHUM. GrĂące Ă  ce pouvoir, je peux lire ses pensĂ©es, aussi fracturĂ©es soient-elles par ce qu'on lui a fait gober. Je vois une cellule, une porte en acier avec un gros judas. Je vois un couloir, comme celui d'un appartement pourri dans un immeuble tout aussi pourri. Un peu comme le mien. Non ? Quand mĂȘme pas ? Et pourtant si ! Cette femme est sortie de mon immeuble. Mais pas par le hall d'entrĂ©e. J'apprends l'existence d'un rĂ©seau de passages secrets dans mon propre immeuble menant Ă  un Ă©tage dont je ne connaissais pas l'existence. Et cet Ă©tage, c'est lĂ  que crĂšche Lewis-Maria. Le Cafard pouvait difficilement ĂȘtre plus prĂšs de la Zona. Et si, comme je le crains, il retient ma Reine captive, ça veut dire qu'elle est finalement plus prĂšs de moi que je ne l'espĂ©rais.
    Mes pas nous mĂšnent devant la devanture d'un Delikatessen. Sur le trottoir, deux filles et un garçon. Je regarde celle que je tiens par le bras. Le plus dĂ©licatement que je peux, je l'installe Ă  cĂŽtĂ© des autres et regarde le tableau et...

Je leur demande des nouvelles du quartier.
Alors, quoi de neuf, depuis que je suis parti ? ce genre de connerie.
Les trois filles m’envoient un regard vitreux, comme si elles ne m’avaient jamais vu.
Le gars, en revanche, a les yeux qui pétillent.
Ils n’ont pas dĂ» prendre les mĂȘmes drogues.
Ils commencent à se désaper.
Deux des filles s’embrassent ; la troisiùme se caresse.
J’ai l’impression qu’on est là depuis des heures.
Comme si la scÚne se déroulait au ralenti.
Soudain, ma compagne brise le silence.
On va peut-ĂȘtre y aller, mon amour ? elle demande.
Tu sais que Caspar rentre le 29 ; on pourrait aller le voir.
Bonne idée, ma belle, je lui réponds.

    Je me retourne subitement pour faire face Ă  ma compagne mais... il n'y a personne. Je suis seul face Ă  ces quatre jeunes camĂ©s. Bon, j'ai ma piste. Pas la peine de traĂźner.
    Je ne sais pas trop comment cette fille a pu quitter sa cellule. On dirait que la porte s'est ouverte Ă  cause d'un court-circuit. Cela ne fait pas longtemps qu'elle est dehors et avec un peu de chance le problĂšme n'a pas Ă©tĂ© rĂ©solu. Il est donc possible que je puisse m'introduire chez Lewis-Maria sans trop de difficultĂ©. J'espĂšre...
    Et j'espĂšre aussi que Caspar ne m'attend pas lĂ -bas.
    Mon bras me gratte. Je relĂšve ma manche. Entre les hĂ©matomes, ma mycose a Ă©crit : « CrĂ©puscule. » Putain, clair que ça m'aide ça ! À moins que cela ne veuille dire que quelque chose va se passer Ă  ce moment-lĂ  de la journĂ©e et qu'il vaudrait mieux que j'en ai fini avec tout ça. Mais j'ai encore du temps devant moi, non ? En vrai, il ne m'en reste pas tant que ça. J'accĂ©lĂšre.
    Mon bras me gratte encore. LĂ , c'est franchement dĂ©sagrĂ©able. Je relĂšve encore ma manche et lis que Lewis-Maria appartient Ă  un culte secret dont les membres sont solidaires face Ă  quelque chose. Est-ce que ce culte inclut les Soars ? Oui, me rĂ©pond la mycose (l'ami cause...) mais ce sont des Soars dissidents, des rebelles. Et ils font face Ă  quoi ? LĂ , Ă©videmment, elle ne sait pas !
    J'arrive au local poubelle de mon immeuble. C'est par-lĂ  que la fille s'est enfuie. Je cherche mais ne trouve pas l'accĂšs. Pire que ça, si j'Ă©tais Spiderman, c'est mon sens d'araignĂ©e qui serait en train de hurler. LĂ , ce n'est que mon intuition. Mais quelque chose craint vraiment. Je regarde autour de moi. Le local est vide. Je suis seul. Alors, pourquoi je suis fĂ©brile tout Ă  coup ? Je regarde mon bras. Il est Ă©crit « Courage » en lettres moisies. Du courage, mais pourquoi ?
    Le crĂ©puscule, cette pĂ©riode qui prĂ©cĂšde la nuit noire. La Nuit Noire ! La fin ! Et je pense Ă  ce roman avec ce tueur barjo disciple d'AntĂ©ros ! C'est ça le crĂ©puscule ! C'est pas la fin de cette putain de journĂ©e. C'est ma fin Ă  moi, signifiĂ©e par l'arrivĂ©e d'un barjo disciple d'AntĂ©ros ! C'est ça ? Je regarde mon bras. Rien ! Évidemment !
    Je laisse tomber le Cafard, pour l'instant, et quitte le local poubelle en courant. On est le 29 et Caspar doit rentrer. C'est Caspar l'envoyĂ© d'AntĂ©ros ! Mais qui l'a envoyĂ© Ă  mes basques ? Et pourquoi ? Et oĂč aller pour ĂȘtre en sĂ©curité ? Le bureau de Black Rain !
    Putain ! C'est toujours quand on a besoin d'un taxi qu'il n'y en a pas ! Je fonce dans le mĂ©tro.  C'est pas normal ! Il n'y a personne. C'est impossible que les quais soient dĂ©serts Ă  cette heure-ci. Caspar est donc dĂ©jĂ  lĂ  et il m'attend quelque part. Je m'engouffre dans la premiĂšre rame qui se prĂ©sente. Elle est vide elle aussi et je rĂ©alise que j'ai certainement fait une Ă©norme connerie. Le mĂ©tro s'enfonce dans le noir, dans la Nuit Noire. L'Ă©clairage fonctionne correctement dans le wagon. Pourtant, la luminositĂ© dĂ©croĂźt peu Ă  peu. Le wagon est vide mais je sens une prĂ©sence. La Vision m'informe de la prĂ©sence d'un Soar invisible. Je feins de ne pas l'avoir vu. Il a l'air calme. Il m'observe. Je quitte la rame dĂšs que possible. Ce quai lĂ  est Ă©galement dĂ©sert. J'ai l'impression d'ĂȘtre dans un niveau de Silent Hill 3 et je m'attends Ă  voir dĂ©barquer des monstres Ă  tout moment. Je n'ai aucune idĂ©e d'oĂč je suis. Je regarde l'heure. C'est le crĂ©puscule, le vrai, l'officiel. Et il y a un homme. Caspar !

    Je me fige. Comme un herbivore, j'espĂšre qu'il ne m'a pas vu. Conneries ! Il m'a trĂšs bien vu mais il ne bouge pas. Je sens que quelque chose de terrible va m'arriver alors je consacre ces derniers instants, mes derniers instants Ă  mettre un peu d'ordre dans mes pensĂ©es.
    Black Rain m'a demandĂ© de remettre la Reine Ă  des Soars. Je pense qu'ils l'ont remise Ă  Lewis-Maria en Ă©change de l'accĂšs Ă  un de ses pensionnaires venant du monde oĂč ces Soars ont trouvĂ© cette technologie, celle utilisĂ©e par les gamins en 2011, que veut rĂ©cupĂ©rer Black Rain. Je pense que ces Soars et Lewis-Maria font partie d'une organisation secrĂšte devant faire face Ă  quelque chose, une menace. Et cette menace, je suis en train de me demander si je ne suis pas en train de lui faire face. Et si c'Ă©tait pour s'en assurer que ce Soar invisible me surveillait tout Ă  l'heure ? Et si cette menace Ă©tait liĂ©e Ă  AntĂ©ros ? Et c'est quoi ce type ? C'est quoi Caspar ? Et je comprends quand je le vois se mettre Ă  bourdonner. Je vois se tordre subitement de douleur, pris de convulsions. Et je comprends ce que le Joueur sait depuis le dĂ©but mais qu'il m'a cachĂ©. Il ne savait pas que Caspar Ă©tait liĂ© Ă  AntĂ©ros. Non ! Ça, il vient de l'apprendre en mĂȘme temps que moi. Mais il savait que Caspar est un Were-World, un monde-garou ! Ce type va se transformer en un monde, en une rĂ©alitĂ© qui va m'aspirer comme un trou noir et je n'ai aucune idĂ©e de lĂ  oĂč je vais me retrouver ! Autour de moi, la rĂ©alitĂ© s'effrite par couches successives, comme un vieux papier peint qu'on arrache. Et dessous, c'est toujours le mĂȘme motif qui se rĂ©pĂšte invariablement. Et j'entends ces mots :

« La reine de mon cƓur au regard non pareil,
Qui riait avec eux de ma sombre détresse
Et leur versait parfois quelque sale caresse. »

    Et alors, je me dis qu'elle ne m'a peut-ĂȘtre finalement jamais aimĂ©. Et j'ai envie de chialer. Et la Nuit devient Noire




Commentaires de Thomas :

A. Un compte-rendu trÚs littéraire, c'est cool, je trouve ça vraiment bien écrit et évocateur.

B. « Millevaux, c'est bien beau, mais cette peste a déjà contaminé tant de mondes. Lequel est celui que je cherche ?" On acte que Millevaux s'est déjà bien répandu dans le multivers. C'est cool.

C. "Vous voyez ces chĂąteaux avec tout un rĂ©seau de couloirs secrets permettant d'espionner les gens Ă  travers un miroir sans tain ou une peinture percĂ©e. La Dimension du Voyeur, c'est ça. Ça permet de voir les autres dimensions, de les espionner. " :
ça fait penser à la Camera Obscura de la Maison Carogne...

D. "C'est alors que je prends conscience que je me trouve dans une forĂȘt, oĂč toutes les couleurs sont des nuances de noir et blanc inversĂ©es. "
Les forĂȘts limbiques Ă  n'en pas douter. Auraient-elle envahi la dimension du voyeur comme Millevaux a envahi le Multivers ?

E. Tu fais une utilisation profonde de l'entrée de
L'Almanach "Qui a falsifié mon journal intime ?", c'est cool :)

F. C'est assez cool que le personnage dĂ©veloppe une mycose au bras sans crier gare pour son premier passage dans Millevaux : on voit que l'emprise dans l'air est trĂšs forte et qu'un agent extĂ©rieur peut ĂȘtre trĂšs vite contaminĂ©. Dans ce compte-rendu de partie (La ForĂȘt-Galerie), les explorateurs venus de l'extĂ©rieur de Millevaux utilisent carrĂ©ment des scaphandres pour Ă©viter des contaminations foudroyantes.

G. "OK ! J'aurais pu m'en tirer si j'avais eu un peu de chance mais les dés en ont décidé autrement. [...] Oh putain ! Je n'aurais pas dû mettre « achever » dans les options car maintenant... ça peut vraiment arriver !" : On se prive vraiment plus du tout de casser le quatriÚme mur :)

H. "Je vois un couloir, comme celui d'un appartement pourri dans un immeuble tout aussi pourri. "
Si tu veux varier les environnement urbains pourris, je te conseille Little HĂŽ-Chi-Minh-Ville :)


Réponse de Damien :

A.     Et pourtant, je ne fais pas d'effort. Je ne relis mĂȘme pas ^^

B.     Oui, j'aime bien cette idĂ©e que Millevaux n'est pas qu'un univers mais une sorte de menace, un croquemitaine du multivers. C'est un univers dans lequel on peut jouer mais aussi une menace dont il faut se protĂ©ger quand on joue dans un autre univers. C'est une variation de l'Entropie.

C.     Effectivement, mais lĂ  c'est surtout une adaptation d'un sort dans un jeu vidĂ©o que j'aime beaucoup : Eternal Darkness ^^

D.     Je n'en ai aucune idĂ©e ^^ En fait, de la dimension du Voyeur on peut aussi basculer vers d'autres mondes. Un peu comme les forĂȘts limbiques d'ailleurs...

E.     On fait ce qu'on peut ^^ je fais de plus en plus de mĂ©ta-jeux et de cut-up. C'est la faute de Batro ^^

F.     ça, c'Ă©tait l'effet L’Empreinte ^^ merci pour le lien:)

G.     LĂ  encore, c'est la faute de Batro XD

H.     Re-fanx pour le lien ^^


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#62 22 Nov 2021 16:13

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [SystĂšmes Millevaux] Comptes-rendus de partie

TUER PRÉCIEUSE

Une incursion dans un sous-monde oĂč Ă  la fois l’univers de CƓlacanthes et le thĂšme des femmes au destin tragique envahissent tout. 2Ăšme Ă©pisode de la campagne solo Millevaux/Trilogie de la Crasse par Damien LagauzĂšre

(temps de lecture  : 13 min)

Joué le 13/05/2019

Le jeu principal de cette sĂ©ance : S’échapper des Faubourgs, cauchemar de poche dans une banlieue hallucinĂ©e, par Thomas Munier

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55Laney69, cc-by-nc


Parties précédentes de la campagne Millevaux / Trilogie de la Crasse  :

1. La Reine de la Crasse
PremiĂšre partie d’une nouvelle campagne Millevaux solo-multisystĂšmes, en crossover avec la mythologie de la Trilogie de la Crasse et la ville crapoteuse et hallucinĂ©e de Mertvecgorod nĂ©e sous la plume de Christophe SiĂ©bert. OĂč un simple exĂ©cutant s’entiche pour la victime qu’il doit convoyer et tente l’impossible pour la retrouver.

    La Nuit Noire ! Caspar le WereWorld m'a envoyĂ© dans la Nuit Noire., le monde dont il est le garou. Je n'y vois... rien !

    Je suis aveugle !

    Je suis les Étoiles !
L'ombre d'Antéros et de l'Entropie obscurcit mon ciel !
La lumiÚre des Yeux et du Joueur me guide la nuit !

    Les Yeux, dĂźtes-moi oĂč je suis.
    Cet endroit a tout du repaire d'une personne extrĂȘmement antipathique. Pourtant, c'est la sortie, l’ÉCHAPPATOIRE. La seule issue pour quitter le monde-garou. Les Yeux me disent que du lierre court le long des murs et qu'une pluie noire frappe l'unique fenĂȘtre. Et cette fenĂȘtre donne sur un tas d'ordures, un tas de merde. Ça me rappelle mon studio avec vue sur la Zona mais lĂ , il y a deux portes. L'une mĂšne vers le vrai monde. Mais il est trop tĂŽt pour pouvoir l'ouvrir. Avant, me disent les Yeux, je vais devoir accomplir un rituel. Ensuite, je pourrais revenir Ă  l'ÉCHAPPATOIRE et m'enfuir. Mais pour ça, je vais devoir emprunter l'autre porte.
    De l'autre cĂŽtĂ©, c'est la MORT. Et la mort a les traits de Yezod, la Fondation, une Ă©manation d'AntĂ©ros. C'est un quartier rĂ©pugnant et malade. Les trottoirs et les murs sont couverts de croĂ»tes et de lacĂ©rations. Les affiches publicitaires sont lamentables et mettent en scĂšne une population d'ĂȘtre difformes aux membres grĂȘles et tordus. Ce monde est tordu, torturĂ© par l'Entropie. Je ne la vois pas mais je la sens. La Pluie Noire. Par moment, je butte sur des racines qui transpercent le bitume et je comprends que les racines millevaliennes s'efforcent elles aussi de tordre et contraindre ce petit univers, Caspar. LĂ , je me dis qu'il doit bien souffrir. Il est probable que le monde dont il est le garou n'a pas toujours Ă©tĂ© la proie d'AntĂ©ros, Millevaux et l'Entropie. Mais quand les Yeux me dĂ©crivent les visages des ĂȘtres torturĂ©s qui ornent les panneaux publicitaires, je comprends que Caspar aime ça. Il aime cette torture. Il aime voir son monde s'Ă©crouler sur lui-mĂȘme. Il aime souffrir. Il aime obĂ©ir aux ordres de Yezod et AntĂ©ros. Il aime sa soumission Ă  L'Entropie.
    Et lĂ , je comprends que je vais mourir. Je lĂšve les Yeux vers le Joueur et espĂšre qu'il va pouvoir me sortir de lĂ . En effet, tout cela n'est qu'un jeu et chaque jeu a ses rĂšgles. Et lĂ , les rĂšgles veulent que je meurs, non ? Pas forcĂ©ment...
    Je me rappelle la Reine. Je l'aime, je crois. J'ai peur qu'elle ne m'aime pas. Je sais qu'elle ne m'aime pas. Elle ne me dĂ©teste pas mais... elle ne m'aime pas. Pas comme... Bref ! C'est le moment d'accepter en toute humilitĂ© que je ne suis pas grand chose finalement, Ă  peine un personnage de fiction. Et mĂȘme pour un autre personnage de fiction, je ne suis pas grand chose. Pour autant, nous avons partagĂ© de bons moments elle et moi. Des moments cools, sincĂšrement cools, ouais ! Ça, je m'en rappelle et mĂȘme la Mort, mĂȘme Yezod ne pourra l'effacer, hein ? Je me concentre sur ces images emplies de ma Reine et de LumiĂšre et espĂšre que la Mort va m'Ă©pargner. J'attends le prix. Car il y a un prix, hein ?
    Et ce prix, je dois l'accepter si je veux vivre. Alors j'accepte que tout ça c'est du flan. Que ces souvenirs, mes souvenirs, ne sont qu'une rĂ©Ă©criture du rĂ©el, de l'histoire, afin de contempler dans la glace le visage d'un mec bien, d'un mec qui est « au-dessus de ça », un mec modeste qui se contente de peu, un mec sincĂšre. Mais tirer fiertĂ© de son humilitĂ©, c'est pas un peu abusé ? Et est-ce vraiment de l'humilitĂ© que d'accepter le constat qu'on a pas ce qu'on veut et qu'on l'aura jamais ? Y a eu des bons moments avec la Reine, ouais, mais... Je dois accepter que leur sens vĂ©ritable n'est pas celui que j'aimerais. Il n'y a lĂ  aucune preuve que je suis un mec bien. Ce sont juste des moments sympas en compagnie d'une nana que, finalement, je ne connais pas, qui ne me connaĂźt pas et que, pourtant, je vais devoir tirer des pattes d'un Cafard gĂ©ant si j'arrive Ă  sortir de Caspar !
    Alors, est-ce que ça suffit Ă  sauver ma peau pour cette fois ? On dirait...

    Je suis... Je suis... J'ai une queue de cheval. Je ricane sans cesse. On me trouve antipathique et intimidant. Je suis prĂȘt Ă  tout pour protĂ©ger mes secrets. Et il y a quelqu'un ici qui menace mes secrets. Il ne doit pas quitter ces Faubourgs. Il n'emportera pas mes secrets.
    J'erre en ces lieux qu'on nomme la GeĂŽle. Ils sont Ă  l'image de Yezod. Les os tordus qui en constituent les colonnes sont battus par la Pluie Noire et parcourus, enchaĂźnĂ©s et contraints par les racines et les lierres de Millevaux. C'est pourtant lĂ  qu'on trouve l'Embaumeur, celui qui sait faire de ta chair un COSTUME DE POUVOIR. L'autre, les Étoiles qui menacent mes secrets, va certainement vouloir un tel costume. Il va certainement vouloir rencontrer l'Embaumeur. Je dois l'empĂȘcher ! Alors, j'use de mes propres pouvoirs pour confiner ce quartier. Tel sont mes pouvoirs. Les os tordus de Yezod sont aussi fait pour ĂȘtre tordus et pliĂ©s. Et il aime ça, le bougre. Il aime torturer et ĂȘtre torturĂ©. Il aime souffrir autant que faire souffrir. Alors, je contrains ses os Ă  former un barrage infranchissable. Jamais les Étoiles n'accĂ©deront Ă  la GeĂŽle !

    Non, pas sĂ»r que cela suffise Ă  sauver ma peau finalement. Je tombe. Je ne vois rien mais je sens que je tombe. J'atterris dans de la boue. Mais c'est une boue vivante. Je la sens palpiter. Je sens aussi des ossements. Des os humains. Et non humains. Je me retrouve avec entre les mains un crĂąne aux dimensions Ă©tranges. Ce truc possĂ©dait une mĂąchoire allongĂ©e et des cornes. Je tĂątonne encore, Ă  quatre pattes dans ce que je devine ĂȘtre une sorte de fosse commune. Il y a un cadavre plus rĂ©cent. Je palpe son visage et crois le reconnaĂźtre. Ce crĂąne chauve ne m'est pas inconnu. Je la reconnais. C'est une des filles qui bossent dans mon quartier. Elle est sympa. Elle a une tĂȘte bizarre. C'est parce qu'elle se rase le crĂąne. Ça lui donne un cĂŽtĂ© punk mais fragile aussi. Je l'aime bien. Je la connais pas. On a jamais vraiment parlĂ©, juste Ă©changĂ© des banalitĂ©s, mais je l'aime bien. Elle se fait appeler PrĂ©cieuse. C'est bien trouvĂ©. Que fait-elle là ? Est-elle vraiment morte ? Elle ouvre les Yeux. Puis-je la sauver ?

Je suis les Étoiles !
Ici et maintenant, je sers PrĂ©cieuse contre mon cƓur pour lui donner une Ă©tincelle !
Je suis les Étoiles !

    Les Yeux, dĂźtes-moi...
    Les Yeux savent que c'est injuste mais, pour sauver PrĂ©cieuse, je dois la tuer dans son sommeil. Les Yeux me tendent cette rapiĂšre. Je la dissimule dans mon dos et, toujours dans la boue, je berce PrĂ©cieuse pour qu'elle s'endorme. Puis, alors qu'elle a de nouveau fermĂ© les Yeux, je lĂšve l'arme au-dessus de son cƓur. Et alors qu'un CƓlacanthe de trois mĂštres de long glisse vers moi, dĂ©vorant tout sur son passage, j'enfonce la pointe de la rapiĂšre dans le cƓur de PrĂ©cieuse et les Yeux s'ouvrent de nouveau sur ce quartier de MORT.

    LA LUMIÈRE ENFERME ET L'OBSCURITÉ LIBÈRE, est-ce lĂ  le sens de ma cĂ©cité ? Dois-je accepter la Nuit Noire. Dois-je accepter de m'en remettre aux Yeux pour sortir d'ici ? Je dois trouver l'endroit oĂč accomplir ce rituel.

Je suis les Étoiles !
Ici et maintenant, je m'en remets aux Yeux pour savoir oĂč accomplir le rituel !
Je suis les Étoiles !

    Et les Yeux me parlent. Ils vont me dire oĂč me rendre mais avant je dois accepter d'ĂȘtre le vassal de la douleur. Je dois me soumettre et accepte d'offrir ma souffrance Ă  Yezod. Les mots sont mes alliĂ©s. Les maux sont mes alliĂ©s ? Les Yeux sont des salauds ! Et quelle forme va prendre cette douleur. Un archer, rĂ©pondent les Yeux. Et il est dĂ©jĂ  lĂ , devant moi. Il pointe son arc dans ma direction et je ne dois pas tressaillir, pas bouger, accepter. Et lui, pourquoi fait-il ça ? Pour trouver le bonheur me disent les Yeux. L'image de Saint-SĂ©bastien s'imprime dans mon cerveau. Je retiens mon souffle et attends. Ça pique ! Le COSTUME DE POUVOIR ! C'est lĂ  que je dois me rendre. Pour ça, je dois trouver le PASSAGE. Mais oĂč est-il ? Et Ă  quoi ressemble-t-il ? Les Yeux me dĂ©crivent une grotte qu'ils qualifient de stellaire. Je ne comprends pas ce que ça veut dire. Mais Stellaire... ce sont les Ă©toiles. Et les Étoiles, c'est moi. Cette grotte, ce serait moi ? Ou alors, elle serait en moi ? Le PASSAGE serait en moi, je pourrais y accĂ©der de moi-mĂȘme ? L'espace d'un instant, j'envisage la structure fractale de Caspar. Le WereWorld est un monde dans un homme qui est dans un monde. Et dans ce monde Ă  l'intĂ©rieur d'un monde dans un homme qui est dans un monde, il y a moi, un homme, avec dedans... un PASSAGE, vers oĂč ?

    L'autre va venir. Je le sais. Je dois l'empĂȘcher de rencontrer l'Embaumeur. Je vais leur montrer Ă  tous ! Ma puissance et la puissance de Yezod ! Je m'offre Ă  la Pluie Noire ! Je m'offre Ă  la Nuit Noire ! J'offre ma souffrance Ă  Yezod ! Je tords mes os en l'honneur d'AntĂ©ros jusqu'Ă  ce que mes membres dĂ©formĂ©s projettent l'ombre d'un ĂȘtre difforme et monstrueux. Cette ombre voĂ»tĂ©e aux longs bras et aux longues jambes finissant par des griffes acĂ©rĂ©es se dĂ©tache de moi et prend sa place dans la Nuit Noire. LĂ , elle attend. Elle attend les Étoiles et les dĂ©chirera. Elle offrira cette souffrance Ă  Yezod et AntĂ©ros. J'en ris d'avance. Et maintenant, je rejoins le PASSAGE. Dans un ricanement, je me fond dans l'ombre. J'observe les Étoiles se jeter dans la gueule du loup.
    Si les Étoiles survivent, il y a fort Ă  parier qu'elles se rendront dans LE PLAN DANS UNE TÊTE. Mais qu'est-ce qui se cache sous ce chapiteau froid et humide ? Quelle parade monstrueuse s'y terre ? Quand le vent souffle, on dirait les voiles d'un vieux galion. Ceux qui habitent lĂ  sont-ils des pirates ? Cachent-ils un trĂ©sor ? Sont-ils au service ou se cachent-ils d'AntĂ©ros ? Je dois penser Ă  tout si je veux prĂ©server mes secrets.

    Et du COSTUME DE POUVOIR, une ombre tordue rampe jusqu'Ă  LA LUMIÈRE ENFERME ET L'OBSCURITÉ QUI LIBÈRE.

    De ma grotte stellaire, du PASSAGE, les yeux me guident jusqu'au lieu du rituel. LĂ , dans LE COSTUME DU POUVOIR, l'Embaumeur va m'aider. J'espĂšre...

    Je ricane, je ricane mais... Ma crĂ©ature a dĂ©sertĂ© LE COSTUME DE POUVOIR. Pourquoi ? Quelle trahison ! Qu'Ă  cela ne tienne, j'en crĂ©erai une autre, plus grande, plus forte, plus docile. Pour cela, je sculpte les ombres avec prĂ©cision. Je dessine un ĂȘtre courbĂ© recouvert de plumes. Je le fais disposĂ© Ă  m'aider. Une aura semble Ă©maner de lui. Je rĂ©pands sur lui la malĂ©diction de Millevaux. Il sera mon acolyte, mon garde du corps, envahi de mauvaise herbe. Les plumes et l'herbe. La faune et la flore... Ă  mon service...
    Et maintenant, vole ! Vole vers les Étoiles ! Vole vers le COSTUME DE POUVOIR !

    Que se passe-t-il ? Je parlais avec les Yeux et se dessinait l'Ă©bauche d'UN PLAN DANS UNE TÊTE. Ma tĂȘte ? Les Yeux parlent toujours mais le Plan a disparu. Ou plutĂŽt, je ne le vois plus. Je ne le sens plus. Quelque chose fait... obstacle.

    ROHUM m'a dit oĂč trouver l'Embaumeur. Il m'a dit qu'il m'aiderait pour le rituel. Mais, le PLAN DANS UNE TÊTE, je ne l'ai plus. Ou plutĂŽt, il est lĂ  mais je n'y ai plus accĂšs. Qui l'a bloqué ?
    Les Yeux me guident vers l'Embaumeur et le COSTUME DE POUVOIR qui me permettra de rentrer chez moi. Une fois le rituel accompli, je devrai foncer jusqu'Ă  l'ÉCHAPPATOIRE en espĂ©rant qu'aucune galĂšre ne me tombe encore dessus. Sur un plan purement statistique, c'est possible.
    Mais, alors que j'approche de l'antre de l'Embaumeur, je sens la tempĂ©rature monter de plus en plus malgrĂ© la Nuit Noire et la Pluie Noire. Et pourtant, le vent souffle. Un vĂ©ritable cyclone. N'y voyant rien, je ne sais pas l'origine de cette mĂ©tĂ©o paradoxale mais plus j'avance, plus j'ai l'impression de danser au bord d'un volcan.
    Puis, les Yeux m'indiquent que je viens d'arriver Ă  une espĂšce de campement, dans un squat pourri. Ils me dĂ©crivent un feu de camp, un sac Ă  dos et un tas de couvertures. Il y a des boites de conserves vides par terre. Il fait toujours chaud mais moins que dehors. Est-ce la planque de l'Embaumeur ? Oui, mais il n'est pas lĂ . Le COSTUME DE POUVOIR est lĂ  lui par contre. Un gros scaphandre de terre et de bois. Je passe ma main dessus et sens les symboles gravĂ©s dessus. Je reconnais des symboles alchimiques. Je reconnais aussi certaines des runes utilisĂ©es par Corso. Il y a d'autres symboles aussi que je ne connais pas. Cet artefact est un melting-pot, pour ne pas dire un pot-pourri, de toutes les magies connues et inconnues. Et de truc est sensĂ© me ramener chez moi.
    Je dĂ©couvre une ouverture dans le dos. Je pourrais m'y faufiler. Mais j'ai l'impression que ce ne doit pas se passer comme ça. DĂ©jĂ , je ne peux pas voler ceci Ă  l'Embaumeur. Ce ne serait pas correct. Et puis, pour le rituel, les Yeux vont me demander quelque chose, hein ? Ce monde-garou est rongĂ© par Yezod, la souffrance. Aussi, vais-je encore offrir un peu de souffrance Ă  ce monde pour pouvoir m'en aller. Alors, les Yeux, que voulez-vous ?

    « Repartir Ă  zĂ©ro ! »

    Quoi ? Je ne comprends pas. Qu'est-ce que ça veut dire, repartir Ă  zĂ©ro ? C'est quoi, zĂ©ro ? C'est oĂč ? À mon arrivĂ©e dans ce monde ? Au dĂ©but de cette affaire Ă  la con ? Quand Black Rain m'a demandĂ© de ramener la reine aux Soars ? Avant ? À la crĂ©ation de l'univers ? À la mort de l'Hommonde ? C'est quand zĂ©ro ? C'est oĂč ? ZĂ©ro, c'est rien ! C'est le nĂ©ant ! C'est zĂ©ro. ZĂ©ro, c'est pas le dĂ©but. Le dĂ©but, c'est un. ZĂ©ro, c'est juste avant. Alors les yeux, vous voulez retourner au nĂ©ant ? Avant le dĂ©but, avant de naĂźtre... Vous voulez mourir avant d'ĂȘtre nĂ©s ? Pour renaĂźtre ? Ou ne pas naĂźtre ? NaĂźtre ou ne pas naĂźtre, telle est la question ?
    Les Yeux sont nĂ©s quand je suis arrivĂ© dans ce monde. Avant, c'est ce quai de mĂ©tro oĂč Caspar s'est transformĂ© pour m'aspirer ici. Alors, c'est lĂ  que je dois retourner. Dans le mĂ©tro. L'ÉCHAPPATOIRE, c'est le mĂ©tro ! OK, j'enfile cette armure bizarre et je fonce. Et tant pis pour l'Embaumeur.
    Une fois dans l'armure, je sens des racines et de fines tiges s'enrouler autour de moi et s'insĂ©rer dans ma bouche, mes narines et sous mes ongles. Ça fait mal. L'ultime cadeau de et Ă  Yezod. Sans mĂȘme avoir l'impression de me dĂ©placer, je me retrouve dans la grotte stellaire de mon PASSAGE. Et de lĂ , je rejoins l’ÉCHAPPATOIRE.
    FenĂȘtre avec vue sur un tas de merde, deux portes. Je vais rentrer chez moi.

Je suis les Étoiles !
Ici et maintenant, pour briller malgré l'obscurité !
Ici et maintenant, pour rentrer chez moi, je dis adieu aux Yeux !
Je suis les Étoiles !

    L'espace d'un instant, je suis dans une piĂšce aux murs blancs. Il y a peu de meubles, des livres sur des Ă©tagĂšres blanches elles aussi. Une porte est ouverte. Je vois un homme, de dos, en train de taper quelque chose sur son ordinateur. Je n'ai pas le temps de faire un pas dans sa direction  que tout change autour de moi. Mais, dans un coin de mon champ de vision, je vois. Je ne suis pas seul Ă  fuir le monde-garou. Une ombre tordue faite de plumes et d'herbes. Elle se faufile dans les interstices que j'emprunte moi-mĂȘme entre les mondes. Elle me suit. Merde !


Sur l’utilisation de S’échapper des Faubourgs en solo :

Damien :

Et voila le CR de mon hack solo de S’échapper des Faubourgs.  et ben... ça tourne plutĂŽt pas mal. et ça aurait mĂȘme tournĂ© mieux si j'avais mieux prĂ©parer mes tables ^^ mais en vrai, ça tourne. lĂ , j'ai fait court en me limitant Ă  un seul rituel pour pouvoir sortir. mais y a carrĂ©ment moyen. en fait, j'ai remplacer la rose des vents par une table d'actions Ă  cocher pour mon perso. j'ai utilisĂ© la mĂȘme pour l'antago que je jouais en plus avec le MJ Solo. et j'ai quand mĂȘme rajoutĂ© une table d' « action du MJ ». malgrĂ© mes craintes, ça ne s'est pas rĂ©vĂ©lĂ© superflu. au contraire mĂȘme, ça a vraiment le potentiel pour rajouter du piment. et maintenant que Haze est de retour chez lui, je vais reprendre mon enquĂȘte lĂ  oĂč le monde-garou l'avait contraint de la laisser ^^ bonne journĂ©e Ă  toi

Thomas :

Tu as utilisé le plan des faubourgs ? Tu as capté que le rituel d'échappatoire c'était une métaphore du suicide ?

Damien :

j'ai utilisĂ© le plan en l'adaptant car je n'ai pas pu l'imprimer. j'ai donc fait des tableaux et tout pour coller le plus possible Ă  l'esprit. aprĂšs, j'ai rajoutĂ© des actions en vue du solo. et lĂ , pour le test je me suis bornĂ© Ă  la rĂ©alisation d'un rituel dans un des quartiers puis emprunter l'Ă©chappatoire. j'avoue ne pas avoir du tout capter la mĂ©taphore ^^ d'autant plus que lĂ , il s'agissait concrĂštement de quitter ce monde pour retourner dans celui d'origine .aprĂšs, ça n'a pas Ă©tĂ© sans laisser quelques plumes ni rapporter des emmerdes pour la suite. mais j'ai parlĂ© des Faubourgs sur la page FB du jdr Silent Hill. Ă  mon avis, ça peut trĂšs bien tournĂ© aussi et lĂ , par contre, la mĂ©taphore du suicide prend toute sa dimension. mais il faudra que je trouve le temps de remettre bien mes notes aux propres et tester ça plus longuement dans une version Silent Hill ou mĂȘme Chtulhu, selon le type de crĂ©atures qui hantent les lieux. et puis, cette mĂ©canique peut trĂšs bien servir Ă  narrer les aventures et les visions d'un PJ au bord de la folie. qu'en penses-tu?

Thomas :

Oui, S’échapper des Faubourgs emprunte pas mal Ă  Silent Hill donc un crossover serait absolument pertinent. Et en effet, ça peut aussi ĂȘtre un bon outil pour motoriser un cauchemar Ă  l’intĂ©rieur d’une campagne:)


Commentaires de Thomas aprÚs lecture du récit :

A. IntĂ©ressant de prendre comme prĂ©texte pour une partie de S'Ă©chapper des Faubourgs que le protagoniste s'est fait happer par un Wereworld. D'oĂč vient ce concept de monde-garou ?

B. Pour info, d'aprĂšs les rĂšgles de S'Ă©chapper des Faubourgs, les quartiers de la Mort et de l’Échappatoire ont la mĂȘme apparence.

C. Peux-tu nous dire d'oĂč vient le concept d'AntĂ©ros ?

D. L'homme à la queue de cheval est le deuxiÚme PJ des Faubourgs joué avec ton générateur de PJ ?

E. « Les Yeux savent que c'est injuste mais, pour sauver Précieuse, je dois la tuer dans son sommeil. » Tu as bien capté la logique de S'échapper des Faubourgs qui tend à ce que les PJ soient plus cruels que les « monstres ».

F. Je pense que tu as utilisé The Name of God sur ce solo : ça a eu un gros impact ou c'était juste un peu de couleur ?

G. « Le WereWorld est un monde dans un homme qui est dans un monde. Et dans ce monde Ă  l'intĂ©rieur d'un monde dans un homme qui est dans un monde, il y a moi, un homme, avec dedans... un PASSAGE, vers oĂč ? » Mindfuck :)

H. Il y a un sacré jeu avec le quatriÚme mur de décrire les décors indirectement, c'est-à-dire non pas vu par les yeux du personnage mais décrits à lui par les Yeux, c'est-à-dire le Joueur.

I. Ton costume de pouvoir, scaphandre de terre et de bois, m'Ă©voque les golems dans le cauchemar Golems de CƓlacanthes. L'arrivĂ©e dans le dos du Joueur penchĂ© sur son ordinateur contribue aussi Ă  m'y faire penser, puisque les golems conduisent vers le MĂ©ta-Monde


Réponse de Damien :

A. C'est une création personnelle ^^ un flash que j'ai eu.

B. J’avoue qu'au bout d'un moment, je suis tellement dans mon truc que j’oublie les rùgles ^^

C. De Nuit Noire, trÚs bon roman (euphémisme) de Christophe Siébert.

D. Ça vient de Muses et Oracles ce genre de dĂ©tails.

E. Normalement, dans The Name of God, ce sont les autres joueurs qui jouent les Yeux. Là, c'est tombé comme ça au hasard du tirage de mots-clé.

F.     Les 2 ! l'air de rien, ce jeu est vraiment bon.

G. ^^ on fait ce qu'on peut.

H. Les Yeux viennent vraiment de The Name of God mais j'aime bien faire du mĂ©ta-jeu aussi. J'en profite d'ĂȘtre en solo. À plusieurs... on va dire que c'est pas forcĂ©ment bien vu ^^

I. Mais ça vient clairement de CƓlacanthes, oui :)


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie crĂ©ative. Univers artisanaux.
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