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#51 15 Jan 2021 11:27

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [Syst√®mes Millevaux] Comptes-rendus de partie

R√Č√ČCRIRE LE R√ČEL

Dans la forêt post-apocalyptique, quand on est chamane nécromancien, traquer les tueurs en série n’a rien de simple ! Un récit par Damien Lagauzère.

(temps de lecture  : 24 mn)

Le jeu : Psychomeurtre, les meilleurs des profilers contre les pires des serial killers

Joué en solo le 10/03/2019

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Jason Spaceman, cc-by


Et voila donc mon petit Psychomeurtre à la sauce Millevaux et Don't Rest your Head.
J'avoue, j'ai eu du bol aux D, ça aurait pu beaucoup plus mal se mettre. sur le plan technique, j'ai géré les jets d'investigation avec le talent de fatigue de don't rest (avec le risque de sombrer et de virer dans un cauchemar de Coelacanthes, mais ça n'a pas eu lieu) . et pour les cochages relevant du role play, je me suis créé un talent de folie consistant à "écrire" le réel. donc, si ce pouvoir fonctionne, il me donne la possibilité de valider mes hypothèses ^^ mais bon, avec Don't rest, il y a toujours le risque que ça tourne très mal. Mais j'ai vraiment eu du bol. Globalement j'ai eu pas mal de réussites et le Tourment n'a pas dominé tant que ça ou, en tout cas, pas quand ça m'aurait vraiment été défavorable ^^


À lire en écoutant :

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Basement Apes Vol.1, par Sunwatchers, la circularité psyché-jazz, la transe chamanique, le non-lieu cosmique


L’Histoire:

    On m'appelle le mHaze. Comme tous les shamans du Clan des Arbres, je dissimule mon visage derri√®re une cagoule de cuir surmont√©e de bois de cerf.
    Mon nom n'est pas comme ceux des autres membres du Clan car je suis une ¬ę¬†pi√®ce rapport√©e¬†¬Ľ. C'est mon p√®re adoptif NoAber, qui me l'a donn√©. Et NoAnde, le shaman qui m'enseigne, m'a dit qu'un jour je conna√ģtrai l'origine de ce nom. J'esp√®re que NoAber vivra assez longtemps pour me r√©v√©ler ce secret. Il va de plus en plus mal. Et j'ai de moins en moins de temps √† lui consacrer.
    J'ai aussi de moins en moins de temps √† consacrer √† l'art des shamans. Aujourd'hui, toute mon attention est concentr√©e sur la recherche de la chose qui a tu√© ma compagne, Edes¬†!
    NoAnde m'a donn√© son accord pour que ma route s'√©loigne un temps de celle du Clan. Il sait qu'il ne s'agit pas d'un simple vengeance. Ce qui a tu√© Edes a d√©j√† tu√© auparavant et tuera encore. Il faut que quelqu'un l'arr√™te. Et le temps m'est compt√© car, si comme je le pense, ce Horla est soumis √† un cycle, je dois le trouver avant qu'il ne quitte notre monde. Mais de combien de temps dispose-je en r√©alit√©¬†? Je n'en sais rien.

    Nous sommes le 19 Vrillette,

¬ę¬†J'veux bien couper les arbres et mettre la charrue !
Mais avant le vendredi saint, la terre saigne, et apr√®s elle bouffe plantes et hommes.¬†¬Ľ

    Cela fait maintenant deux jours que j'ai quitt√© le Clan des Arbres. J'erre dans les bois, me fiant √† ce que je crois, √† ce que j'esp√®re, √™tre sa trace. Et je trouve une nouvelle victime. C'est un homme cette fois. Il a la peau rouge et une veste de b√Ľcheron. Je sens encore sa transpiration. Il est mort il y a peu. Le monstre est-il encore dans les parages¬†?
    Le pauvre homme a √©t√© rou√© de coups. Il est couvert d'h√©matomes. Ses yeux et ses l√®vres sont gonfl√©es. Son nez √©cras√© saigne. Ses l√®vres aussi. Je le palpe et constate que ses c√ītes sont cass√©es, enfonc√©es. Les os de ses bras et de ses jambes ont √©galement √©t√© bris√©s √† mains nues. Comme Edes...
    Je remarque √©galement un impact au niveau du cr√Ęne. Il a √©t√© touch√© √† la t√™te. Par un caillou peut-√™tre¬†? Il faudrait que je le trouve. Je regarde autour de moi. La for√™t offre bien des endroits o√Ļ se cacher, o√Ļ tendre un pi√®ge. Est-il possible que ce monstre ait attendu ici qu'une innocente victime passe par hasard¬†? Si mon hypoth√®se est juste et qu'il est soumis √† un cycle, il va vouloir en finir avec sa t√Ęche avant d'√™tre contraint √† rejoindre un autre monde. Aussi, il est probable qu'il connaisse cet endroit. Il sait qu'il y a du passage. D'une certaine fa√ßon, il est chez lui. Et il est fort probable qu'il ne soit pas loin ou qu'il compte revenir. Si c'est le cas, malgr√© l'√©ventuelle urgence due √† l'ach√®vement de son cycle, il doit rester confiant.

    √Ä ce stade de mon enqu√™te, je pense qu'il n'a peut-√™tre pas forme humaine. Sinon, il ne prendrait pas la peine de se cacher ou d'attaquer √† distance. Il pourrait approcher ses victimes et tenter de se faire passer pour un ami.
    Cette nouvelle victime a √©t√© tu√©e non loin du territoire du Clan des Arbres. Peut-√™tre que ce Horla est li√© d'une fa√ßon ou d'une autre √† cet endroit. En tous cas, je pense qu'il le conna√ģt bien.
    Ce rituel qu'il veut ou doit accomplir avant de quitter Millevaux suppose la mort de plusieurs personnes. Combien¬†? Il a certainement d√©j√† tu√© avant. Et il est probable que la fr√©quence de ses crimes s'acc√©l√®re s'il est loin du compte. Peut-√™tre, d'ailleurs, que l'accomplissement de ce rituel lui permettrait de rester ici¬†?

    Je fouille les environs, √† la recherche du caillou qui a servi √† assommer le b√Ľcheron. Ce faisant, je trouve aussi des empreintes de pas. Et elle confirme mon hypoth√®se. Ce Horla n'a pas figure humaine. Ces traces sont de taille humaine mais elles pr√©sentent d'√©tranges d√©formations, comme si les orteils s'√©taient assembl√©s pour former des sabots de chair. Ne trouvant pas ce maudit caillou, je me concentre sur ses empreintes. Je ferme les yeux et demande, humblement, leur aide aux esprits de la For√™t. Je sens qu'ils me sourient. Cette chose n'est pas humaine mais se d√©place comme un humain, sur ses deux pattes arri√®res.

    Je remercie les esprits pour leur aide. J'ai encore beaucoup de questions √† leur poser mais je sais, par exp√©rience, qu'il ne faut pas abuser de leur bont√©. Je me rappelle les le√ßons de NoAnde √† ce sujet. Les esprits ne sont pas l√† pour nous servir. C'est nous qui les servons. Et s'ils acceptent de r√©pondre √† nos requ√™tes, c'est uniquement parce que cela sert leurs int√©r√™ts. Ce que nous croyons √™tre nos motivations, nos buts, sont en r√©alit√© les leurs...

    Je ne sors pas d'un r√™ve. Je voudrais sortir d'un r√™ve, un de ceux o√Ļ les Esprits seraient venus me visiter et me dispenser leurs bons conseils. Mais, depuis la mort d'Edes, je ne dors plus. Est-ce la vengeance qui me tient √©veill√©¬†? La douleur¬†?
    J'ai attendu longtemps, assis √† c√īt√© du cadavre de ce b√Ľcheron. Mais rien n'est venu. Ni le sommeil, ni l'illumination, ni le meurtrier... Rien, ni personne. Alors, apr√®s plusieurs heures pass√©es √† r√©fl√©chir, j'ai d√©cid√© de me lever.
    Mais ces heures n'ont pas √©t√© vaines. J'ai beaucoup r√©fl√©chi. Peut-√™tre que je me trompe en pensant que c'est un Horla qui a tu√© Edes. Peut-√™tre n'est-ce qu'un homme, un vilain estropi√©¬†? Ou un sorcier pensant servir une d√©it√© Horla¬†? En tous cas, peut-√™tre que le tueur, quelle que soit sa nature, est malgr√© tout soumis √† un cycle. Il y aura donc d'autres victimes. Mais cela veut aussi dire qu'il y en a eu d'autres avant¬†! Si je les trouve, j'aurais peut-√™tre de nouveaux indices.
    Je m'approche d'un arbre, un Noyer. Je pose mes mains √† plat contre le tronc. Je me rapproche encore. Je colle ma joue contre lui. Je ferme les yeux et cherche √† entendre le battement de son cŇďur. A-t-il quelque chose √† me dire concernant les autres victimes¬†?

    Un flash¬†!

    ¬ę¬†Change de lieu¬†! Une chasse aux sorci√®res¬†!¬†¬Ľ

    Qu'est-ce que √ßa veut dire¬†? Je traquerais donc une sorci√®re¬†? Et elle serait ailleurs¬†?

    Bien, mais... Je veux en savoir plus sur les autres victimes. Alors¬†?
    Alors, oui¬†! Il y en a eu d'autres¬†? Je vois tout ces petits points luisant faiblement dans les t√©n√®bres. Autant d'√Ęmes perdues. Elles se r√©partissent dans l'espace et le temps, entre les mondes des vivants et des morts et des Esprits et du R√™ve. Pour l'heure, il n'y aurait eu qu'un seul cycle. Celui-ci serait donc le premier mais il aurait commenc√© il y a longtemps. La fin n'est pas proche mais le rythme pourrait pourtant s‚Äôacc√©l√©rer.
    Mais pourquoi¬†? Que veut cette sorci√®re¬†? Puisqu'il semble bien qu'il s'agisse d'une sorci√®re. L'Esprit du Noyer, peut-il m'aider¬†? Je regarde dans ma besace et en tire trois noix.

    Et je suis soudain en nage¬†! Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je m'accroche √† cet arbre avec la terrible, l'horrible peur de tomber, de chuter de son sommet et de mourir √©cras√© au sol. Je ferme les yeux le plus fort que je peux. Je sens le frottement de l'air contre mon visage. Cette sensation de chute, de vertige est insoutenable. Je tombe √† genoux¬†! J'ouvre les yeux et constate que je suis bel et bien tomb√©, oui, mais seulement du haut de ma personne. Quel avertissement les Arbres ont-ils voulu m'adresser¬†? Je m'examine. Malgr√© tout, j'ai r√©ellement peur de m'√™tre bless√©. Mais je n'ai finalement qu'une vilaine bosse. Je la touche. Je la presse. J'ai l'impression qu'il y a quelque chose dedans. Mais ce n'est qu'une impression, une sensation sans fondement car je suis si fatigu√©.
    Je ferme les yeux et je vois un astre se dessiner dans la nuit. Et j'ai le terrible pressentiment d'un effondrement √† venir.

    Je regarde autour de moi. J'ai l'impression qu'on m'observe. Pourtant, je suis seul. Et je pense √† mon p√®re adoptif, NoAber. Il m'a recueilli quand j'√©tais enfant. Il m'a donn√© √† manger, √† boire. Il  m'a soign√© et m'a donn√© mon nom. Je n'ai pas le m√™me nom que les autres hommes du Clan des Arbres. NoAber voulait que je sache que je venais d'ailleurs. Mais il ne voulait pas que j'en souffre. Il voulait au contraire que j'en sois fier et que je fasse de mes origines une force, un don pr√©cieux pour le Clan. C'est aussi pour √ßa que j'ai choisi de devenir shaman. Je lui dois beaucoup. Je lui dois tout. Et ne devrais-je pas √™tre √† ses c√īt√©s aujourd'hui alors qu'√† son tour il a besoin de moi¬†?

    Inutile de rester ici. Les Arbres ont √©t√© clair quant √† la n√©cessit√© de quitter cet endroit. Mais pour aller o√Ļ¬†? Je sais qu'il y a eu d'autres victimes par le pass√©. Et il y en aura d'autres¬†! Je sais aussi qu'il est possible que ces meurtres ne soit pas le fait d'un Horla mais d'une sorci√®re aux pieds difformes. Mais peut-√™tre change-t-elle d'apparence au moment de passer √† l'acte¬†?
    Je ne sais pas pourquoi elle agit ainsi. Elle ob√©it √† un cycle, un cycle long. Mais son rythme n'est pas n√©cessairement r√©gulier et tout pourrait s'acc√©l√©rer, d'autant plus que j'ai eu cette vision de chute et d'effondrement. Et cet astre dans la nuit, quel est son r√īle¬†?
    Tue-t-elle pour ob√©ir √† une puissance sup√©rieure¬†? Pour s'attirer ses faveurs¬†? Est-elle seulement folle¬†? Comment le savoir¬†? Elle a tu√© Edes et cet homme en les rouant de coups mais... et si il y avait autre chose¬†? Je dois examiner les corps. Je soul√®ve le corps du b√Ľcheron et d√©cide de rentrer. L√†, je tenterai d'en savoir plus.

    C'est avec joie que je retrouve le Clan des Arbres, m√™me si je ne suis pas parti si longtemps que √ßa. Je m‚Äôenquiers de l'√©tat de sant√© de NoAber et constate que rien n'a chang√©. Je fais semblant d'√™tre optimiste.
    Je d√©pose ensuite le corps du b√Ľcheron et explique mon plan √† NoAnde. Cela me fait plaisir et me rassure que celui qui m'a tout appris de l'art des shamans du Clan des Arbres approuve ma qu√™te et valide mes hypoth√®ses. Ne voulant pas abuser de sa g√©n√©rosit√©, je n'ose pas lui demander de m'assister dans ce rituel de n√©cromancie. Mais je lui demande tout de m√™me de bien vouloir veiller sur NoAber.
    Je pr√©pare les corps, celui d'Edes et celui du b√Ľcheron. Je les lave. Je les habille avec des v√™tements propres. Je peins sur leurs visage, leurs mains et leurs pieds les symboles qui me permettront, par le truchement des Esprits, de lire en eux, de les faire parler. Je dois savoir pr√©cis√©ment ce qu'on leur a fait. Une fois les corps pr√©par√©s, je dessine le pentacle qui va les accueillir et dispose, aux points symboliques, des coupelles remplies d'encens, de p√©tales de fleurs, de bougies. Je n'ai pas dormi depuis des jours. J'esp√®re que ma concentration ne va pas s'en ressentir. J'ai tellement besoin de savoir.
    Je me concentre. Je gobe une poign√©e de noix. J'entonne le chant rituel en dansant autour du pentacle. Une fracture¬†! Dans la r√©alit√©¬†! La transe s'empare de moi. Je perds le contr√īle. Les dessins, le pentacle, les corps¬†! Tout change de forme. L'espace autour de moi se redessine. Je suis entour√© de symboles √©tranges que je ne comprends pas. Il y a pourtant un sens √† cela. Quel est-il¬†? Je regarde le corps d'Edes. Il est tordu dans tous les sens. Lui aussi dessine de nouveaux symboles. Il semble vouloir me dire quelque chose. Edes veut me dire quelque chose. Mais quoi¬†? La bosse, celle que je me suis faite en me cognant dans la for√™t, se met √† pulser. Ce qu'il y a dedans, car il y a vraiment quelque chose dedans, veut sortir¬†! La transe s'est empar√©e de moi. Je suis en transe¬†! Je suis l'incarnation de la transe. La transe incarn√©e¬†! Et pourtant, il y a ce voile entre moi et la v√©rit√©, entre moi et ce que les corps tentent de me dire. Je dois d√©chirer ce voile et lire la r√©alit√©¬†!
    Et d'un coup de t√™te, les bois fix√©s √† ma cagoule √©corchent, tailladent et balafrent le r√©el. Et derri√®re, je vois, non pas cette sorci√®re meurtri√®re, mais ses buts, ses objectifs. C'est une page blanche. Je prends un bout de charbon et j'√©cris.

    Cette sorci√®re veut s'attirer les faveurs d'une d√©it√© Horla. Elle accompli ces meurtres √† des dates pr√©cises, selon un calendrier connu d'elle seule. Mais il y a une certaine logique derri√®re tout cela. Il y aura d'autres morts car la d√©it√© Horla est exigeante.

    Je l√Ęche le bout de charbon. Je recule. Je regarde cette page de r√©el. Elle n'est plus blanche. Je lis l√† ce qui anime cette sorci√®re. C'est √ßa, elle tue pour s'attirer les faveurs d'une d√©it√© Horla.
    Et je m'√©croule au sol, agit√© de spasmes. Je sens quelque chose cogner √† l'int√©rieur de cette bosse. Puis, ces mouvements se calment et s'arr√™tent. Je me rel√®ve et me rue vers un miroir. Cette bosse a chang√© de forme. Elle ressemble maintenant √†... un serpent qui se mord la queue¬†?

    J'ai besoin de repos. Je suis √©puis√©. Pourtant, impossible de dormir. R√™ver me ferait du bien. Les Esprits pourraient venir me parler, me r√©conforter, purifier mon √Ęme. Et pourtant, je ne dors pas.  Est-ce que cela veut dire que le repos de l'√Ęme m'est interdit d√©sormais¬†? √Ä moins que je ne trouve le repos qu'avec la mort de cette sorci√®re¬†? J'ai pourtant besoin de me changer les id√©es. Mais j'ai toujours besoin d'apprendre. Alors, je rejoins NoAnde. Je lui raconte cette √©trange exp√©rience. Il me sourit et me dit qu'il n'a pas de r√©ponse. Et s'il y en a vraiment une, elle appartient aux Esprits de la For√™t, aux Esprits des Arbres. Alors, il me raconte l'histoire de l'Esprit du Noyer et comment les Noix permettent de voyager entre les mondes. Il me raconte aussi la lutte contre les CŇďlacanthes. J'aime √©couter ses histoires. Elles sont toujours riches d'enseignements. NoAnde me jure qu'il n'a pas de r√©ponse √† mes questions concernant cette sorci√®re, mais ce n'est certainement pas par hasard qu'il me parle du Noyer et des CŇďlacanthes.

    Je passe ma main sous ma cagoule. La bosse est toujours l√†, avec sa forme √©trange. Dois-je y voir un message des Esprits¬†? Un serpent qui se mord la queue... Dois-je voir l√† qu'il s'agit bien d'un cycle, de quelque chose qui va se r√©p√©ter¬†? Ou alors... est-ce que cela voudrait dire que je me d√©vore moi-m√™me en me lan√ßant dans cette qu√™te, cette enqu√™te¬†?
    Ou... est-ce l√† une mise en garde¬†? Le cycle arriverait √† son terme¬†? Dans ce cas, je ne dois pas perdre de temps. Mais dans quelle direction aller maintenant¬†?
    Je pense que cette sorci√®re conna√ģt bien les lieux. Dans ce cas, peut-√™tre qu'elle fait partie de la communaut√© dont est issu le b√Ľcheron dont j'ai trouv√© le cadavre. Peut-√™tre aussi qu'elle fait partie du Clan des Arbres. Mais, dans ce cas, je pense que je l'aurais remarqu√©. √Ä moins que... qu'elle ne se cache particuli√®rement bien. Peut-√™tre aussi qu'elle vit cach√©e dans la for√™t.
    Et si je parvenais √† entrer en communication avec elle par le biais du monde des Esprits¬†? Et si, l'espace d'un instant, je pouvais voir par ses yeux, entendre par ses oreilles¬†? Cela me donnerait une id√©e de l√† o√Ļ elle se trouve.
    Apr√®s m'√™tre assur√© que mon p√®re allait aussi bien que possible et donn√© des instructions pour qu'on prenne soin de sa sant√©, je retourne dans la for√™t. L√†, je trouve un Noyer. Je presse mes paumes et mon front contre son tronc. Je lui demande de m'aider. Je l'implore. J'ai conscience qu'il ne me doit rien, que c'est moi qui lui doit tout. Mais je dois savoir. Je dois trouver cette sorci√®re. Il ne s'agit pas seulement de venger la mort d'Edes. Il s'agit et surtout d'emp√™cher de nouveaux meurtres et d'emp√™cher la r√©alisation de ce rituel morbide. √Ē Noyer, aide-moi¬†!
    Et l'arbre m'aide. Je souris. J'y vois l√† sa volont√© d'arr√™ter cette sorci√®re. Il sait que ces projets sont n√©fastes aux hommes comme aux Esprits. Et je vois...
    Un aigle¬†! Il tourne en rond dans le ciel. Elle a donc les yeux lev√©s vers le ciel. Est-elle haruspice¬†? Interpr√®te-t-elle les virevoltes de l'oiseau¬†? Je vois maintenant une porte. Elle regagne ce qui doit √™tre sa chaumi√®re. Oui¬†! Elle vit seule dans la for√™t. √Ä l'int√©rieur, elle regarde un cristal. Il est √©norme et taill√© de fa√ßon irr√©guli√®re. Elle le touche, le caresse. Elle lui parle. Elle parle de... ma bosse. Sait-elle que je suis sur sa trace¬†? Elle parle √† celui ou ce qu'elle appelle ¬ę¬†le Dragon¬†¬Ľ. Et ce cristal, chacune de ses faces est une fen√™tre vers un ailleurs. Lequel regarde-t-elle¬†?
    Dans le cristal, un endroit √©trange. Deux personnes sont reli√©es √† une sorte de pompes qui leur injecte un produit semblant les plonger dans l'h√©b√©tude la plus totale. Quel lien avec le dragon¬†?
    Dans une autre facette, c'est une automobile, mais pas une carcasse comme on en trouve dans la for√™t, une vraie, qui roule et qui... fond litt√©ralement comme neige au soleil.
    Je pr√©f√®re me retirer avant qu'elle ne se rende compte que je l'observe.

    Elle vit donc l√†, seule, dans cette chaumi√®re quelque part dans la for√™t. Elle est finalement assez proche de nous. Elle sert celui qu'elle appelle ¬ę¬†le Dragon¬†¬Ľ. Quelle sorte de monstre, de Horla ou de d√©it√© Horla cela peut-il bien √™tre¬†? Et ce cristal¬†?
    Mais surtout, o√Ļ est cette chaumi√®re¬†? Je dois la trouver¬†! Et soudain, je me demande si elle n'aurait pas des complices. Peut-√™tre au sein du Clan des Arbres d'ailleurs¬†? Cette pens√©e me fait mal mais, malgr√© tout, je ne dois pas l'√©vacuer. Alors, je rentre...

    Nous somme maintenant le 23 Vrillette et je n'ai toujours pas dormi...

    ¬ę¬†J'dirais pas qu'c'est mal de coucher avec sa m√®re.
Mais ce que ça retourne au niveau de la mémoire et de l'égrégore...
Tu veux pas savoir.¬†¬Ľ

    C'est par ces mots que m'accueille NoAnde. Et il n'a rien d'autre √† me dire... Comme souvent, c'est √† moi de trouver le sens de tout cela.
    La transgression. NoAnde me parle de transgression. Et il me dit que ce n'est pas mal mais qu'il faut en assumer les cons√©quences. Dois-je me livrer √† une grande et grave transgression pour parvenir au terme de mon enqu√™te¬†? Quelles en seront les cons√©quences¬†? Et, finalement, est-ce que je veux vraiment savoir qui a tu√© Edes¬†? Et pourquoi¬†? NoAnde veut-il me dire par-l√† que je dois aujourd'hui faire le choix entre poursuivre ma qu√™te mais en assumer les cons√©quences ou bien faire mon deuil et reprendre ma place au sein du Clan des Arbres, en acceptant que le coupable de la mort d'Edes ne soit jamais puni¬†?
    Mais ce n'est pas qu'une histoire de vengeance. Cette sorci√®re tuera encore, au nom de ce Dragon. Je dois l'arr√™ter. Car, quelles seront les cons√©quences si je ne fais rien¬†? Les cons√©quences pour notre Clan seront peut-√™tre bien pires que ce que j'aurais √† supporter comme prix pour avoir tent√© de l'arr√™ter¬†? L'heure est plus grave qu'il n'y para√ģt. Et elle est plus grave car, assur√©ment, cette sorci√®re n'agit pas seule. J'en ai l'intime conviction, si elle ne le dirige pas, elle est au cŇďur d'une cabale qui tue au nom de ce Dragon. Alors, oui, j'irai jusqu'au bout quel qu'en soit le prix. Mais, pour √ßa, je vais avoir besoin de trouver ses complices. Et si je ne trouve pas d'indice, je tordrai la r√©alit√© pour qu'elle me les donne...

    Je m'installe au chevet de mon p√®re. Lui, il dort paisiblement. Je sors une poign√©e de noix de ma besace.

    Et un voile, LE voile, se d√©chire. L√†, sous mes yeux. Et je vois. Et ce que je vois m'emplit de terreur. Une terreur telle que je m'enfuis en hurlant. J'erre dans les bois en criant car je comprends que la r√©alit√© n'est pas... ce qu'on croit. Rien n'est vrai¬†! Tout est permis¬†! La r√©alit√© est une construction qui ne s'impose √† nos sens que par ce que nous l'acceptons. Nous pensons, nous pauvres humains, que nous ne pouvons que nous plier √† la r√©alit√©. Mais c'est faux¬†! C'est une illusion. C'est ce que la r√©alit√© veut nous faire croire. Mais en r√©alit√©, la r√©alit√© a peur de nous. Elle a peur de l'homme car l'homme peut la contraindre. Il y a des moyens. L'homme a eu les moyens. Il les a toujours eu. Mais il les a oubli√©s. La r√©alit√© a toujours Ňďuvr√© √† ce que l'homme oublie comment la soumettre, la r√©√©crire.
    Et soudain, je m'arr√™te de courir car je suis face √† un trou noir. Il ne s'agit d'un v√©ritable trou dans le sol. C'est un trou dans le r√©el. Dans ma conception du r√©el. Et l√†, je suis face √† l'insondable t√Ęche consistant √† le remplir. Je dois cr√©er ce r√©el pour qu'il ne demeure pas un trou noir qui va aspirer tout le reste de la cr√©ation. Ce que je cr√©erai pour combler ce trou deviendra la r√©alit√© et je devrai l'assumer, je devrai assumer le contenu de la r√©alit√©. Je dois prendre et assumer cette responsabilit√© de cr√©er le r√©el car, j'ai besoin de conna√ģtre les complices de cette sorci√®re si je veux l'arr√™ter. Alors, je vais les fabriquer et je vais les traquer. Et quand je les aurais trouv√©, ils me m√®neront √† elle et j'en finirai avec le Dragon¬†!

    Je ne suis pas anim√© par la vengeance mais ceux que je cherche le sont. NonUnd, un chasseur √† l'arc au sein du Clan des Arbres, √©tait jaloux. Il convoitait Edes et nous ne le savions pas. C'est pour √ßa qu'il l'a d√©sign√©e comme victime. Je le connaissais comme un homme pr√©tentieux et incons√©quent. Je ne pensais pas qu'il pourrait commercer avec le Mal. Et pourtant¬†! Et EzBaina,ce jeune qu'on aime √† appeler ¬ę¬†l'Ermite¬†¬Ľ en raison de son go√Ľt pour la solitude. Il est son complice, lui aussi. Je vois, je sais, car je l'ai √©crit. Il a d√©rob√© un objet. Il a err√© seul dans les bois et il a vol√© cette corne. Cette corne de Dragon. C'est lui qui a introduit le culte Dragon parmi nous. C'est lui qui  le premier a rencontr√© la sorci√®re.
    Le trou dans la r√©alit√© se referme. Je sais maintenant ce que je dois faire. Je reprends mes esprits et retourne au chevet de mon p√®re.

    NoAnde sait-il¬†? Sait-il pour la r√©alit√©¬†?

    Quelque part dans la for√™t, un jeune homme pousse un porte. Dans la chaumi√®re, une vieille femme est pench√©e au dessus d'un cristal.
    ¬ę¬†C'est toi, EzBaina.¬†¬Ľ
    Ce n'est pas une question.
    ¬ę¬†Oui, Grand-M√®re.¬†¬Ľ.
    Il lui tend quelque chose, une longue corne torsad√©e. La vieille femme ne se retourne pas.
    ¬ę¬†Garde-la. Tu l'as prise. Elle est √† toi maintenant.¬†¬Ľ

    De retour au sein du Clan des Arbres, mon regard sur les miens a chang√©. Je sais d√©j√†, car je l'ai √©crit, que NonUnd et EzBaina sont des tra√ģtres et conspirent avec la sorci√®re qui a tu√© Edes. Mais ils ne sont s√Ľrement pas les seuls. Qui sont leurs complices¬†? √Ä qui puis-je me fier pour les retrouver¬†? NoAnde, √©videmment.

    Contre toute attente, NoAnde r√©pond n√©gativement √† mes questions. Non seulement il ne les a pas vus mais je sens une certaine froideur dans ses propos. Il ne me dit pas de laisser tomber cette piste mais je comprends bien qu'il ne m'aidera pas √† les trouver. Peut-√™tre qu'il sait comment j'ai eu ces informations¬†? Peut-√™tre qu'il sait que je les ai cr√©√©es, que c'est moi qui a cr√©e la culpabilit√© de NonUnd et EzBaina. Ils seraient rest√©s innocents si je n'avais pas combl√© moi-m√™me ce trou noir dans le r√©el. Mais maintenant, c'est comme √ßa. Telle est la r√©alit√©. M√™me si c'est moi qui en ait d√©cid√© ainsi, ils sont tous les deux r√©ellement coupables.
    Je ne suis pas un meneur d'homme. Pourtant, j'ai besoin de l'aide des membres du Clan pour trouver NonUnd et, surtout, EzBaina. Je n'ai que rarement pris la parole devant les autres, et jamais pour leur demander quelque chose ou leur donner des ordres. Mais aujourd'hui, c'est diff√©rent. Je ne rentre pas dans les d√©tails mais leur rappelle la mort d'Edes et du b√Ľcheron. Et je leur dis que je dois parler √† ces deux-l√†. Je les veux, vite¬†! Et on me les emm√®ne, vite¬†!
    Je les fais conduire dans un endroit un peu √† l'√©cart, pieds et poings li√©s. Ils me connaissent. Ils savent que je suis li√© aux Esprits de la For√™ts. Je ne sens pas de la peur dans leur regard mais, malgr√© tout, une certaine appr√©hension. Ils savent pourquoi ils sont l√†. Alors, je ne prends pas de chemins d√©tourn√©s, ni de gants. Je leur explique savoir qui a tu√© Edes. Je veux retrouver cette sorci√®re. Je veux l'arr√™ter. Et s'ils m'aident, alors, j'effacerai leurs noms de la liste de ses complices. Je suis shaman du Clan des Arbres. Ils savent que mes paroles ne sont pas des mots en l'air. Ils me croient quand je leur dit avoir ce pouvoir, mais ils ne savent pas √† quel point je poss√®de effectivement ce pouvoir.
    Pour achever de les convaincre de me r√©v√©ler la v√©rit√©, je leur explique que si les mots ne sortent pas de leur bouche, j'irai les chercher au fond de leurs entrailles. J'ai √©t√© initi√© √† la n√©cromancie. Je sais faire parler les morts autant sinon plus que les vivants. Maintenant, c'est √† eux de choisir.
    Et ils parlent¬†!
    EzBaina s'est effectivement retrouv√© le gardien de la Corne du Dragon. Lui et sa grand-m√®re se sont alors mis en t√™te de l'invoquer, lui, le v√©ritable Dieu de la For√™t. En √©change, ils auraient eu un nouveau statut au sein du Clan. Elle n'aurait plus √©t√© consid√©r√©e comme une sorci√®re mais comme une shamane. Et lui, il serait devenu une sorte de h√©ros, le champion du Dragon. Alors oui, il a r√©pandu la parole du Dragon au sein du Clan et oui, sa grand-m√®re a us√© de ses pouvoir pour lui offrir des victimes, pour l'attirer ici, l'inciter √† revenir.
    EzBaina finit par me donner une des informations dont j'ai besoin. Effectivement, cette s√©rie de meurtres touche √† sa fin. Il y aura bient√īt eu assez de victimes pour que le Dragon revienne. Mais cette ultime victime doit √™tre sp√©ciale. Il doit avoir les yeux verts et avoir √©t√© √©chang√© √† la naissance.
    Je repense √† l'historiette de NoAnde. Est-ce cela le prix √† payer pour avoir transgress√© les r√®gles de la r√©alit√©¬†? Ces deux-l√† ne peuvent pas le savoir mais, sous ma cagoule, j'ai les yeux verts. Et, m√™me si ce n'est pas un secret, tout le monde ne sait pas que je ne suis pas n√© au sein du Clan. Il y a toujours ce myst√®re autour de ma naissance que seul mon p√®re conna√ģt.
    Inconsciemment, je fais un pas en arri√®re. Sentent-ils ma tension¬†? S'ils savent ces choses me concernant, ils savent que je suis une victime toute d√©sign√©e pour cet ultime sacrifice. J'ai le sentiment qu'ils ne le savent pas mais la vieille, dans son cristal, qu'a-t-elle vu¬†? Que sait-elle¬†? J'ai r√©√©crit la r√©alit√© et voil√† qu'elle se retourne contre moi. Je presse la bosse sous ma cagoule. Le serpent se mord la queue.
    Dois-je r√©√©crire le r√©el pour tenter de sauver ma peau ou, au contraire, dois-je aller au devant de mon destin et accepter ce qui arrivera quoi qu'il arrive¬†?

    Je r√©fl√©chis et prends conscience que je ne savais pas que la grand-m√®re de EzBaina vivait √† l'√©cart du Clan. Pourquoi¬†? Lui refuse de m'en dire plus. NoAnde acceptera-t-il¬†? Pas plus mais il me conseille malgr√© tout de m'en remettre √† mes visions. Il est moins froid maintenant et me donne m√™me une poign√©e de noix. Je retourne aupr√®s de mon p√®re et m'en vais r√™ver √©veill√©.
    Je me sens bien. Je suis serein. Je nage en pleine folie mais cette folie n'est pas la mienne. Celle que EzBaina appelle Grand-M√®re √©tait destin√©e elle aussi √† devenir shaman. Mais elle s'est vou√©e aux aspects les plus sombres du monde des Esprits. NoAnde me l'a dit. Les Esprits ne nous servent pas. C'est nous qui les servons. Quand ils r√©pondent √† nos demandes, c'est parce que nos demandes sont en fait les leurs. Mais elle, elle ne voulait pas ob√©ir. Elle voulait les soumettre. Elle aussi, voulait tordre la r√©alit√©. Mais elle y a laiss√© une partie de son √Ęme. Elle s'est laiss√© envahir par les recoins les plus sombres du monde des Esprits. Elle s'est laiss√©e poss√©der par les plus diaboliques d'entre eux. Elle a √©crit leurs paroles, leurs pens√©es. Puis, elle a appris. De shaman, elle est devenue sorci√®re. Et elle a √©t√© bannie. L√†, seule, plus rien ne l'a frein√© dans sa course vers les t√©n√®bres. Et elle a fini par trouver le Cristal et la Corne du Dragon. Et quand EzBaina, par jeu, par curiosit√©, lui a d√©rob√© la Corne, alors est n√© ce projet fou de faire venir le Dragon, de lui offrir des vies pour le contraindre, le soumettre, obtenir de lui pouvoir et reconnaissance.

    Est-ce un tel destin qui m'attend si je persiste dans cette voie consistant √† r√©√©crire le r√©el¬†? Mais si je ne fais rien, quel destin m'attend¬†? √ätre la cible de cette vieille sorci√®re¬†? Dois-je m'y r√©soudre¬†? Dois-je prendre les devants¬†? Je pourrais le faire mais j'ai peur.

Il y a des éclairs cette nuit.
Par intermittence, on distingue la silhouette √©trange d'un √™tre recouvert d'une carapace sombre et  aux jambes tordues.
Cette chose ressemble à un être humain mais n'en a plus que vaguement la forme.
Son visage n'a plus rien d'un homme.
On dirait un arbre, un enchevêtrement de branches et de brindilles.
Un homme est lui aussi sous la pluie. Malgré l'orage, il fait le tour des pièges qu'il a posés.
Il ne sait pas qu'il va mourir.
Il reçoit un caillou un visage. Il se tourne mais ne voit personne.
La créature l'a déjà contourné et se jette sur lui.
Elle le roue de coups.
L'homme tente de se défendre mais ne peut rien contre la servante du Dragon.

    Je t√Ęte la bosse sur mon front. Le serpent se mord la queue. Le Dragon se mord la queue¬†! √ätre la derni√®re victime, celle qui ouvrira les portes au Dragon, est-ce l√† mon destin, ma punition pour avoir transgress√© ce tabou consistant √† √©crire la r√©alit√© pour faire de NonUnd et EzBaina les t√©moins dont j'avais besoin pour stopper la meurtri√®re d'Edes¬†? ¬ę¬†Tu veux pas savoir...¬†¬Ľ dit l'historiette. Et pourtant...
    J'ai oubli√© la derni√®re fois que j'ai dormi. Cela fait des jours. Alors, peut-√™tre qu'en r√©alit√© je suis en train de dormir et de r√™ver, r√™ver que je ne dors plus. J'ai choisi de transgresser le tabou et je dois l'assumer. Alors, je choisis d'aller au devant de mon destin, aussi funeste soit-il.
    Je n'ai pas os√© demand√© √† NonUnd et EzBaina o√Ļ se trouvait la chaumi√®re de la sorci√®re. Je pourrais le faire maintenant. Ils me r√©pondraient. Ils ont trop peur de ce que je pourrais leur faire. Pour autant, cette histoire est la mienne. Et si je choisis de ne pas subir les √©v√©nements, je dois assumer aussi ce r√īle consistant √† √©crire moi-m√™me ma propre histoire. Alors, je gobe une poign√©e de noix.
    Et je vois la chaumi√®re. Elle n'est pas si loin que √ßa de l√† o√Ļ notre Clan s'est install√©. Mais elle est bien cach√©e. Malgr√© tout, cette petite clairi√®re n'est pas si facile d'acc√®s pour celui qui ne sait pas o√Ļ elle est. Mais je sais¬†! Et √† mesure que je m'approche, je sens ce poids sur mes √©paules. Le poids de mon destin. Et je me dis que rien n'est d√Ľ au hasard. Cette vieille sorci√®re savait pertinemment ce qu'elle faisait et ce depuis le d√©but. Elle l'avait certainement vu dans son cristal. Elle devait avoir tout pr√©vu. Et moi, je me jette dans la gueule du loup, la gueule du Dragon. Je devrais faire demi-tour mais je continue d'avancer. Je ne suis plus qu'une marionnette mue par le destin ou plut√īt ce sortil√®ge que la sorci√®re a d√Ľ me jeter. Car c'est √ßa, je suis ensorcel√©, victime d'une magie noire mortelle je m'en vais pr√©senter mon cou √† la hache du bourreau, ma gorge √† la m√Ęchoire du Dragon. Mais j'avance...
    Je sens quelque chose fourmiller sous ma cagoule de shaman. Quand je passe la main sur mon visage, je sens... de la mousse. Comme celle qu'on trouve sur les arbres. Qu'est-ce que cela signifie¬†? Quand j'arrive devant la chaumi√®re, la mousse recouvre le dos de mes mains. Je me mets √† courir. J'ouvre la porte...

    La vieille est l√†, au milieu d'un pentacle dessin√© au sol. Je reconnais certains symboles. C'est la Langue Putride¬†! Elle a la t√™te rejet√©e en arri√®re. Et elle brandit, bien haut au-dessus d'elle, une lame rituelle. Elle se tourne vers moi, affichant un horrible sourire √©dent√©. Et je comprends. Je vois ses yeux verts. La derni√®re, l'ultime victime, celle qui ouvrira la porte au Dragon doit avoir les yeux verts et √™tre n√©e hors du Clan. Je ne sais rien de ses origines mais peut-√™tre qu'elle aussi est n√©e ailleurs. Alors, dans ce cas, ce n'est pas moi la derni√®re victime¬†!
    Elle se met √† rire. Lit-elle dans mes pens√©es¬†? L'espace d'un instant, j'ai envie de la laisser mettre fin √† ses jours. Mais, si je la tue, cela ouvrira malgr√© tout la porte au Dragon. Je dois la tuer. Je peux la tuer. Mais pas √† l'int√©rieur de ce pentacle. Aussi, je me jette sur elle¬†!
    Et la folie s'empare de moi¬†! Bien avant que la lame n'atteigne son cou, je me saisis de la sorci√®re et la projette hors du pentacle. Elle l√Ęche son arme qui glisse dans un coin. Et je me pr√©cipite sur elle. Je m'en saisis et me retourne vers la vieille qui tente de s'enfuir en rampant. Je lui saute dessus et plante la lame entre ses omoplates. J'ai l'impression de la tuer plusieurs fois. Son sang recouvre mes mains et en impr√®gne la mousse verd√Ętre qui y est apparue. Je me sens mal. Il se passe quelque chose dans mon corps. Mes os bougent √† l'int√©rieur de mes membres mais ils ne suivent pas les ordres √©manant de ma volont√©. P√©niblement, je gagne l'ext√©rieur. Je fais quelques pas sous la lumi√®re du soleil. Mes pas sont lourds, difficiles. Et je me fige. Je sens mon pied s'enfoncer dans le sol. Je sens mes orteils d√©chirer mes bottes et s'enfoncer dans la terre. Contre mon gr√©, je l√®ve mes bras au ciel et les vois s'allonger. Mes doigts, de dix deviennent vingt puis cent¬†! La mousse se r√©pand et devient feuillage...

    Je suis un Arbre‚Ķ


Commentaires de Thomas :

A. J'écoutais une pièce de psyché-jazz trop chamanique en lisant ce CR et donc, je le propose comme playlist :
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Basement Apes Vol.1, par Sunwatchers, la circularité psyché-jazz, la transe chamanique, le non-lieu cosmique

B. As-tu utilisé Bois-Saule ou juste les entrées de l'Almanach ?

C. Il y a un certain contraste a vouloir jouer un expert profiler de Psychomeurtre dans le monde post-apo de Millevaux, o√Ļ on peut supposer que les enqu√™tes aboutissent principalement √† des impasses, faute de moyens d'investigation corrects et proportionn√©s aux menaces. A ce titre, pour jouer une enqu√™te dans Millevaux qui serait plut√īt vou√©e √† l'√©chec et √† l'erreur judiciaire, j'utiliserais volontiers Le T√©moignage.

D. De fait, les comp√©tences d'investigation des personnages de Psychomeurtre me semblent ici relativement caduques. Qu'as-tu finalement utilis√© du syst√®me ? La fiche de serial killer et l'encha√ģnement des sc√®nes ?

E. "Je pr√©pare les corps, celui d'Edes et celui du b√Ľcheron. Je les lave. Je les habille avec des v√™tements propres. Je peins sur leurs visage, leurs mains et leurs pieds les symboles qui me permettront, par le truchement des Esprits, de lire en eux, de les faire parler."
Très cool ce rituel ! Je sais pas si ça rentre dans le parfait manuel du profiler de Psychomeurtre, mais on s'en fiche :)

F. "La transgression. NoAnde me parle de transgression. Et il me dit que ce n'est pas mal mais qu'il faut en assumer les conséquences. Dois-je me livrer à une grande et grave transgression pour parvenir au terme de mon enquête ? Quelles en seront les conséquences ? Et, finalement, est-ce que je veux vraiment savoir qui a tué Edes ? Et pourquoi ? NoAnde veut-il me dire par-là que je dois aujourd'hui faire le choix entre poursuivre ma quête mais en assumer les conséquences ou bien faire mon deuil et reprendre ma place au sein du Clan des Arbres, en acceptant que le coupable de la mort d'Edes ne soit jamais puni ?"
ça fait très Inflorenza Minima ce genre de dilemme :)

G. "Mais, pour ça, je vais avoir besoin de trouver ses complices. Et si je ne trouve pas d'indice, je tordrai la réalité pour qu'elle me les donne..." :
ça ressemble aux transgressions du protocole dans Psychomeurtre : intéressant d'en donner là une version surnaturelle ! Et ça a des conséquences folles en jeu : NonUnd et Ezbaina sont coupables... parce que l'enquêteur en a décidé ainsi !

H. "Mais en r√©alit√©, la r√©alit√© a peur de nous. Elle a peur de l'homme car l'homme peut la contraindre. Il y a des moyens. L'homme a eu les moyens. Il les a toujours eu. Mais il les a oubli√©s. La r√©alit√© a toujours Ňďuvr√© √† ce que l'homme oublie comment la soumettre, la r√©√©crire. "
ça, ça fait une super théorie au sujet de l'oubli et de l'égrégore !

I. Cela me fait aussi penser à une phrase de Romain Gary dans Europa : "La réalité n'a jamais été capable de nous fournir une preuve de son existence"

J. On dirait bien que le héros s'est fait avoir ! Finalement, la personne qu'il pensait coupable est la victime, et lui-même qui se pensait victime, s'avère coupable. En croyant se défendre et protéger le monde, c'est lui qui a invoqué le Dragon (est devenu le Dragon) en tuant la sorcière...



Réponse de Damien :

hey! merci pour la bande son, je m'en vais √©couter √ßa derechef  alors‚Ķ j'ai utilis√© Bois-Saule ET l'Almanach  mais (de t√™te) j'ai d√Ľ utiliser une version light de Bois-Saule pour privil√©gier Don't Rest et Psychomeurtres. Et pour ce dernier, j'ai "adapt√©" les comp√©tences et les transposer en "version shamanique". ensuite, j'ai g√©r√© √ßa avec les r√®gles de Don't Rest et ce talent de Folie consistant √† r√©√©crire des pans de r√©alit√©. √ßa peut paraitre un pouvoir √©norme mais dans ce jeu les contreparties sont √©normes aussi ^^ et √ßa a surtout √©t√© l'occasion de voir les potentiels d'un tel pouvoir que je compte r√©utiliser. en fait, j'ai surtout utilis√© la trame narrative de Psychomeurtre en mix avec Bois-Saule et les r√®gles de Don't rest pour les comp√©tences "adapt√©es" de Psychomeurtre √† la sauce Millevaux. et pour le dilemme, c'est notamment la cons√©quence dde la r√®gle du Tourment dans Don't Rest et le genre de questionnement impr√©vu au d√©part qui a √©merg√© de la partie. j'aimerais bien refaire un truc comme √ßa un de ces jours  tordre la r√©alit√© comme √ßa peut aussi co√Įncider avec certains talents de Grey Cells et de la Crasse. √ßa pourrait √™tre sympa de tout m√©langer. et les consid√©rations sur la r√©alit√© ont aussi √©merg√© de la partie sans que cela ne soit pr√©vu. mais c'est vrai que c'est int√©ressant et je pense que ces questions pourraient se reposer dans mon prochain de la Crasse, Mantra et Millevaux. et il va falloir que je lise Europa alors ^^ et pour finir‚Ķ et bien le final de la partie est justement la cons√©quence du Tourment. √† trop tordre la r√©alit√©‚Ķ et bien c'est comme quand on joue avec un √©lastique, au bout d'un moment on se le reprend dans la gueule et c'est contre √ßa qu'a voulu le pr√©venir NoAnde mais bon‚Ķ c'est la vie

mais bon, quand même, j'en profite pour redire que ce scenar a été vachement intéressant à jouer car j'ai pu tester Psychomeurtre en version "surnaturel", j'ai pu tester ce talent pour Don't Rest qui est quand même vachement intéressant et j'ai pu encore une fois voir un scenar partir dans des considérations complétement improbables et imprévues… et sans MJ ^^


Auteur de Millevaux.
Outsider. √Čnergie cr√©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#52 12 Feb 2021 09:58

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [Syst√®mes Millevaux] Comptes-rendus de partie

STURKEYVILLE II

Un épisode d’enquête occulte dans l’Amérique Lovecraftienne des années 1920 que Millevaux envahit insidieusement. Un récit par Damien Lagauzère.

(temps de lecture : 35 mn)

deuxi√®me chapitre d‚Äôune enqu√™te du jeu Grey Cells avec des bouts de Bois-Saule, de CŇďlacanthes,  de The Name of God et de La Trilogie de la Crasse dedans.

Le jeu principal de cette s√©ance¬†: Grey Cells, un jeu de r√īle d‚Äôenqu√™te contre la montre par Bogdan Constantinescu

Joué le 07/04/2019

Cette partie fait suite à une première partie, Sturkeyville I, qui était moins axée sur Millevaux.


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Jonathan Haeber, cc-by-nc, sur flickr


L’histoire:

    Lewis Patrick Hatecroft se remet lentement des derniers √©v√©nements. Ceux-ci ont √©t√© √©prouvants tant sur les plans physiques que psychiques. Il doit non seulement se remettre de deux agressions mais aussi apprendre √† vivre avec, sur la conscience, la mort d'une poign√©e de cultistes¬†; cons√©quence d'un rituel au cours duquel il s'est li√© √† un Sombre Rejeton de Shub-Niggurath.
    Toutefois, un myst√®re demeure. Comment Archer et ses complices ont-ils su qu'il poss√©dait un exemplaire des Unaussprechlichen Kulten¬†? C'est une sottise, il le sait. Pourtant, convaincu que tous les complices d'Archer ne sont pas morts, il ne peut s'emp√™cher de tenter de les pousser √† se d√©voiler. Ainsi, par l'entremise de Lane, il fait publier dans la Gazette de Sturkeyville une soi-disant nouvelle dans la rubrique fiction, esp√©rant susciter quelques r√©actions.
    Quelques jours apr√®s l'annonce du d√©c√®s d'Archer, on pouvait lire¬†:

    ¬ę¬†Parce que tout a commenc√© par ce qui n'aurait pu √™tre qu'un banal vol... Votre serviteur, qui tient malgr√© tout √† conserver l'anonymat malgr√© le m√©fait dont il fut victime, a eu le triste privil√®ge de constater la disparition d'une pi√®ce tr√®s particuli√®re de sa collection. Cet ouvrage se transmet dans notre famille de g√©n√©ration en g√©n√©ration. Ce livre, v√©ritable relique au contenu antique, myst√©rieux, occulte... dangereux. De prime abord, pour le simple amateur de l'art du d√©tective, aucun indice, aucune trace d'effraction. Pourtant, votre serviteur a retrouv√© une unique cartouche.
    Votre serviteur a alors imm√©diatement couru s'informer du mod√®le de l'arme utilisant ce type de munition. Il s'agissait donc d'un fusil ayant servi dans l'arm√©e allemande durant la Grande Guerre. Ainsi, comment le ou les auteurs de ce m√©fait sont-ils entr√©s en possession d'une telle arme¬†? Sont-ils des v√©t√©rans¬†? Sont-ils des proches ou des mercenaires au service d'anciens soldats¬†?
    Il est de notori√©t√© qu'un de ces v√©t√©rans, un marginal, vit √† la sortie de notre finalement pas si paisible Sturkeyville. Dire que votre serviteur fut accueilli sans courtoisie est un euph√©misme. Point de violence physique - ce n'est que plus tard que votre serviteur fut par deux fois vigoureusement agress√© - , mais des mots bien √©tranges √©voquant autant les traumatismes g√©n√©r√©s par la guerre que les contenus occultes de l'ouvrage d√©rob√©¬†: la mort et la qu√™te de la vie √©ternelle¬†!
    Filatures, interrogatoires courtois, passage √† tabac et, fort heureusement, l'apparition d'un alli√© aussi inattendu que providentiel, me permirent de tisser un faisceau de preuves convergeant vers une personnalit√© de notre cit√© et, certainement derri√®re elle, tout un r√©seau d'acolytes en qu√™te √©galement de la vie √©ternelle... √† n'importe quel prix. Et, gardien de cet ouvrage dangereusement occulte, votre serviteur se trouve particuli√®rement bien plac√© pour savoir que ce prix peut √™tre extr√™mement √©lev√©. Mais comment les confondre¬†? Comment mettre un point final √† leurs sinistres projets sans pour autant faire la lumi√®re sur des r√©alit√©s devant rester dans l'ombre¬†? Une solution s'imposait √† moi¬†: combattre le mal par le mal¬†!
    Mais, le gardien des savoirs interdits peut-il ne pas √™tre au fait des sombres connaissances dont il a la charge de pr√©server le monde¬†? Non, il ne le peut pas¬†! Mais lui, √† l'inverse des membres de cette sinistre secte, il ne veut pas payer ce prix. Et il ne veut pas que l'humanit√© le paye non plus. Toutefois, votre serviteur s'est vu contraint de risquer sa sant√© psychique, sa vie m√™me! afin de pr√©server l'humanit√© des manigances de ces v√©t√©rans en qu√™te d'immortalit√©. Alors, je me suis rendu dans les bois et j'ai obtenu des sombres esprits qu'ils mettent un terme aux agissements de ces sorciers. Le r√©sultat¬†? Vous l'avez lu dans la rubrique n√©crologique de la Gazette... Et maintenant, sommes-nous sauv√©s pour autant ? J'aimerais en √™tre certain. Je fuis le sommeil autant qu'il me fuit, hant√© que je suis par le prix que ces esprits de la for√™t vont exiger de moi. Car ils viendront... Et ce jour l√†, je l'esp√®re, le rem√®de ne se r√©v√©lera pas pire que le mal que j'ai contribu√© √† endiguer.¬†¬Ľ

    A se relire ainsi dans le journal, Lewis Patrick avait conscience tout autant de la maladresse de sa d√©marche et de ses faiblesses litt√©raires. Il ne savait ce qui le toucherait le plus entre une r√©action des cultistes ou un mauvais accueil de la part des lecteurs. Pour autant, un fait divers sanglant √©clipsait sa prose. On venait de retrouver un cadavre ensanglant√© et mutil√© dans la for√™t. Celle-l√† m√™me o√Ļ il s'√©tait livr√© √† ce terrible rituel. Le Sombre Rejeton hantait-il toujours les lieux¬†? Lane peut-il lui en dire plus √† ce sujet¬†?

    Lewis Patrick convie donc son ami reporter √† Hatecroft Manor afin d'en savoir plus √† ce sujet. Mais Lane n'est au courant de rien. Il n'est pas sur le coup et a en r√©alit√© d'autres chats √† fouetter. En effet, il est convaincu que le directeur adjoint de la banque de Sturkeyville se livre √† quelques malversations. Il est sur sa trace depuis un bon moment maintenant. Il n'a pas l'instant rien trouv√© mais Horace Mumford a forc√©ment quelque chose √† cacher. En effet, non seulement il a refus√© plusieurs fois de r√©pondre √† ses questions mais il a √©galement disparu de la circulation depuis plusieurs jours. Lane voit l√† un aveu de culpabilit√©. Se sachant traqu√©, Mumford se serait donc enfui. Ou, en tout cas, il se cache. Par ailleurs, un autre employ√© de la banque, Vernon Archer, est lui aussi absent. Y a-t-il un lien¬†? Sont-ils complices¬†?
    Lewis Patrick conna√ģt le jeune Archer et a du mal √† voir en lui quelqu'un de malhonn√™te. Pour autant, il en est conscient, cela ne prouve rien et tout est possible, vraiment tout... Il n'y a a priori aucun rapport entre l'enqu√™te de Lane et le cadavre dans les bois mais Lewis Patrick ne peut s'emp√™cher de s'inqui√©ter pour Archer vis-√†-vis duquel il se sent redevable, voire m√™me quelque peu coupable. Mais, que faire¬†? Il est hors de question de r√©v√©ler √† Lane comment il a fait la connaissance du jeune homme, ni m√™me pourquoi il s'int√©resse √† cette histoire de meurtre dans les bois.

    Le soir venu, Lewis Patrick est angoiss√©. Il tra√ģne. Il lit, boit du th√©, erre dans les couloirs d'Hatecroft Manor. En r√©alit√©, il ne veut pas se coucher. Il a peur de ce qui pourrait venir hanter ses r√™ves. Mais, bien apr√®s minuit, il se r√©sout finalement √† gagner son lit et le sommeil finit par le rattraper.

    Lewis Patrick se r√©veille. Il sait qu'il dort, qu'il r√™ve. Il est de nouveau dans la for√™t. Mais ce ne sont pas les bois de Sturkeyville. C'est autre chose. C'est... Millevaux¬†! Il porte ses v√™tements habituels mais ils sont vieux, trou√©s, raccommod√©s, √©lim√©s. Il n'y a pas grand chose dans sa besace en cuir. Un peu de viande s√©ch√©e, une poign√©e de noix, son exemplaire des Unaussprechlichen Kulten.
    Il voit dans ces r√™ves r√©currents l'influence de Shub-Niggurath. La Ch√®vre Noire tente de le rallier √† elle. Elle l'attire en ce lieu pour le corrompre mais lui, contraint d'y errer, entend bien y trouver quelques  v√©rit√©s afin de combattre l'influence n√©faste des Anciens. Combattre le mal par le mal, faire fl√®che de tout bois... serait-ce l√† son nouveau credo¬†? On dirait. Mais il sait qu'il y a toujours un prix √† payer. Il a d'ailleurs conscience d'√™tre pr√©cis√©ment en train de le payer. Mais il craint malgr√© tout les int√©r√™ts. Et ces derni√®res r√©flexions ¬ę¬†financi√®res¬†¬Ľ le font penser au jeune Archer qui travaille √† la banque et √† l'enqu√™te de Lane sur le directeur adjoint. Mumford¬†? Oui, c'est √ßa.
    Dans le r√™ve, il ne sait plus quel jour il est dans l'√©veil. Mais ici, nous sommes le 14√®me jour du mois de Serpente. Et ces mots, diff√©rents √† chaque fois, r√©sonnent √† ses oreilles¬†:

¬ę¬†Tu montres une telle confiance, une telle g√©n√©rosit√©... Tu as un parfait profil de victime.
√Ä moins que tu ne sois un bourreau en puissance.¬†¬Ľ

    Hum... La confiance et la g√©n√©rosit√© font-elles partie de ses qualit√©s¬†? Il ne sait plus trop. Est-il vraiment g√©n√©reux¬†? Est-ce g√©n√©reux que de se r√©soudre √† d'immondes rituels pour mettre fin aux activit√©s d'adorateurs des Anciens¬†? N'est-ce pas plut√īt un pr√©texte¬†? Il en a conscience. Il le sait. Il sait que son altruisme n'est qu'une fa√ßade mais qu'en r√©alit√© il n'a qu'une envie, celle d'explorer les sombres myst√®res dont il est le gardien. D'une certaine fa√ßon, il est le gardien d'une bo√ģte de Pandore et lui aussi l'a ouverte. Mais parviendra-t-il √† la refermer et √† ne pas succomber √† la tentation de ne pas l'ouvrir √† nouveau¬†?
    La nuit est brune. On y voit pas tr√®s bien. C'est bizarre car le temps est sec mais, pourtant, il est tremp√©, comme s'il pleuvait √† verse. Et surtout, Lewis Patrick a faim. Il aper√ßoit un vieux b√Ętiment en ruine. De loin, cela ressemble un peu √† la scierie de Sturkeyville. Il court pour s'y abriter. Mais de quelle pluie¬†? Il esp√®re y √™tre au sec et √† l'abri...
    Il a de nouveau senti cette pr√©sence. Cela fait plusieurs fois que, dans ces bois, il sent une pr√©sence, quelqu'un, quelque chose le suit depuis plusieurs r√™ves. Il ne l'a qu'entraper√ßue, une silhouette haute, tr√®s muscl√©e, recouverte de fourrure. Pas tout √† fait un ours mais pas tout √† fait un homme non plus. Il y a tant de choses √©tranges qui peuplent cette for√™t. Il ne sait pas si cette chose le traque pour le tuer ou seulement pour jouer. Il est certain que, si elle le voulait, cette cr√©ature ne ferait qu'une bouch√©e de lui. Et il repense √† cette affaire de cadavre dans la for√™t.
    Lewis Patrick se laisse glisser le long d'un mur. Peut-il s'endormir dans un r√™ve¬†? Et dans ce cas, o√Ļ se r√©veillerait-il¬†? Dans son lit ou... un autre r√™ve¬†? Alors qu'il se laisse aller √† ces pens√©es, son regard se porte sur le pan de mur qui lui fait face. Une nu√©e d'insectes (des araign√©es?!) courent dans tous les sens et tissent une toile immense et improbable √† vitesse acc√©l√©r√©e. La toile et les araign√©es elles-m√™mes forment des mots sur le mur¬†: La Capitale de la Douleur¬†!
    A la vue de ces mots, et il ne sait pas pourquoi, Lewis Patrick se met √† trembler. Ses m√Ęchoires se contractent douloureusement. Ses muscles se t√©tanisent. Il voudrait se lever et arracher cette toile, pi√©tiner ces araign√©es. Il voudrait hurler mais ces m√Ęchoires restent soud√©es l'une √† l'autre. Ses mains et ses doigts sont soudain agit√©s de mouvements saccad√©s et incontr√īlables. Ses yeux sont grands ouverts, exorbit√©s. Lewis Patrick a l'impression qu'ils vont quitter son cr√Ęne. Un hurlement retentit au loin. Il bave de rage. Il veut tourner la t√™te en direction du hurlement mais ne peut d√©tacher son regard du mur et des araign√©es.
    Le hurlement... est... le sien¬†! Lewis Patrick se r√©veille en sursaut. Il se jette hors de son lit et secoue les draps √† la recherche d'araign√©es¬†! Il est convaincu que des insectes grouillent dans ses draps. Mais apr√®s quelques minutes d'agitation fr√©n√©tique, il se rend √† l'√©vidence. Il n'y a rien. Toutefois, demain, il se rendra √† la droguerie et fera provision de poudre insecticide.

    Aujourd'hui, et au grand dam de ses domestique, Lewis Patrick fait donc la chasse √† l'arachnide. Il traque la moindre toile dans le moindre recoin. Il s'agite dans tous les sens en marmonnant des propos plus ou moins intelligibles et coh√©rents concernant la Capitale de la Douleur et invectivant la peste des insectes. Mais c'est lorsqu'il entreprend de r√©pandre ses poudres dans la pi√®ce o√Ļ il conserve les √©l√©ments les plus obscurs de la collection dont il est le gardien que son sang se glace. Deux pi√®ces manquent √† l'appel¬†! Deux fragments de journaux intimes. De m√©moire, il s'agit du journal d'un guerrier viking qui aurait accost√© en Am√©rique il y a fort longtemps, bien avant la conqu√™te espagnole. Et il d√©crit l√† ses contacts avec les indiens et comment il a appris leurs coutumes, leurs mythes et l√©gendes. Mais il n'est plus vraiment certain du contenu. Il ne les a que survol√©s il y a d√©j√† fort longtemps. Pour autant, un second vol si peu de temps apr√®s le premier, cela ne peut pas √™tre une co√Įncidence. Et si la publication de sa fausse nouvelle dans la Gazette avait finalement l'effet d√©sir√©¬†?
    Lewis Patrick donne cong√© √† tous ses domestiques. Il veut √™tre seul √† Hatecroft Manor pour examiner les lieux du crime et tenter d'y d√©celer un indice. Celui qui s'est introduit ici a bien d√Ľ laisser une trace de son passage. Et surtout, cela confirme bien que quelqu'un √† Sturkeyville est au courant des raret√©s qu'il conserve au manoir. Il ne pense pas un seul instant que ses domestiques puissent √™tre m√™l√©s √† cette effraction. Toutefois, s'il ne devait trouver aucune autre piste, il faudra peut-√™tre se r√©soudre √† les suspecter.
    Mais, apr√®s avoir fait plusieurs fois le tour de la pi√®ce et en avoir examin√© le moindre recoin, rien ! Lewis Patrick ne trouve rien! Pourtant, il est certain que cela est en lien avec l'affaire Archer sauf que... il ne peut m√™me pas contacter le jeune Archer puisque celui-ci a disparu, en m√™me temps que son patron¬†! Alors, d√©sesp√©r√©, il se pr√©pare une tasse de th√© et s'installe dans la pi√®ce o√Ļ il organise ses soir√©es spirites. Il songe alors que cela fait longtemps maintenant qu'il n'en a pas organis√© une. Et si...
    Il ne suffit que de quelques appels t√©l√©phoniques pour que les choses se pr√©cipitent. Myrtle Veneti sera l√† bien s√Ľr. Mais aussi Greg Benson, le pharmacien et Julius Andrew, le notaire. √Ä eux quatre, ils devraient parvenir √† contacter un esprit. Et peut-√™tre que ce dernier saura ce qui s'est r√©ellement pass√© √† Hatecroft Manor aujourd'hui.
    Le soir venu, les invit√©s s'installent dans cette pi√®ce qu'ils connaissent bien. Il y a √† boire et √† manger mais personne n'y pr√™te vraiment attention. Lewis Patrick est nerveux. Il esp√®re vraiment qu'un esprit va se pr√©senter pour lui apporter des r√©ponses mais sans toutefois trahir aupr√®s de ses convives sa fonction de gardien de savoirs occultes. Il pense pourtant ne pas pouvoir faire autrement que prendre ce risque. Tous s'installent autour du gu√©ridon. Lewis Patrick se fait le ma√ģtre de c√©r√©monie, comme √† son habitude.
    Au bout de quelques minutes, tous remarquent que Myrtle Veneti est anim√©e de quelques l√©gers tremblements. On dirait que quelque chose la d√©range mais personne n'ose prendre la parole pour lui demander quoi. Puis, elle laisse √©chapper un long souffle rauque.

    ¬ę¬†La Capitale... de la... Douleur...¬†¬Ľ

    Lewis Patrick se fige. Comment est-ce possible¬†?

    ¬ę¬†Les Araign√©es tissent leurs toiles en l‚Äôhonneur de leur d√©esse¬†! Mais elles craignent les Champs de Feu, Lewis Patrick. Elles craignent les Champs de Feu...¬†¬Ľ

    Lewis Patrick se l√®ve de sa chaise. Il se penche vers Myrtle Veneti et la presse de questions. Mais l'esprit s'en est all√©, la laissant l√† dans un √©tat h√©b√©t√©, √† moiti√© endormie. Benson et Andrew restent silencieux et proposent de prendre cong√©. Ils se chargent de reconduire Myrtle chez elle. Lewis Patrick se retrouve donc seul avec ses pens√©es. Oui, manifestement tout est li√©. Son dernier r√™ve millevalien, les araign√©es, cette Capitale de la Douleur... Tout cela para√ģt li√© avec la d√©esse des araign√©es et ces Champs de Feu qu'elle craindrait. Mais de quoi s'agit-il vraiment¬†? Il est maintenant tard. Aussi se r√©sout-il √† laisser son inconscient trier ses informations. La nuit porte conseil, non¬†?

    Lewis Patrick dort d'un sommeil agit√©. Ses songes le conduisent de nouveau √† Millevaux. Il fait nuit et il se retrouve √† descendre le long d'un tronc couvert de veinules et de d√©bris de mues monstrueuses ou humano√Įdes. Il y a aussi des objets charg√©s de m√©moire incrust√©s dans les parois : cam√©es, horloges, fleurs... Au fond, deux sphincters g√©ants avec chacun une pancarte¬†: ¬ę¬†les meilleurs souvenirs¬†¬Ľ et ¬ę¬†les pires souvenirs¬†¬Ľ. Mais il y a une gardienne¬†: une grosse limace garnie de rang√©es de seins gonfl√©s de pus avec une t√™te de femme cr√Ęniotomis√©e, le cerveau sous verre, la peau autour des yeux d√©chir√©e, √† vif. Elle a des pattes d'araign√©e √† la place de la bouche et des cornes ensanglant√©es en guise de bras. √Ä la vue de ses pattes arachnides, il pousse un hurlement. Il sait qu'il r√™ve et il esp√®re que son propre cri va le r√©veiller mais...
    ‚Ķ cette chose immonde se jette sur lui avec une rapidit√© surprenante. Et lui, est litt√©ralement paralys√© par la peur. Le monstre s'√©croule sur lui de tout son poids et ins√®re ses pattes dans la bouche de Lewis Patrick, √©touffant ses cris, l'√©touffant tout court...
    ‚Ķ et Lewis Patrick se r√©veille, en nage. Il a le souffle court. Il a l'impression de s'√™tre noy√©. Il a un go√Ľt horrible dans la bouche. Il boit et recrache plusieurs verre d'eau et se lave m√™me la bouche avec du savon. Et c'est devant le miroir de la salle de bain qu'il se rend compte, qu'il voit...
    ‚Ķ sa peau... a... chang√©... de couleur¬†! Il a maintenant le teint de ses fiers Incas ou Mayas. Comment cela est-il possible¬†? Qu'est-ce que cela signifie¬†? Mais surtout, comment va-t-il pouvoir se montrer en ville maintenant¬†?

    T√īt le lendemain, Lewis Patrick informe son personnel de maison qu'il doit se rendre en urgence aupr√®s d'un membre de sa famille √† New York. Son absence risquant d'√™tre un peu longue, il les invite donc √† en profiter pour prendre quelques vacances bien m√©rit√©es. Ainsi, il pourra rester √† Hatecroft Manor sans que personne ne puisse t√©moigner de sa nouvelle apparence.
    Et maintenant, que faire¬†? Impossible de quitter le manoir ainsi¬†! Sa couleur de peau a chang√© mais pas ses traits. Il ne peut m√™me pas se faire passer pour un √©tranger de passage. Le jeune Archer, au fait des manigances occultes de son p√®re, aurait peut-√™tre plus facilement que d'autres accept√© cette transformation mais il a disparu. Vers qui se tourner¬†? Lane¬†? Pas s√Ľr. Et il semble si occup√© par son enqu√™te sur Mumford et... Archer justement puisque les deux employ√©s de la banque ont disparu quasiment en m√™me temps. Myrtle doit encore √™tre trop secou√©e par son exp√©rience de la veille. Il l'appellera plus tard pour prendre de ses nouvelles. Andrew, Benson¬†? √Ä eux, il pense pouvoir leur faire confiance et garder ce secret. Il leur t√©l√©phonera dans la journ√©e.
    Pour l'heure, Lewis Patrick a besoin de faire le point sur les √©v√©nements. Tout d'abord, la mort de Lawrence Archer, Jonas Parker et tout ou partie de leurs sbires suite √† l'invocation du Sombre Rejeton de Shub-Niggurath. Puis, la d√©couverte de ce corps dans la for√™t. Ensuite, la disparition de Mumford et du jeune Archer. Parall√®lement, ces r√™ves √©tranges o√Ļ il vagabonde dans une for√™t sans fin, suivi de loin par une cr√©ature humano√Įde rappelant un ours. Et puis ce message √©crit par des araign√©es, repris par Myrtle. La Capitale de la Douleur. La D√©esse Araign√©e. Les Champs de Feu. Et ces carnets qui lui ont √©t√© d√©rob√©s. Tous ces faits apparemment sans lien mais, pour qui sait lever le voile, alors les fils apparaissent. Mais comment lever ce voile¬†? Lewis Patrick va-t-il encore devoir se r√©soudre √† user de magie pour contraindre le r√©el √† lui d√©voiler ses secrets¬†?
    Soudain, des rires se font entendre en provenance du sous-sol¬†! Ils sonnent √©trangement... creux¬†! Lewis Patrick se l√®ve d'un bond. Son premier r√©flexe est de se pr√©cipiter √† la cave mais il a subitement peur de se retrouver nez √† nez avec quelques insectes et... araign√©es¬†! Il attend quelques instants. Les rires ont cess√©. N'√©tait-ce que son imagination ou y a-t-il r√©ellement quelqu'un d'autre au manoir¬†? Malgr√© sa peur, il ouvre la porte de l'escalier et crie √† l'attention d'un √©ventuel importun de se montrer imm√©diatement. Et quelque chose sort de l'ombre...
    Un petit gar√ßon d'une douzaine d'ann√©e se tient l√†, de bout, au pied des escaliers et fixe Lewis Patrick en souriant. Il reste silencieux mais on entend encore r√©sonner cet √©trange rire creux. Il semble venir de derri√®re l'enfant. Il n'est donc pas seul.

    ¬ę¬†Montrez-vous¬†!¬†¬Ľ ordonne Lewis Patrick, qui tente de conserver une certaine contenance.

    Et l'enfant fait un pas en arri√®re, disparaissant dans l'ombre...

    Lewis Patrick reste un moment l√†, fig√© devant la porte, scrutant l'obscurit√©. Mais il n'y a plus rien, ni personne. Puis, il trouve enfin le courage de descendre. Une fois en bas, il appelle de nouveau. Et de nouveau, il entend ce rire mais plus distant cette fois. Comme si son auteur s'en allait. Il allume alors la lumi√®re et constate avec soulagement que, contrairement √† ce qu'il craignait, il n'y a pas de colonies d‚Äôaraign√©es courant sur les murs. Par contre, par terre, une montre de gousset. Lewis Patrick la ramasse. Elle est tout ce qu'il y a de plus banal si ce n'est... qu'elle tourne √† l'envers¬†!

    Quand Lewis Patrick l√®ve la t√™te, il n'est plus dans sa cave mais dans une grotte. Il porte de nouveau ses v√™tements us√©s typiques de ses voyages √† Millevaux. Il r√™ve donc. Mais il se sent mal. Il a froid et est en proie √† de violents tremblements. Il a de la fi√®vre. Peut-on souffrir de la grippe dans le r√™ve¬†? Est-ce ainsi que son corps et son esprit lui hurlent qu'il est en danger et qu'il doit tout faire pour s'enfuir, rentrer √† Sturkeyville et, surtout, retrouver une vie normale¬†? Mais comment¬†? Malgr√© la nuit brune, il parvint √† peu pr√®s √† y voir dans cette caverne. Il s'approche de la paroi. Elle est humide. Il y colle son front et savoure cette fra√ģcheur.

    Nous sommes le 22√®me jour du mois de Messe.

¬ę¬†Rouges les rivi√®res, rouges les racines et rouges mes bras. Bat ma poitrine et bat l'√©cho.
Une for√™t de sang, d'art√®res et de cŇďurs battants.¬†¬Ľ

    Lewis Patrick regarde ses mains. Elles sont couvertes de sang. Ce n'est pas de l'eau qui suinte de ces murs mais du sang. Par r√©flexe, il porte ses mains √† son visage et √©tale encore plus de ce sang qui fait de lui... un peau rouge¬†?
    Et il sent une pr√©sence derri√®re lui. Il n'ose se retourner car il sait qui se tient l√†. L'homme ours¬†! Alors, collant de nouveau son front contre la paroi ensanglant√©e, il se met √† marmonner¬†:

    ¬ę¬†Je suis la Feuille¬†!
    Ici et maintenant, pour m'adapter aux changements, je m'en remets au dieu du vent¬†!
    Je suis la Feuille¬†!¬†¬Ľ

    Et il souffle alors un vent violent et son assaillant laisse √©chapper un cri de surprise. Lewis Patrick ferme les yeux. Il serre les dents puis, apr√®s quelques minutes, alors que le vent est retomb√©, il se retourne. La grotte est d√©serte.
    Adoss√© √† la paroi, il se laisse tomber et se met √† sangloter. Alors, il est envahi par une douce chaleur semblant venir de lui-m√™me, de son cŇďur. Et cette chaleur se r√©pand et chasse les frissons et la fi√®vre.
    Il veut dormir, se r√©veiller. Sa vie est devenu un cauchemar. Les √©v√©nements tragiques s‚Äôencha√ģnent depuis ce rituel dans les bois. Et il n'a toujours aucune piste.

    Ce matin, Lewis patrick a toujours ce m√™me teint qui le fait ressembler √† un indien. Azt√®que, Apache, Incas, Sioux¬†? Quelle tribu a cette couleur de peau¬†? Ce changement n'est-il le fait que d'un triste hasard ou a-t-il une quelconque signification¬†? La sonnerie du t√©l√©phone le tire de ses pens√©es.
    Une voix volontairement √©touff√©e commence par affirmer savoir que son int√©r√™t pour l'occulte est de notori√©t√©. Toutefois, des choses plus s√©rieuses et plus graves se trament √† Sturkeyville. √áa, il s'en doutait¬†! Le calme de Sturkeyville n'est qu'apparent et c'est la raison m√™me pour laquelle cette petite ville attire tous ceux dont les activit√©s les plus sombres n√©cessitent la plus grande discr√©tion. Et l√†, Lewis Patrick se demande si ce n'est pas pur une m√™me raison que son oncle d√©funt s'est install√© ici avec sa collection secr√®te. Shub-Niggurath, Rlim Shaikorth, Atlach-Nacha... Les astres s'alignent selon une funeste configuration. Ceux qui savent doivent alerter le monde. Et ceux qui le peuvent doivent tout tenter pour arr√™ter les adorateurs des Dieux Anciens. Ainsi parlait cet homme... ou cette femme d'ailleurs, sans laisser le temps √† Lewis Patrick d'en placer une. Mais l'information qu'il n'attendait plus finit par venir. Jonas Parker √©tait fou de la Ch√®vre Noire et elle l'a tu√©. Horace Mumford √©tait fou du Ver Blanc et il l'a tu√©. Ken Cellys est fou de la D√©esse des Araign√©es mais... le tuera-t-elle ou parviendra-t-il √† la satisfaire¬†?
    La communication s'est arr√™t√©e depuis quelques instants et Lewis Patrick a toujours le combin√© coll√© √† l'oreille. Il murmure en boucle ce nom¬†: ¬ę¬†Ken Cellys¬†¬Ľ. Qui est-ce¬†? Un adorateur d'Atlach-Nacha, la D√©esse des Araign√©es, manifestement. Il finit par reposer le combin√© et r√©fl√©chit. Trois adorateurs de divinit√©s Anciennes, sans compter leurs complices, se livrent √† des rituels en leur honneur. Pour deux d'entre eux, leur Dieu s'est retourn√© contre eux. Qu'en sera-t-il du troisi√®me¬†?
    Avant tout, v√©rifier que Mumford est bien mort. En effet, Lane atteste de sa disparition mais pour l'heure rien ne le m√™le aux affaires des Anciens. Mais si tel devait √™tre le cas, cela pourrait signifier que lui aussi, comme Archer et ses complices, s'est livr√© √† quelques rituels. Ironie du sort, Archer v√©n√©rait Shub-Niggurath et c'est un Sombre Rejeton de la Ch√®vre Noire que Lewis Patrick a invoqu√© pour les arr√™ter... d√©finitivement. D'apr√®s cet informateur anonyme, une m√™me ironie aurait frapp√© Mumford. On dirait que les Anciens sont sans piti√© vis-√†-vis de ceux dont Ils ne sont pas satisfaits. Et ce Cellys alors¬†? L'espace d'un instant, Lewis Patrick se laisse aller √† esp√©rer que ce dernier d√©√ßoive sa D√©esse et que celle-ci ne se d√©barrasse tout simplement de lui.
    Si Mumford est bien mort, il peut attendre. Ce Cellys, par contre... Une recherche dans l'annuaire indique les num√©ros et adresses de Kendall Cellys mais aussi de Kenneth Cellys. Il faut bien commencer, va donc pour Kendall¬†!
    Ce Cellys habite √† la p√©riph√©rie du centre-ville. Nous sommes encore dans les ¬ę¬†beaux-quartiers¬†¬Ľ mais pas tr√®s loin d'une zone d'habitations plus populaire. Le vent souffle tr√®s fort aujourd'hui et c'est une excellente raison pour porter chapeau et imperm√©able. Lewis Patrick esp√®re ainsi croiser peu de monde dehors et, surtout, qu'on ne le reconna√ģtra pas. Et il esp√®re surtout qu'un homme errant dans les rues par un temps pareil n'attirera pas l'attention. Mais la r√©ussite de son entreprise est au prix de ce risque.
    Les rues sont d√©sertes. Le vent et la pluie s'abattent m√©thodiquement sur Sturkeyville. Kendall Cellys est manifestement chez lui. Il y a de la lumi√®re au rez-de-chauss√©. Lewis Patrick, confiant, s'approche. Il ouvre le portillon donnant sur le petit bout de jardin. Certain que personne ne peut le voir, il s'approche et regarde par la fen√™tre. Cellys est dans son salon. Il s'agite et fait les cent pas devant un groupe d'une demi-douzaine d'hommes et de femmes. Il note d'ailleurs qu'il y a une majorit√© de femmes dans cette assembl√©e. D'ailleurs, il n'est pas s√Ľr de lui mais il se demande s'il n'a pas crois√© l'une d'elle lors d'une soir√©e mondaine. Mais il se recentre sur Cellys. Il d√©ambule toujours dans son salon, nerveux. Il agite ce qui est manifestement une dague de sacrifice rituel. Va-t-il assister l√† √† un rite sanglant¬†? Pourvu que non. Il essaye d'entendre ce qui se dit √† l'int√©rieur mais n'entend rien √† cause du vent et de la pluie. Mais il a d√Ľ trop s'approcher car un cri retentit. Il est rep√©r√©. L√†, √† travers la fen√™tre, un homme s'est lev√© et le pointe du doigt. Lewis Patrick s'enfuit et rejoint son auto en courant.
    De retour √† Hatecroft Manor, il remercie int√©rieurement ce myst√©rieux informateur. Cellys a bien quelque chose √† se reprocher et quelque chose se trame. Maintenant, il lui faut creuser cette piste, en savoir plus et l'arr√™ter. Mais il doit aussi confirmer les propos concernant Mumford. Et il y a tout √† croire que l√†-dessus non plus on ne lui a pas menti. Et s'il mettait Lane sur le coup¬†? Et si lui aussi devenait un informateur anonyme¬†? Bonne id√©e mais... comment conna√ģtre alors le r√©sultat des investigations de son ami¬†? Celui-ci accepterait-il de tout lui r√©v√©ler lors d'une conversation ¬ę¬†anodine¬†¬Ľ¬†? Lewis Patrick d√©cide de laisser la nuit lui porter conseil.

    Lewis Patrick dort mal. Il √©prouve une sensation d√©sagr√©able autour du cou. Cela finit par le r√©veiller. Il se rend alors compte qu'il est nu et qu'une sorte de cordon ombilical s'est enroul√© autour de son cou. Ce cordon est reli√© √† un gigantesque arbre creux, calcin√© et mourant sous un soleil br√Ľlant qui racornit tout. L'arbre se dresse sur un d√©sert qui s'√©tend √† perte de vue et refl√®te l'aveuglante lumi√®re d'un soleil rouge sur le point d'exploser.
    Il commence par d√©senrouler le cordon et tire doucement dessus. Il ressent une l√©g√®re douleur. Conscient qu'il ne pourra pas s'√©loigner de l'arbre sans couper le cordon et que le faire pourrait se r√©v√©ler, par contre, assez douloureux, il pr√©f√®re s'approcher du tronc et regarder √† l'int√©rieur du creux. La morsure du soleil est cruelle. Il veut se mettre √† l'ombre mais, √† l'int√©rieur du tronc, il voit une esp√®ce de poisson dot√© de trois paires de bras humano√Įdes foncer vers lui, une gueule munie de plusieurs rang√©es de crocs ac√©r√©s grande ouverte.
    Souffrant toujours plus du soleil, il met autant de distance que lui en permet le cordon entre lui et cette cr√©ature. Il se retrouve alors face √† un pendu qui pourrit. Ses visc√®res d√©goulinent hors de son abdomen. Lewis Patrick s'avance vers le pendu. Un coup d‚ÄôŇďil en arri√®re lui indique que le monstre a renonc√© √† le poursuivre. Il l√®ve les yeux vers le cadavre et reconna√ģt son visage¬†!

    Lewis Patrick se r√©veille en sursaut et court dans la salle de bain pour se regarder dans la glace. Mais il a toujours ce m√™me teint qui le fait ressembler √† un indien. Mais, ¬≠ est-ce √† cause de ses propres traits caucasiens inchang√©s¬†? -, il ne saurait dire s'il ressemble d√©sormais √† un indien d'Am√©rique du nord ou du sud.
    Quoi qu'il en soit, la nuit lui a port√© conseil, malgr√© ce cauchemar. Ou peut-√™tre gr√Ęce √† lui. En effet, est-ce que, confront√© √† sa mort, il a alors saisi l'urgence de passer √† l'action¬†? Il d√©cide donc d'appeler la Gazette de Sturkeyville et demande √† parler √† H. P. Lane. D√®s qu'on le lui passe, il colle un chiffon sur le combin√© pour masquer sa voix et explique que les activit√©s louches et occultes de Mumford ont caus√© sa mort. Et il raccroche avant que Lane ne puisse poser la moindre question. Maintenant, il n'y a plus qu'√† attendre que le reporter m√®ne son enqu√™te. Il le rappellera dans quelques jours sous pr√©texte de prendre des nouvelles et tentera alors de lui tirer les vers du nez. Mais pour l'heure, que faire¬†? Comment confondre et arr√™ter Cellys¬†? L'espace d'un instant, il songe √† retourner dans les bois pour demander au Sombre Rejeton de se charger de lui mais... de quels stigmates sera-t-il alors afflig√©¬†? Et quels cauchemars hanteront ses nuits¬†? Non, le prix qu'il doit d√©j√† payer est bien assez √©lev√©. Mais il a n√©anmoins une id√©e. Il croit bien avoir reconnu parmi les complices de Cellys une femme qu'il pense avoir crois√©e lors d'une soir√©e mondaine. Et s'il organisait une soir√©e √† laquelle il inviterait le gotha de Sturkeyville¬†? Cette femme devrait alors √™tre l√† et il pourrait l'identifier, voire la confondre. Mais comment organiser une soir√©e au manoir alors qu'il a donn√© son cong√© √† son personnel et qu'il ne peut se montrer en public avec cette nouvelle couleur de peau¬†? Un nom s'impose¬†: Myrtle Veneti, bien s√Ľr¬†! Il avait d'ailleurs promis de la rappeler suite √† leur derni√®re soir√©e spiritisme.
    Au t√©l√©phone, Myrtle affirme aller bien mais Lewis Patrick la sent quelque peu tendue, voire √† cran. Lui en veut-elle de cette √©trange soir√©e¬†? Non, bien s√Ľr mais elle aurait souhait√© que les choses se passent comme... d'habitude.

    ¬ę¬†Cahcallah nohuiyan ?nentlah... coc?c...¬†¬Ľ

    A ces mots, Lewis Patrick l'arr√™te tout de suite et lui demande de r√©p√©ter mais Myrtle r√©p√®te les derniers mots qu'elle a prononc√©s avant de parler dans cette langue √©trange. Et elle ne voit pas du tout de quoi Lewis Patrick veut parler. Ce dernier comprend que ce n'est pas la peine d'insister mais demande √† son amie de patienter, le temps de s'emparer de quoi noter et tenter de bien se rappeler ce qu'il a entendu. Ceci fait, il reprend alors la conversation sur un ton plus l√©ger et lui propose d'organiser une f√™te costum√©e. Il explique qu'il aurait bien organis√© cela √† Hatecroft Manor mais son personnel de maison √©tant en cong√©s, Myrtle accepterait-elle d'accueillir les festivit√©s¬†? Mais, √† son grand √©tonnement, il se heurte √† un refus cat√©gorique. Et il sent bien que ce n'est pas la peine d'insister. Lewis Patrick prend alors poliment cong√© et raccroche. Jamais son amie ne lui a parl√© sur ce ton. Et jamais elle n'a refus√© de participer ni d'organiser une r√©ception. Que se passe-t-il¬†?

    Le 10√®me jour du mois de Chien...

¬ę¬†La sarcomancienne vous greffe la peau tatou√©e d'√©trangers¬†;
alors leurs souvenirs et leurs √©motions coulent encore chaudes dans vos veines.¬†¬Ľ

    Lewis Patrick est de nouveau dans cette for√™t, Millevaux. Il regarde ses mains. Dans le r√™ve aussi sa peau a chang√© de couleur. Et il repense √† l'historiette. Et si les souvenirs de cette peau √©trang√®re se mettaient √† couler dans ses veines¬†?
    La Nuit Brune, encore, et il pleut, encore. Lewis Patrick est √† la recherche d'un abri. Il ne cherche pas √† se prot√©ger de la pluie mais de ce qui le traque. Car, il le sent, il le sait, cette chose est de nouveau derri√®re lui. Elle approche.
    C'est quand on cherche qu'on ne trouve pas et c'est quand on ne cherche plus qu'on trouve. Fatigu√©, ruisselant de pluie, Lewis Patrick continue de marcher mais sans plus pr√™ter attention √† l√† o√Ļ ses pas le guide. En r√©alit√©, il est ailleurs. Il r√™ve, il le sait. Mais il est encore ailleurs. Son corps est dans son lit, √† Hatecroft Manor. Son esprit, ou du moins une partie de son esprit, est ici dans ces bois. Mais une autre partie de son esprit a quitt√© le r√™ve pour retourner √† Hatecroft Manor, dans la biblioth√®que. La biblioth√®que secr√®te, celle o√Ļ sa famille cache depuis des g√©n√©rations ces livres aux contenus mystiques, occultes, √©sot√©riques, interdits, dangereux. L√†, il compulse un ouvrage relatif √† une cr√©ature venant du fin fond de l'espace et du temps. Le chapitre d√©crit un conglom√©rat de cadavres d'√™tres issus de tous les mondes et de toutes les √©poques, de toutes les dimensions. Et cette chose, quand elle s'approche d'un nouveau monde, diffuse ses spores morbides. Et ces spores infectent alors les habitants de ce nouveau monde. Ces derniers mutent. Leurs corps subissent d'horribles transformations. Mais leurs esprits changent √©galement. Ils se reconnaissent, se f√©d√®rent, s'organisent et Ňďuvrent afin de h√Ęter la venue de ce g√©niteur qu'ils consid√®rent comme une divinit√© devant se repa√ģtre de toute la vie pr√©sente ici-bas. Eux, ils seront sauv√©s car ils rejoindront le conglom√©rat.
    Lewis Patrick referme le livre et le repose dans le coffre, juste √† c√īt√© de ces vieux carnets. Par curiosit√©, il en prend un.

    ¬ę¬†J'ai pass√© beaucoup de temps √† √©couter les l√©gendes du peuple de Nokomis. J'ai aussi pass√© beaucoup de temps √† chanter et danser pour voir son autre monde. Cette for√™t est bien √©trange. Elle est sans fin. L√†, j'ai crois√© la route de bien des esprits et certains m'ont parl√© de celle qu'ils appellent la Mauvaise M√®re ou encore la Ch√®vre Noire. Curieux, je l'ai cherch√©e. Je ne pouvais croire que celle qui avait cr√©e cette for√™t pouvait r√©ellement √™tre mauvaise. Cette for√™t ne m'apparaissait pas comme une mal√©diction. Je ne comprenais pas l'ingratitude de ces esprits face √† la beaut√© de ces lieux et √† la vie foisonnante qui les peuplait. Esprits, cr√©atures chim√©rique, hommes et femmes de tous les √Ęges semblaient s'√™tre donn√©s rendez-vous l√†, sous l'√©gide bienveillante de Shub-Niggurath. Pourtant, tous n'appr√©ciaient pas ce don. Millevaux est un cadeau. Et Millevaux m'a offert Echidna, une voyageuse solitaire parcourant Millevaux. Je ne sais pas d'o√Ļ elle vient. Elle vient d'une autre Terre, d'une autre √©poque. Elle me parle de son monde mais je ne comprends pas. Elle me parle de Mouches et de Cafards. Elle r√™ve, elle aussi. Nous nous retrouvons de plus en plus dans cette r√©gion de Millevaux qu'elle appelle les For√™ts Limbiques. L√†, nous nous abandonnons au r√™ve. Nous nous abandonnons l'un √† l'autre. Je ne veux rien lui cacher. Alors, je lui fais don de cette partie de mon pass√© qui d√©j√† devient floue. Je fais d'elle la gardienne de ma m√©moire, d'une partie de ma m√©moire. Je compte d√©sormais sur elle pour me rappeler qui je suis.

    Le temps passe. Echidna m'initie aux secrets du Foutre de Mouche, de l'Opium Jaune et de la Viande Noire. M√™me dans le r√™ve, nous r√™vons. Nous parcourons d'autres mondes, parfois merveilleux, parfois horribles. Nous croisons la route d'autres hommes et d'autres femmes venus de tous les mondes et de toutes les √©poques. Certains nous prennent pour des esprits, des hallucinations. D'autres ne nous voient m√™me pas. Et une nuit, alors qu'Echidna se repose, il me prend de consommer seul de cet √©trange Jus de Singe. Et quand je me r√©veille, j'ai quitt√© Millevaux. Je suis de nouveau... chez moi¬†? Combien de temps a pass√©¬†? Je ne reconnais rien, ni personne. O√Ļ sont Echidna et Nokomis¬†?

    Ce monde a chang√©. Je ne l'aime pas. La for√™t me manque. Il y a de plus en plus d'hommes blancs. Ils ont apport√© la guerre. Ils ont d√©truit la for√™t pour construire des villes toujours plus √©tendues, toujours plus hautes. Avant, leurs maisons √©taient en bois. Maintenant, elles sont en pierre. Je me r√©fugie de plus en plus dans les for√™ts limbiques. L√†, je cherche la paix. Ou, au moins, je cherche la solitude. Et peut-√™tre que je finirai par trouver, sinon l'oubli, la Ch√®vre Noire. Alors, je saurai... mais quoi¬†? Et pourquoi¬†? Et c'est parce que l'oubli me gagne, me ronge, que j'√©cris ces quelques lignes. Je fixe l√† ma m√©moire. Mais pourquoi et pour qui¬†?¬†¬Ľ

    Lewis Patrick referme le journal. Il n'a pas le temps de le replacer dans le coffre qu'il est de nouveau dans Millevaux. Ses pens√©es ont retrouv√© le chemin du r√™ve. Il stoppe net¬†! Il pleut toujours. Il regarde autour de lui. Il sent la pr√©sence du monstre qui le traque. Et il sait maintenant qu'il s'agit d'un √™tre d√©vou√© √† Shub-Niggurath. Est-l√† le prix qu'il doit payer pour avoir invoqu√© un Rejeton de la Ch√®vre Noire¬†? Et ce carnet¬†? Il fait partie de ceux qu'on lui a vol√© r√©cemment. Quel message le r√™ve cherche-t-il a lui d√©livrer¬†? Qui est cette Echidna¬†? Que sont ce Foutre de Mouche et cet Opium Jaune¬†? Et Nokomis¬†? C'est un pr√©nom indien.
    En tout cas, bien des gens parcourent cette for√™t, que ce soit en r√™ve ou r√©ellement. Et il y a des moyens d'acc√©der volontairement √† Millevaux, pas seulement au hasard d'un r√™ve mais en utilisant certains produits. Mais pourquoi l'auteur de ce carnet est-il sur ses traces¬†? Et si... et s'il voulait r√©cup√©rer ses carnets¬†? Et si c'√©tait lui qui les avaient vol√©s¬†? Mais dans ce cas, pourquoi continuer √† le pourchasser¬†? √Ä moins que ce ne soit quelqu'un d'autre qui les ait d√©rob√©s, sachant qui en √©tait l'auteur...
    D'une certaine fa√ßon, Lewis Patrick est rassur√©. En effet, s'il retrouve ces carnets, il pourra tout simplement les rendre √† leur propri√©taire et tout devrait rentrer dans l'ordre. Du moins l'esp√®re-t-il...
    Bien qu'il pleuve toujours, il s'assoit et s'adosse √† un arbre. Il ferme les yeux et se r√©veille.

    Lewis Patrick sort de son lit et gagne la salle de bains. Dans un premier temps, il n'y pr√™te pas attention mais sa peau a de nouveau chang√© de couleur. Elle est redevenue comme avant. Il laisse √©clater un cri de joie en m√™me temps que le t√©l√©phone sonne.
    Lane ne prend pas la peine de le saluer.

    ¬ę¬†C'est vrai ce qu'on raconte¬†? On dit que si on ne te voyait plus ces derniers temps, c'est parce que tu √©tais intern√© dans un asile Psychiatrique.¬†¬Ľ

    Lewis Patrick n'en revient pas. Qui a pu raconter de telles sottises¬†? Lane n'en sait trop rien, c'est un bruit qui court. Et il court d'autant plus que cela fait plusieurs jours que personne ne l'a vu en ville et que les seuls contacts qu'il a pu avoir furent par l'interm√©diaire du t√©l√©phone. Lane lui rappelle qu'il a donn√© son cong√© √† ses domestiques et qu'il peut tr√®s bien avoir pass√© ses appels d'un sanatorium. Mais s'il est √† Hatecroft Manor ce matin, cela veut-il dire qu'il est de retour¬†? Et que tout va bien¬†?
    L'espace d'un instant, Lewis Patrick craint que ce ne soit Myrtle Veneti qui ait lanc√© cette rumeur. Mais pourquoi¬†? Pour se venger de cette douloureuse exp√©rience √©sot√©rique¬†? Il ne ne saurait peut-√™tre jamais. Mais pour autant, il devait profiter d'avoir Lane au t√©l√©phone pour en savoir plus au sujet de Mumford. Et, innocemment, il lui demande de ses nouvelles, notamment au sujet de ces investigations pour la Gazette. Et √† sa grande surprise, Lane ne se fait pas prier. Il raconte avoir remont√© la piste de Mumford et l'avoir retrouv√© mais... que faire maintenant¬†?
    Lewis Patrick apprend ainsi que son ami s'est introduit, pour la seconde fois, par effraction chez le banquier. Et cette fois, dans la cave, il fut le t√©moin d'une sc√®ne des plus √©tranges, horribles et inimaginables. Oui, Horace Mumford avait bien des choses √† se reprocher. Mais rien concernant la falsification de comptes et de vulgaires histoires d'argent. La cave de Mumford s'√©tait r√©v√©l√© le th√©√Ętre d'un meurtre rituel. Et la victime innocente n'√©tait autre que le jeune Archer¬†! Mais le plus √©trange, outre le froid r√©gnant l√†, √©tait que Mumford √©tait pr√©sent lui aussi, mais... congel√©, litt√©ralement r√©duit √† l'√©tat de statue de glace. Il tenait √† la main une sorte de couteau ouvrag√© qu'il n'a pas r√©ussi √† lui √īter mais, par contre, il a fait main basse sur un livre qui avait l'air important. Lane est √©tonnant d√©sempar√©. Face √† une telle sc√®ne, il n'a pas appel√© la police. D'une part parce qu'il aurait eu √† justifier son effraction et le vol de ce livre, ces Manuscrits Pnakotiques, et d'autres part parce qu'il √©tait tout simplement incapable d'expliquer l'√©tat de Mumford.
    Lewis Patrick est quelque peu honteux car il a conscience qu'il va profiter de la d√©tresse de son ami mais il lui propose toutefois de l'aider √† condition de lui remettre cet ouvrage et de l'introduire chez Mumford. Une fois qu'il aura fait sa propre enqu√™te, il verra comment en informer la police sans que Lane ne soit inqui√©t√©. Apr√®s tout, il est une figure locale de Sturkeyville. Il a des relations. Et, ayant retrouv√© sa couleur de peau, il va pouvoir de nouveau se montrer en ville et faire taire cette rumeur. Peut-√™tre m√™me que Myrtle Veneti se montrera plus affable.

    Maintenant, il s'agit d'√™tre efficace et d'√©laborer un plan d'action. Lewis Patrick a invit√© Lane au manoir pour le lendemain. D'ici l√†, il va rappeler son personnel de maison et organiser cette soir√©e mondaine qu'il voulait organiser chez Myrtle. Maintenant, il peut l'organiser √† Hatecroft Manor. Il appelle donc certaines personnalit√©s de Sturkeyville, les invite √† cette ¬ę¬†soir√©e de retour¬†¬Ľ et les charge √©galement de faire circuler l'information. Il esp√®re ainsi que la complice de Cellys sera l√† et qu'il pourra la confondre d'une mani√®re ou d'une autre. D'ici cette soir√©e, il aura visit√© la cave de Mumford et peut-√™tre trouv√© un lien entre lui et Cellys. Par d√©finition, la D√©esse Araign√©e tisse sa toile donc, d'une mani√®re ou d'une autre, tout doit √™tre li√©.
    Lewis Patrick s'endort ce soir avec le sourire. Il a le sentiment que tout va aller pour le mieux maintenant. Les choses lui semblent rentrer dans l'ordre. Il sait qu'il va r√™ver mais il est s√Ľr que ce sera un beau r√™ve. Il ne va pas se rendre dans Millevaux cette nuit. Il n'affrontera pas le vent et la pluie. Il ne sera pas traqu√© par cette cr√©ature √©trange. Non, il r√™ve d'une grande maison de terre cuite, d‚Äôune seule pi√®ce, avec des fours et des athanors en √©bullition. Chouettes, chats sauvages, araign√©es (il frissonne en y pensant) et crapauds grouillent dans les ombres. Racines, foug√®res, lierre et champignons envahissent les lieux. Une grande armure humano√Įde faite de terre cuite et de mat√©riaux composites tr√īne au milieu. Et elle est l√†, la Magicienne. Elle lui explique qu'il faut aller demander l'aide‚Ķ de la personne qui incarne la Magicienne pour avoir une chance de vaincre les Abysses.
    Lewis Patrick comprend que cette armure est sens√©e lui permettre de gagner ce que la Magicienne appelle le ¬ę¬†M√©ta-Monde¬†¬Ľ. L√†, il doit retrouver celui dont elle est l'avatar, celui qu' on appelle ¬ę¬†le Joueur¬†¬Ľ. Lui sait. Lui peut. Il joue pour jouer. Il joue pour conna√ģtre la suite de l‚Äôhistoire. Peu lui importe que les Anciens ou les CŇďlacanthes triomphent. Peu lui importe la fin de l'histoire. Il veut simplement la conna√ģtre, la jouer. Mais, affirme la Magicienne, il peut la changer. Il peut d√©cider de leur sort √† tous. Alors, Lewis Patrick doit enfiler cette armure et convaincre le Joueur de faire triompher la Lumi√®re.

    Quand Lewis Patrick se r√©veille, il se sent bizarre. L'espace d'un instant, il a peur d'avoir de nouveau chang√© de couleur mais ce n'est pas le cas. Il est toujours lui-m√™me. Mais, se dit-il, apr√®s tout il est toujours lui-m√™me quelle que soit la couleur de sa peau. Pour autant, il a l'impression que quelque chose a chang√©. Si ce n'est pas lui, c'est autour de lui. Il a ce sentiment d√©sagr√©able que la r√©alit√© qui l'entoure n'est plus aussi consistante que la veille, qu'elle n'est plus aussi... r√©elle...

    Aujourd'hui, Lewis Patrick doit donc prendre connaissance et tenter de comprendre ce qui s'est pass√© dans la cave d'Horace Mumford. Il doit aussi prendre possession des Manuscrits Pnakotiques. Aussi, il attend Lane avec une certaine impatience doubl√©e d'une nervosit√© non moins certaine.
    Lane arrive en fin de matin√©e. Lui aussi est nerveux. Pas √† l'id√©e de rentrer par effraction chez un citoyen de Sturkeyville mais √† celle de revoir cette sc√®ne √©trange et ces cadavres, l'un sacrifi√©, l'autre... gel√©. Lewis Patrick, lui, est toujours sous le coup de son r√™ve de la veille. Il repense aux propos de la Magicienne, aux Joueurs, √† cette armure en terre sens√©e lui permettre de changer de monde. Durant le trajet, il survole les Manuscrits Pnakotiques. Et son attention se porte sur les paragraphes concernant Rlim Shaikorth, le Ver Blanc. Mumford aurait donc √©t√© un adorateur de ce monstre. Ne pr√™tant aucune attention √† ce que lui raconte Lane, il poursuit sa lecture et apprend que le Ver Blanc vivrait dans la Contr√©e des R√™ves. Dans le r√™ve, comme Millevaux¬†? La Millevaux de Shub-Niggurath¬†? L√† serait le lien tiss√© par Atlach-Nacha¬†? Le r√™ve semble √™tre le nŇďud o√Ļ tous ces fils se retrouvent et s'emm√™lent.
    Et quelques minutes plus tard, apr√®s s'√™tre √©tonn√© de l'aisance avec laquelle Lane force, une fois de plus, la porte de derri√®re de la maison de Mumford, Lewis Patrick descend les marches menant √† la cave. √Ä chaque marche, il a l'impression que la temp√©rature baisse. R√©alit√© ou simple impression¬†? En bas, tout est comme Lane l'a d√©crit. Il n'a touch√© √† rien, si ce n'est aux Manuscrits Pnakotiques. Le corps de Mumford est parfaitement conserv√©, gel√©, alors que celui du pauvre Archer, malgr√© le froid ambiant, commence d√©j√† √† montrer des signes de pourriture et √† sentir. M√™me s'il ne pr√©vient pas la police, les voisins devraient le faire d'ici quelques jours car ils seront indispos√©s par l'odeur et ils se poseront des questions. Mais avant tout, il est l√† pour examiner la sc√®ne de ce crime rituel. Y a-t-il ici un indice qui aurait √©chapp√© √† Lane ou un indice que seul un sp√©cialiste des sciences occultes pourrait trouver¬†? Peut-√™tre bien oui¬†!
    Une poup√©e d'enfant... Que fait-elle l√†¬†? Et pourquoi Lane n'a-t-il pas remarqu√© un objet √† la pr√©sence aussi improbable en ces lieux¬†? Lewis Patrick repense √† sa vision, celle qu'il a eu dans sa propre cave. Un rire, un enfant et quelque chose derri√®re. C'est l√† qu'il avait trouv√© cette montre √©trange qui l'avait pr√©cipit√© dans Millevaux. Cette montre, il l'a toujours... Mais, que doit-il comprendre¬†?
    Atlach-Nacha tisse sa toile, donc tout est li√© d'une mani√®re ou d'une autre. Lewis Patrick r√©fl√©chit. Cette montre l'a projet√© dans le r√™ve. Le Ver Blanc vit dans le r√™ve. Mumford a certainement acc√©d√© au monde du r√™ve lui aussi. A-t-il utilis√© une montre ou autre chose¬†? La Magicienne lui a dit de trouver le Joueur, d'aller le chercher dans son monde en utilisant l'armure de terre. Mais cette armure se trouve dans le r√™ve. Le r√™ve est la cl√©, la porte...
    La cl√© et la porte... Pourquoi ces mots tournent ainsi dans sa t√™te. La cl√© et la porte. La Cl√© et la Porte¬†! Yog-Sothoth¬†! Lewis Patrick a lu des choses concernant cette horreur. Et il repense √† Atlach-Nacha dont on dit que quand sa toile sera achev√©e, cela sera la fin du monde. Est-il possible que Cellys et ses complices souhaitent en r√©alit√© s'attirer les faveurs de Yog-Sothoth en lui offrant la fin du monde¬†? Ce serait donc √† cette fin qu'ils tenteraient de h√Ęter les plans d'Atlach-Nacha¬†? Il faut vraiment √™tre... tordu pour √©chafauder un pareil plan, pour avoir de telles pens√©es mais... la folie n'est-elle pas le guide des adorateurs des Anciens¬†?
    Lorsque Lane lui demande s'il a trouv√© quelque chose, Lewis Patrick ne sait quoi r√©pondre. Oui, il a trouv√© quelque chose, mais comment expliquer √ßa √† quelqu'un comme Lane, quelqu'un de... normal¬†!

    ¬ę¬†Je... Je dois r√™ver. Maintenant¬†!
    Non, tu ne r√™ve pas. Mumford est bien congel√© et...
    Tu ne comprends pas¬†! Je sais que je ne r√™ve pas. Mais je dois r√™ver. Je dois r√™ver maintenant¬†! Il faut que je r√™ve¬†!¬†¬Ľ

    Et Lewis Patrick fouille dans ses poches mais il ne trouve pas la montre. Il saisit Lane au col.

    ¬ę¬†Herbert, je dois dormir¬†! Tout de suite¬†! Fais moi dormir¬†! C'est une question de vie ou de mort¬†! C'est la fin du monde¬†!¬†¬Ľ

    Et Lewis Patrick a d√Ľ se montrer particuli√®rement convaincant car son ami lui d√©coche un crochet au visage qui le plonge dans les t√©n√®bres et le ram√®ne... dans la maison de la Magicienne.
    Et elle est l√†, assise sur un petit tabouret de bois. On dirait qu'elle attendait. Qu'elle l'attendait. Elle lui sourit. On dirait qu'elle sait. Elle s'approche de l'armure de terre, l'ouvre et explique son fonctionnement. Elle explique aussi qu'il ne faut surtout pas en sortir car l'air du m√©ta-monde pourrait lui √™tre fatal, √† lui, √™tre de fiction. Mais il faut faire vite. Cellys et ses complices ont d√©j√† commenc√© leur rituel. Lewis Patrick n'a aucune id√©e de ce qui lui permet d'affirmer cela mais il la croit. Aussi, il entre dans l'armure et la Magicienne la referme sur lui.

    On ne voit pas tr√®s bien √† travers les deux ouvertures faisant office d'yeux. Sa vision se trouble. Les murs de la cabane de la Magicienne laissent la place √† des murs blancs. Comme chez la magicienne, il y a peu de meubles. Mais point d'athanor ou de cr√©atures dans des bocaux. L√†, il n'y a que quelques livres sur des √©tag√®res blanches ou en bois. Il y a deux malles bleues devant lui. Mais son attention est attir√©e par un raclement venant de sa droite. De l'autre c√īt√© d'une porte ouverte, un homme est pench√© sur une sorte de machine √† √©crire dont √©mane un halo lumineux. Lewis Patrick fait un pas dans sa direction. L'homme ne lui parle pas. Il se borne √† taper sur son √©trange machine et Lewis Patrick entend les mots r√©sonner dans sa t√™te.

    ¬ę¬†Bonjour Lewis Patrick Hatecroft. Je suis le Joueur. √Ä l'occasion, on m'appelle aussi Demian ou Demian Hesse. Mais aujourd'hui, je suis le Joueur. Tout ne s'est pas pass√© comme pr√©vu. Cellys et ses complices sont pass√©s √† l'action plus vite que je ne le pensais et tu n'as plus beaucoup de temps si tu veux sauver ton monde. La Magicienne a raison. Je peux faire quelque chose. Je peux d√©cider qu'Atlach-Nacha ne finira pas sa toile aujourd'hui. Je peux d√©cider que ce ne sera pas la fin du monde, que Sturkeyville ne deviendra pas la Capitale de la Douleur. Je peux d√©cider que Yog-Sothoth ne viendra pas appr√©cier ce cadeau et r√©compenser ceux qui le lui ont fait. Mais je suis le Joueur. Je joue pour conna√ģtre la suite de l'histoire. Si je fais √ßa, l'histoire s'ach√®ve. Mais si je ne le fais pas... elle s'ach√®ve aussi. √Ä moins que je ne choisisse de  jouer dans un monde ravag√© par les Anciens... Lewis Patrick, tu connais l'expression ¬ę¬†mourir pour rena√ģtre¬†¬Ľ¬†? Si tu acceptes de mourir pour rena√ģtre, pour vivre une autre histoire et de nouveau combattre les Anciens, je sauve ton monde. Mais tu as conscience que si tu accepte, ce sera un autre Lewis Patrick Hatecroft qui se r√©veillera demain. Tu ne seras plus le gardien d'ouvrages occultes. Tu ne vivras peut-√™tre m√™me plus √† Sturkeyville. Il ne te restera que ton nom et ta volont√© de combattre les Anciens et leurs adorateurs. Acceptes-tu¬†?¬†¬Ľ

    Et le joueur s'empare d'un d√© √† six face.

    ¬ę¬†Pair, tu accepte. Impair, tu refuse.¬†¬Ľ

    Et le d√© tombe sur six¬†!


Feuille de personnage avec les règles de Bois-Saule :

Destin fatal : (Le Jugement) Le bien précieux est une chose légendaire, s'en emparer peut transformer votre destinée.
Chassé par : un monstre (un vampire ?).
Chasse : les cultistes.
Une question : Pourquoi ces rêves étranges ?
Une certitude : les bois de ses rêves sont en lien avec ceux de Sturkeyville. Il y a un mystère dans les bois de Sturkeyville.
Une croyance : ce qu'il y a dans les livres du mythe est malheureusement vrai. Notre monde est menacé.
Une vertu : il veut vraiment combattre le mal et protéger l'humanité.
Un vice : il est attiré par les forces obscures et combattre le mal par le mal lui donne un prétexte pour s'adonner à ces noires magies.
Un souvenir qui te hante : le rituel d'invocation d'un Sombre Rejeton.
Ta quête : la vérité et le triomphe de la Lumière sur les ténèbres incarnées par les Anciens et leurs adorateurs.
Tes symboles¬†: le B√Ęton qui guide les fid√®les & l'Essaim aux milles mains et aux milles visages.
Tu possède un objet important : un exemplaire des Unaussprechlichen Kulten.


Commentaires de Thomas :

A. Hatecroft Manor ? Un jeu de mots avec Lovecraft ?

B. Pour cette partie, j'ai l'impression que l'apport de Bois-Saule se borne √† tirer l'historiette du jour. On devrait alors plut√īt dire qu'il y a des bouts d'Almanach plut√īt que des bouts de Bois-Saule

C. D'o√Ļ vient le changement de carnation du h√©ros ? Est-ce que c'est une cons√©quence d'avoir v√©cu un cauchemar de Coelacanthes ?

D. Tu innoves en introduisant des cauchemars de Coelacanthes différents de ceux que tu utilise d'habitude, c'est cool.

E. J'y pense comme ça, mais si tu cherches un cadre d'enquêtes surnaturelles contemporaine en Amérique du Nord à investir avec du Millevaux dedans, je te conseille chaudement L'Autoroute des Larmes, qui se prêterait certainement fort bien à un crossover Psychomeurtre / Grey Cells.

F. "Maintenant, il peut l'organiser √† Hatecroft Manor. Il appelle donc certaines personnalit√©s de Sturkeyville, les invite √† cette ¬ę¬†soir√©e de retour¬†¬Ľ et les charge √©galement de faire circuler l'information. Il esp√®re ainsi que la complice de Cellys sera l√† et qu'il pourra la confondre d'une mani√®re ou d'une autre. " √ßa fait tr√®s Agatha Christie comme proc√©d√© :)

G. "Ne pr√™tant aucune attention √† ce que lui raconte Lane, il poursuit sa lecture et apprend que le Ver Blanc vivrait dans la Contr√©e des R√™ves. " On pourrait imaginer que Millevaux envahisse notre monde en transitant par les Contr√©es du R√™ve, ce serait cool :) ¬†[et ceci dit, c'est plus ou moins ce qui se passe dans CŇďlacanthes, mais utiliser les Contr√©e du R√™ve lovecraftiennes comme passage serait assez cool.]

H. "De l'autre c√īt√© d'une porte ouverte, un homme est pench√© sur une sorte de machine √† √©crire dont √©mane un halo lumineux." : j'adore la description d'un ordinateur vu par un homme de 1920 :)

I. Sacré ironie que le joueur propose un choix au personnage, mais tire ensuite un dé pour savoir ce qu'il choisit.

J. "Tes symboles¬†: le B√Ęton qui guide les fid√®les & l'Essaim aux milles mains et aux milles visages." : d'o√Ļ tire-tu ces symboles ?


Réponse de Damien :

A, oui, c'est carrément ça Lewis Patrick Hatecroft = LPH=HPL love/hate etc. ^^

B, j'ai surtout joué avec Grey Cells au niveau technique. Bois Saule m'a servi pour poser certains éléments d'ambiance. ces derniers temps, j'ai pas mal utilisé Millevaux comme une contrée des rêves alternatives pour mes scénars de Chtulhu.

C, oui, c'est un effet du cauchemar. comme il est mort dedans, j'ai tir√© sur la table de CŇďlacanthes et voila.

D,j'ai pas fait exprès. je tire les cauchemars coelacanthes au hasard. des fois, je tombe sur les mêmes, des fois non. mais c'est toujours au hasard.

E, oui ^^ je suis déjà tombé dessus

F héhé, là je joue un "Socialite" c'est l'archétype du mondain dans Grey Cells et effectivement c'est plus pour jouer des scénars à la Christie. J'ai trouvé que ça collait bien avec le perso.

G,et oui, c'est √ßa, j'ai utilis√© Millevaux comme une contr√©e des r√™ves et j'ai finis par tilter que si j'utilise plus Millevaux comme une menace de corruption de notre monde par cette foret que comme "terrain de jeu" cela vient justement de CŇďlacanthes. je pense reprendre cette notion quand je me lancerai dans ma campagne de Mantra-Crasse-Millevaux.

H. j'ai un peu repomp√© ce passage sur le final d'un autre de mes solos ^^ mais j'aime bien cette id√©e que les persos puissent voir le joueur √† l'Ňďuvre mais lui non‚Ķ ce serait casser la magie ^^.

I bah disons que j'essaie de ne pas trop tricher ^^ mais j'aime bien le meta-jeu comme ça. j'aimerais en faire plus.

J, ces symboles? ils sont sortis tout droit de Terres de Sang est Millevaux ^^ d'ailleurs, il faudrait que je me refasse un mix de Terres de Sang et Sphynx car j'ai eu une idée pour améliorer la jouabilité en solo en utilisant le questionnaire de préparation des ruines de la même façon que la fiche du serial killer dans Psychomeurtre. Il s'agirait de visiter les ruines et tenter de répondre à toutes ces questions: savoir qui vivait là, comment et pourquoi ils ont disparu etc.

voila, j'espère ne pas avoir été trop fouillis dans mes réponses car je ne suis pas sur le bon PC et n'est plus le CR sous les yeux. en tout cas, demain je me fais un ptit one shot de Silent Hill en version Sombre Max et je pense ensuite attaquer Mantra-Crasse-Millevaux avec de nouvelles incarnations de Haze, Corso et Lewis ?


Réponse de Thomas :

C. Ce qui est int√©ressant, c‚Äôest que dans CŇďlacanthes, le changement de peau a en fait tr√®s peu d‚Äôinfluence¬†: tout le monde s‚Äôen fout :) Alors que retranspos√© dans les USA des ann√©es 20, √ßa a beaucoup plus d‚Äôimpact¬†: le h√©ros doit se cacher, etc.

G. Le thème de l’invasion des mondes par Millevaux est encore plus présent dans Millevaux Mantra.

J. En fait, la fiche du serial killer de Psychomeurtre est inspirée de la liste des révélations de Sphynx : le procédé est juste plus transparent et ordonné. Mais du coup, réincorporer la fiche de Psychomeurtre pour créer un liste de révélations plus transparente et ordonnée pour Sphynx, ce serait un intéressant renversement de situation :)

K. Cool pour Mantra-Crasse-Millevaux. Tiens-moi au courant !


Damien :

ouais, j'avoue que j'ai tiqu√© quand je suis tomb√© sur cette transformation car je me suis vraiment demand√© comment j'allais m'en sortir. Limite, j'aurais pr√©f√©r√© de bon gros tentacules dans le dos ^^ disons que comme CŇďlacanthes aura √©t√© ma porte d'entr√©e sur Millevaux √ßa conditionne plus ou moins consciemment plein de choses dans ma fa√ßon d'int√©grer Millevaux dans mes scenars. et comme je compte m√©langer ces univers et jeux que sont Millevaux, la Crasse et Mantra, au final, √ßa devrait coller ^^ pour Sphynx, je me suis rendu compte que je le faisais de mani√®re informelle mais je me suis dit que mon RP gagnerait peut-√™tre en qualit√© ou fonctionnerait peut-√™tre mieux si je formalisais cela justement. sinon, je continues mon Silent Hill que j'ai commenc√© en prenant pour situation de d√©part un texte court d'Anton Vandenberg publi√© sur sa page FB ^^ ensuite, je voudrais tester le jeu solo de Matthieu B√© et ensuite j'attaque la Crasse. Normalement, j'aurais 3 persos: 1 Mouche, 1 Cafard et un mort-vivant. les 3 bosseraient pour Black rain et enqu√™teraient donc sur le meurtre de l'Hommonde mais aussi sur une nouvelle manifestation de l'Entropie : Millevaux! dont les agents seraient les Horlas et les CŇďlacanthes. Et je compte aussi int√©grer (si je peux) une nouvelle sorte de cr√©atures plus ou moins hostiles ^^ ensuite, quand j'aurais re√ßu Mantra, je compte en remettre une couche en terme de M√©ta-jeu en faisant de nouveau appara√ģtre le personnage du Joueur que j'ai d√©j√† "jou√©" dans d'autres solos. le Joueur serait donc un Ancien de Mantra et les 3 autres ses avatars de la Crasse. enfin, c'est l'id√©e... apr√®s, √ßa prendra ptete une autre forme, on verra bien. et c√īt√© technique, je pense jouer la mouche avec Grey Cells, le mort-vivant avec Black Star Rise et le cafard avec divers syst√®me mix√© √† Parasite (de Fabulo ^?.


Auteur de Millevaux.
Outsider. √Čnergie cr√©ative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#53 07 Apr 2021 10:48

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : [Syst√®mes Millevaux] Comptes-rendus de partie

CE N‚Äô√ČTAIT PAS LE PLUS MAUVAIS

Un solo par Damien Lagauzère qui tient place dans… Silent Hill ! Avec une invasion progressive par Millevaux et le vertige logique.

(temps de lecture : 1h37)

Joué le 19/04/2019

Ce solo a été joué avec l'aide de jeu Silent Hill écrite par Rémy Broknpxl et dispo ici

J'ai utilisé les règles de Lacuna et certains des Vertiges Logiques de Thomas Munier.
Il y aussi des "bouts" de Millevaux sous la forme de CŇďlacanthes et de Bois-Saule (pour le final).
Certaines parties, enfin, ont été joué avec Strings.
Le MJ est joué par Muses & Oracles.

Avertissement sur le contenu : voir le détail après l’image

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Trent Van Doren, cc-by, sur flickr

Contenu sensible : grossophobie.


L’histoire:
¬†Je prends un caf√© √† la terrasse de ce bar avec une vue sur le lac de Toluca. Je ne suis pas originaire de Silent Hill. J'ai atterri l√† par hasard. Ma moto est en rade. J'ai √©t√© oblig√© de m'arr√™ter. Le gars a jet√© un Ňďil et m'a dit qu'il pourrait s'en occuper dans la journ√©e. Alors je suis bon pour une journ√©e de tourisme forc√© dans cette petite ville.
La serveuse s'approche. Elle est d'une laideur à faire tourner le lait.

¬ę¬†M. Singer, Paul Singer¬†?¬†¬Ľ

Elle m'informe qu'il y a un appel t√©l√©phonique pour moi au bar. C'est bizarre. Personne ne sait que je suis ici. Et mon portable¬†? Je fouille les poches de mon blouson. Rien¬†! J'ai d√Ľ le laisser dans une des sacoches de ma moto.

¬ę¬†Paul Singer, j'√©coute¬†!

Faucheur Zero... Les Horlacanthes¬†!¬†¬Ľ

Cette voix m'est familière mais je n'arrive pas à la resituer.

¬ę¬†Vous √™tes¬†?
Je suis Contr√īle. Je ne suis pas ton ennemi. Je ne suis pas ton ami non plus. Mais je peux t'aider. Appelles-moi quand tu en auras besoin.
Je ne comprends pas. Pouvez-vous être un peu plus... explicite ?
Pense √† nos Chairs Disparues.¬†¬Ľ

OK. Ce doit √™tre une blague. Peut-√™tre un des gars du garage. Il aura su o√Ļ me trouver, il conna√ģt mon nom et aura voulu rigoler un bon coup. Je ne rel√®ve pas. Mon caf√© m'attend. La serveuse n'est pas au bar. Elle n'est pas en terrasse non plus. Je m'installe et finis mon caf√©. Je ne le remarque pas tout de suite mais... il n'y a personne. Personne n'est pass√© l√† depuis un bon moment et je n'ai pas revu la serveuse. Ce n'est pas tr√®s grave, ma consommation est d√©j√† pay√©e. Mais personne dans les rues, pas le moindre bruit de voiture, c'est d√©j√† plus √©trange. Je me l√®ve et m'en vais sans laisser de pourboire.
Je prends le chemin du garage et je ne croise personne dans les rues. Par moment, j'ai envie de me mettre √† crier ¬ę¬†Il y a quelqu'un¬†?¬†¬Ľ mais je ne le fais pas. Ce serait ridicule, non¬†? Et tout d'un coup, je me sens mal, tr√®s mal. Ce n'est pas seulement de l'angoisse ou de la peur. Cette situation est stressante, c'est s√Ľr, mais il y a autre chose et je ne sais pas quoi. Je suis seul mais... je ne le suis pas...
J'entends quelque chose derri√®re moi. Je me retourne. Qu'est-ce que c'est que √ßa¬†? √áa se tient debout et √ßa rampe en m√™me temps. C'est ros√Ętre, gris√Ętre. C'est de la chair malade. Je reconnais des membres humains, des mains, des pieds. Et des t√™tes¬†! Et UNE t√™te¬†! On dirait la serveuse du caf√©. La moche. Et l√†, c'est pire encore. Qu'est-ce que c'est que √ßa¬†? Si c'est un costume d'Halloween, c'est le plus atrocement r√©aliste que j'ai jamais vu. Avec prudence quand m√™me, je m'approche. La chose, la serveuse¬†?, semble ne porter aucun v√™tement. Elle avance vers moi, moiti√© marchant, moiti√© rampant. Je ne sais pas en quoi peut √™tre fait ce costume. De la mousse de polystyr√®ne, un truc expans√©, du plastique, je ne sais pas mais c'est hyper r√©aliste en tous cas. Saisissant¬†! Le top du cosplay¬†!
Ce truc doit être hyper lourd à porter. Elle (?) se redresse péniblement. De toute sa hauteur, elle est plus grande que moi. Et pourtant, je fais un bon mètre 85 ! Et, de plusieurs appendices ressemblant à des bras jaillissent plusieurs lames semblables à des faux !

Faucheur Zero ?

OK, on ne joue plus. Je me casse en courant¬†! Vu sa masse, semer ce truc n'est pas compliqu√© mais... je ne veux pas penser √† celui ou celle qui va croiser sa route¬†! Je cours jusqu‚Äôau garage. Je veux r√©cup√©rer ma moto. Et conna√ģtre le fin mot de cette sale blague. Il ne me faut pas longtemps pour me retrouver devant le garage. Il n'y a personne. J'appelle. Rien. Ma moto est l√†. Et, √©videmment, elle ne d√©marre pas. Je cherche mon t√©l√©phone mais je ne le trouve dans aucune des deux sacoches.
Je vais au comptoir. Toujours personne à l'horizon mais un téléphone. J'appelle chez moi.

¬ę¬†Contr√īle, j'√©coute¬†!
Qu'est-ce que c'est que cette blague ? Vous vous foutez de moi ou quoi ?
Non ! Ce ceci n'est pas un jeu.
Qu'est-ce qui se passe ici¬†? O√Ļ sont les gens¬†? Pourquoi il n'y a personne dans les rues¬†? Et c'est quoi ce truc, l√†¬†?
Ne le prends pas sur ce ton. Je ne suis pas ton ennemi, mais je ne suis pas ton ami, non plus. Tu vas devoir t'en sortir mais tu n'es pas seul. Tu peux compter sur moi, mais...
Mais quoi ?
Reviens sur tes pas...¬†¬Ľ

Et il a raccroch√©. Revenir sur mes pas¬†? Retourner dans la rue o√Ļ j'ai vu ce truc¬†? Pas tr√®s motivant mais... pourquoi pas apr√®s tout. Ce n'est pas un jeu mais ai-je d'autres choix que de le jouer¬†?
Dehors, les rues sont toujours vides et un épais brouillard est tombé d'un coup. La température est tombée, elle aussi.

√áa me rappelle cette randonn√©e qu'on avait faite entre potes. C'√©tait il y a longtemps. On √©tait huit et il y avait des filles. Il s'agissait entre autres de les impressionner, de leur montrer qu'on savait se d√©brouiller dans la nature et tout. Mais nous avions march√© moins vite que pr√©vu et la nuit, et la temp√©rature, √©taient tomb√©es avant que nous n'ayons atteint le g√ģte d'√©tape. Nous n'√©tions pas assez couverts. Tout le monde commen√ßait √† √™tre fatigu√©. L'ambiance √©tait devenue tendue. Le silence qui r√©gnait √©tait √† couper au couteau. Je me souviens clairement avoir pens√© que le premier d'entre nous qui l'ouvrirait dirait une √©norme connerie qui non seulement plomberait l'ambiance mais risquait m√™me de g√Ęcher la suite du s√©jour. Et je ne voulais pas que ce soit moi. Alors, je ne disais rien alors m√™me que j'en avais vraiment marre de marcher dans le noir et le froid et que j'en avais marre d'entendre les autres geindre.
Alors, pour me changer les idées, je pensais à autre chose. J'essayais en tout cas. En fait, je sais que j'avais clairement en tête que j'avais voté pour cette randonnée parce que j'ai peur de la mer. Je n'ai pas peur de l'eau. J'ai peur de la mer. Je ne sais pas si c'est le syndrome des Dents de la Mer et la peur d'être dévoré par un requin ou si c'est quelque chose de plus freudien mais je déteste la mer. Je me forçais à garder ça en tête. Ça m'aidait à mettre un pied devant l'autre.
Et mes pens√©es s'envolaient. Je n'√©tais plus vraiment l√†. J'√©tais, je suis, dans une caverne. Il fait sombre et humide. Je n'y vois quasiment rien. Pourtant, sur une paroi, je vois de quoi accrocher un flambeau. Je r√™vasse. C'est bizarre comme r√™verie. Ce doit √™tre √† cause de la fatigue. Mais √ßa me permet de mettre de la distance justement. Et soudain, on m'agrippe par l'√©paule. Je me retourne et mon regard se fixe sur un Ňďil trop maquill√©. Marcy¬†! Qu'est-ce qu'elle me veut¬†? Elle sourit. Elle m'explique gentiment que j'√©tais en train de m'endormir et que j'ai failli tomber. Les autres ricanent et me traitent de somnambule. Je suis fatigu√©, √©nerv√©, je les envoie pa√ģtre. Marcy tente de calmer le jeu. J'en remets une couche et fais allusion √† la couche de maquillage dont elle s'est tartin√©e le visage et qui la fait ressembler √† un Ňďuf de P√Ęques.
Et voilà, je l'ai fait. J'ai ouvert ma gueule et j'ai plombé l'ambiance...

Pourquoi me souvenir de √ßa maintenant¬†? Marcy... Ce n'est pas qu'elle √©tait moche mais... elle ne me plaisait pas. Cette randonn√©e avait √©t√© organis√©e, aussi, pour cr√©er quelques couples si c'√©tait possible. Mais celui-l√† ne pouvait pas fonctionner, c'est comme √ßa. Apr√®s, OK, j'ai peut-√™tre √©t√© inutilement blessant mais j'√©tais crev√© et c'√©tait peut-√™tre pas la peine de m'en vouloir comme √ßa au point de tirer la tronche √† toutes les soir√©es entre potes o√Ļ on se croisait.
Et maintenant, o√Ļ suis-je¬†?
Toluca Cemetary, indique le panneau. Mes pas m'ont finalement ramené près du lac. Mais pas au café. C'est peut-être aussi bien. Mais un cimetière... Est-ce vraiment mieux ?
Un éclat, un reflet, attire mon attention un peu plus loin. Merde ! Il y a du monde dans le cimetière ! Un homme et une femme. Elle a un couteau de cuisine et s'apprête à poignarder l'homme qui lui fait face. Je crie ! Les deux se figent mais aucun ne se retourne vers moi. La femme ne veut pas perdre sa proie des yeux et lui... c'est un peu la même chose. Je cours vers eux, espérant que la femme ne commettra pas l'irréparable.
C'est un peu surréaliste mais j'ai l'impression qu'ils m'ont attendu. L'homme est on ne peut plus fébrile. Il tremble. La femme est d'un calme olympien, impassible. Je la regarde et la trouve sale... et grosse aussi. De près, on dirait une grosse baleine dégueulasse. Un amas de chair gluant et armé d'une lame... Faucheur Zero ?
Et là, j'ai peur que ça parte en sucette.
Et j'ai raison d'avoir peur.
Ça part en sucette !
La grosse se retourne vers moi. L'homme reste immobile, tremblant. Il se borne à tourner lentement la tête vers moi. Il se mord les lèvres. Et elle lève son couteau dans ma direction. Gênée par sa propre graisse, ses mouvements sont maladroits. Je pourrais m'enfuir mais...
Je lui enfonce mon poing dans la figure !
Et mon poing s'enfonce et s'enfonce et s'enfonce dans sa chair. Elle va m'avaler si je ne fais rien ! Je tente de retirer mon poing de sa face. Mais ça ne va pas tout seul. Elle mord et j'y laisse de la viande. Je regarde mon poing en sang et aperçoit la lame s'abattre.
Je hurle alors que le couteau s'enfonce dans mon √©paule. Je tourne la t√™te vers l'homme, toujours immobile √† se mordre les l√®vres. Je donne un coup de pied √† cette folle. L'effort fait saigner ma blessure mais elle me l√Ęche. Je ne veux pas en savoir plus. Je m'enfuis en courant.
Mon cŇďur bat √† tout rompre. Mon √©paule me fait atrocement mal. J'ai besoin d'aide, de soin. Et cette putain de ville est toujours d√©serte. Sur qui puis-je compter ici¬†? Personne¬†! Si, lui. Contr√īle. Il me faut un t√©l√©phone.

Blue Creek Apartments. Je ne m'attends pas √† y trouver qui que ce soit. Cette ville est d√©serte et il n'y tra√ģne plus que des psychopathes... et moi. Mais au moins je devrais y trouver un t√©l√©phone. Le hall d'entr√©e est mal entretenu. Il y a de la poussi√®re. Les murs sont ab√ģm√©s par l'humidit√©. √áa sent mauvais. Par acquis de conscience, je frappe √† une porte. √Čvidemment, pas de r√©ponse. Je tente d'ouvrir la porte et, √† ma propre surprise, elle s'ouvre.

Je ne m'attends pas à trouver qui que ce soit mais j'appelle quand même. Et effectivement, personne ne me répond. Pour autant, j'ai l'impression qu'il y avait quelqu'un il y a peu. Il y a des vêtements un peu partout, de la vaisselle dans l'évier. Peut-être que si j'attendais...
Je trouve le téléphone.

¬ę¬†All√ī, Contr√īle¬†? J'ai besoin d'aide...
Ah bon ?
Oui, je ne comprends rien à ce qu'il se passe. Cette ville. Elle est déserte. Il n'y a que des monstres ou des grosses folles psychopathes.
Elle est déserte ou il y a des monstres ? Sois précis !
OK, euh oui pardon. Elle est quasiment déserte. Et les seules personnes que j'ai rencontrées sont soit des monstres soit des psychopathes qui ont essayé de me tuer. J'ai pris un coup de couteau à l'épaule et il faut qu'un médecin s'en occupe.
Vas √† l'h√īpital alors.
Oui, mais euh... est-ce qu'il y aura quelqu'un là-bas ?
Tu le sauras en y allant ! Que veux-tu de plus ?
Euh... je ne sais pas. Je voudrais comprendre. Ce n'est pas normal... cette situation... C'est insensé.
Si tu veux comprendre, commences par te poser les bonnes questions. Et non, ce n'est pas insens√©¬†! Il y a du sens. Mais c'est √† toi de le trouver¬†! R√©fl√©chis, Paul. Et en parlant de r√©fl√©chir, t'es tu seulement regard√© dans la glace¬†?¬†¬Ľ

Et je suis rest√© l√†, interdit, le combin√© √† la main alors que Contr√īle venait de me raccrocher au nez.
Dans la salle de bain, je cherche de quoi nettoyer ma plaie. On dirait que ça ne saigne plus, c'est toujours ça de pris. Rien ! Pas d'alcool, pas de pansement. Au moins, il y a l'eau courante mais est-ce que je ne vais pas choper une infection ? L'eau est tout sauf transparente. On dirait de la rouille.
Et j'ai eu un nouveau choc quand je me suis regardé dans la glace. Je ne me suis pas reconnu. J'avais pris, combien ? 20 ? 30 kilos ? J'étais devenu une horrible baleine. Comme l'autre folle. Comment c'était possible alors que je n'avais rien avalé depuis... le café sur le bord de Toluca Lake. Ça n'a aucun sens !
Pourtant, Contr√īle m'a dit de me regarder dans la glace et de r√©fl√©chir. Il a dit que tout √ßa avait du sens et que je devais me poser des questions. Mais quelles questions me poser¬†? Par o√Ļ commencer¬†? Une question s'impose. Pourquoi moi¬†? Qu'est-ce que j'ai fait pour m√©riter √ßa¬†? Rien¬†! J'ai rien fait pour m√©riter √ßa. Je regarde autour de moi. La d√©co a chang√©. Pas en bien. Les murs sont devenus rouges. Rouge sang¬†! Ils ont une dr√īle de texture, d√©go√Ľtante, molle, comme de la... graisse. Mes doigts s'enfoncent dedans quand je les touche. Je sors de la salle de bain mais j'ai du mal √† me d√©placer avec toute cette graisse. Comment c'est possible de grossir comme √ßa en un clin d‚ÄôŇďil¬†? Cette chair m'encombre. J'√©touffe. J'ai mal. Je ne me sens pas bien et... je me sens moche¬†!
Je me dandine grotesquement jusqu'au salon. Quelqu'un se tient là, debout. Quelqu'un ou quelque chose. Encore un monstre. Ce truc fait plus de deux mètres de haut. Il a sur les épaules une sorte de cape faite d'un tissu moisi et troué. Son visage, sa tête... ce sont des plaques d'os. Au fond de ses orbites, ses yeux sont noirs. Ses bras - ses quatre bras ! - se terminent par des griffes acérées. Il me fixe et, avec une diction impeccable, il me dit :

¬ę¬†Il va falloir faire fondre cette chair.¬†¬Ľ

Et je me mets à courir aussi vite que je peux.
Je me pr√©cipite dans le couloir, je fonce vers la porte d'entr√©e de l'immeuble. Mon cŇďur bat √† plus de 100 √† l'heure. Il va exploser¬†! Une fois dehors, je suis de nouveau dans le brouillard. L'immeuble derri√®re moi a repris son apparence normale. Je regarde mes mains et ce ne sont plus ces horribles saucisses. Le trop plein de chair a disparu. J'ai repris mon apparence normale.
J'ai peur.
Je dois aller √† l'h√īpital.

Ma blessure ne saigne plus et ne me lance pas trop. Mais je dois quand même montrer ça à un médecin, ne serait-ce que pour éviter tout risque d'infection. Les rues sont toujours aussi désertes. Le brouillard est toujours aussi épais mais j'arrive à me repérer et trouve assez facilement l'Alchemilla Hospital. Mais vu sa façade, je me demande s'il est encore en activité.
√Ä l'int√©rieur, je n'entends pas un bruit. Il n'y a personne. J'appelle. Rien¬†! L'endroit semble abandonn√© mais il y a du mat√©riel qui tra√ģne √ßa et l√†. Peut-√™tre qu'en fouillant un peu je trouverais de quoi nettoyer ma plaie. √Ä d√©faut de trouver un m√©decin comp√©tent. √Ä tout hasard, je jette un Ňďil sur le comptoir de l'accueil. J'y cherche un t√©l√©phone qui me permettrait de contacter Contr√īle mais... rien.
Je passe derri√®re le comptoir √† la recherche d'un plan ou de quoique ce soit qui me permettra de trouver l√† o√Ļ le personnel stockait son mat√©riel. Et si j'en crois le document que je viens de trouver, je dois me rendre au 4√®. Maintenant, reste √† savoir si l'ascenseur fonctionne encore.
Merde¬†! Les portes se referment. La lumi√®re s'√©teint et la cage ne bouge pas. Je tente d'ouvrir les portes. Je parviens √† les entrouvrir mais il m'en co√Ľte. Je me faufile √† travers l'√©troite ouverture. Heureusement que j'ai retrouv√© ma silhouette normale. Si j'√©tais rest√© aussi gros que tout √† l'heure, j'aurais √©t√© pi√©g√© ici pour un bon moment.
Par contre, il s'est pass√© quelque chose. Je ne suis pas dans le couloir par lequel je suis entr√©. OK, je respire un grand coup. Je ne devrais plus me prendre la t√™te avec ce genre de ¬ę¬†d√©tails¬†¬Ľ. D'apr√®s Contr√īle, tout √ßa a du sens. Je finirai bien par trouver lequel.
Ce long couloir a son mur gauche enti√®rement constitu√© d'un gigantesque miroir. L√†, tout y est r√©fl√©chi √† l'identique, sauf moi¬†! Ce n'est pas moi dans le reflet. C'est... Marcy¬†? Et elle est... grosse¬†! Non, elle n'√©tait pas grosse comme √ßa dans mon souvenir. Je fais un pas en avant et elle avance aussi. Je fixe son regard. Elle d√©tourne les yeux. Elle me regarde par en-dessous et je lis de la haine dans son regard. Elle me hait, pourquoi¬†? Parce que je l'ai repouss√©e¬†? Hey¬†! Je ne suis pas oblig√© d'aimer tout le monde, si¬†? C'est pas ma faute si elle ne me pla√ģt pas¬†!
Je ne formule pas ces pens√©es √† haute voix mais pourtant elle se met √† pleurer. Par r√©flexe, je tends le bras vers elle. Elle ne me pla√ģt pas mais je ne la d√©teste pas. Ma main touche le miroir. Ma main est paume contre paume avec la sienne. Le miroir nous s√©pare. Sinc√®rement, je veux bien faire quelque chose pour qu'elle arr√™te de pleurer mais ce miroir m'en emp√™che. Je continue de la regarder et pense aux mots de Contr√īle. R√©fl√©chir, les Chairs Disparues... peut-√™tre qu'elle √©tait grosse avant que je la connaisse. Peut-√™tre que refuser ses avances a fait remonter des choses et l'a rendue plus triste que je ne l'aurais imagin√©¬†? R√©fl√©chir, le miroir... Peut-√™tre que je l'ai repouss√©e certes parce qu' elle ne me pla√ģt pas mais aussi parce qu'elle me ¬ę¬†renvoie¬†¬Ľ quelque chose de d√©sagr√©able, qu'elle me force √† r√©fl√©chir, √† voir en face quelque chose de moche chez... moi¬†?
Je me sens alors cruel et superficiel. Je ne connais pas le pass√© de Marcy mais peut-√™tre que dans le pass√© elle a √©t√© grosse et qu'elle en a souffert. Peut-√™tre que √ßa lui a co√Ľt√© de gros efforts pour perdre du poids ‚Äď cette Chair Disparue ‚Äď et moi... je me suis comport√© comme un connard. Je n'ai pris aucun gant pour lui signifier que je n'√©tais pas int√©ress√©, que je ne la trouvais pas √† mon go√Ľt et que, finalement, tous ses efforts n'avaient servi √† rien.
Je d√©tache ma main du miroir. Je dois trouver un t√©l√©phone et demander √† Contr√īle si c'est bien √ßa. Si oui, je dois trouver Marcy et m'excuser. C'est √ßa, hein¬†? √áa me fera quitter cette ville pourrie, hein¬†? Ouais, c'est √ßa¬†! Je pr√©sente mes excuses et quitte Silent Hill pour aller faire la f√™te √† Noisy Valley, h√©¬†!
Et Marcy l√®ve les yeux vers moi. Son expression a chang√©. Elle a l'air r√©jouie, s√Ľre d'elle. C'est √ßa¬†? J'ai trouv√© la cl√© de cette putain d'√©nigme¬†? J'ai un doute. Son image change de l'autre c√īt√© du miroir. Elle devient floue. Elle grossit √† toute vitesse. Elle tape du plat des mains contre le miroir qui se met √† trembler. OK, je ne vais pas attendre l√† les bras ballants. Je me tire en courant¬†!
Mais je n'ai pas le temps de retourner à l'ascenseur que le miroir vole en éclats. Et Marcy, qui ne cesse de grossir, court après moi. Elle pose une patte difforme sur mon épaule blessée et je pousse un cri. Elle serre fort. Je défaille. Je manque de tomber mais c'est elle qui me tient debout. Mais ma vue se brouille sous l'effet de la douleur. Tout devient noir.

Je ne suis pas un mec parfait. Mais je ne suis pas non plus le plus mauvais. Il y a pire, nettement pire. J'ai quand m√™me fait des trucs bien dans ma vie. Je ne suis pas un connard √©go√Įste et superficiel. Pas tout le temps. Des fois, oui. Mais pas tout le temps. Je suis aussi un mec bien des fois.
Ce cauchemar semble me reprocher d'être superficiel parce que j'accorde de l'importance à l'apparence des gens mais je suis aussi sensible à la beauté des choses, de la nature en général. Et ça, c'est vrai, c'est sincère. C'est pour ça aussi que j'avais voté pour cette randonnée en montagne. Parce que j'aime cette beauté, cette perfection de la nature. C'est rassérénant, rassurant. C'est beau. C'est dans des endroits comme ça qu'on peut vivre des moments parfaits. Et c'est ce genre de moments que je voulais partager avec mes amis. Est-ce que ça fait de moi un salopard ?
Mais il a fallu que tout soit g√Ęch√© par ces tra√ģnards qui nous ont fait arriver en retard au g√ģte¬†! Que tout soit g√Ęch√© par Marcy qui me demande plus que je n'√©tais dispos√© √† lui donner¬†! Merde¬†! Ce moment aurait pu, aurait d√Ľ √™tre parfait et ces cons ont tout g√Ęch√©¬†! Et moi... j'ai tout g√Ęch√© en perdant mon calme. Je n'aurais pas d√Ľ m'√©nerver comme √ßa. Je n'aurais pas d√Ľ envoyer pa√ģtre tout le monde, je n'aurais pas d√Ľ tirer la gueule et j'aurais d√Ľ √™tre plus cool avec Marcy.
Je ne suis pas un mec parfait. Mais je ne suis pas non plus le plus mauvais. Il y a pire, nettement pire. Mais des fois, je peux être un connard...

Et maintenant ?

Je me r√©veille... √† l'h√īpital. Je suis dans une chambre, allong√© sur un lit. Je suis toujours √† Silent Hill. Les murs sont d√©go√Ľtants et suintants. Je vois le brouillard √† travers la fen√™tre. On dirait que mon¬†mea culpa¬†n'a pas suffi. Mais bordel¬†! Qu'est-ce que cette ville veut de plus¬†?
Je me l√®ve et regarde ma blessure. Elle ne s'est pas nettoy√©e toute seule mais la douleur s‚Äôatt√©nue. Je vais pour sortir de la chambre. Elle s'entr'ouvre mais quelque chose bloque derri√®re. Je pousse, je force. Les vibrations remontent jusqu'√† mon √©paule et me causent une douleur difficilement soutenable. L'espace d'un instant, ma vue se brouille. Je glisse par terre, m'adosse au mur et reprends lentement ma respiration. Je sens mon cŇďur ralentir, la douleur pulser un peu moins. Mais, je le sais bien, √ßa ne suffira pas. L'espace d'un instant, j'ai peur d'√™tre coinc√© dans cette chambre jusqu‚Äô√† la fin de mes jours.
Je repense √† Contr√īle. Il n'est ni mon ami ni mon ennemi. Je ne sais pas d'o√Ļ il sort celui-l√†. Il m'a dit de r√©fl√©chir. Il m'a mis en garde contre le Faucheur Zero et les Horlacanthes. Il a parl√© des Chairs Disparues. Ces mots et ces id√©es tournent en boucle dans ma t√™te. Je les laisse faire. Je n'ai plus que √ßa √† faire de toute fa√ßon.
Ces mots et ces id√©es, je tente malgr√© moi de les attraper, de les assembler, d'en faire quelque chose qui a du sens. Je pense √† la montagne, √† cette beaut√© que j'esp√®re revoir un jour. J'ai peur. J'ai peur de ne pas y arriver. Pas seulement arriver √† sortir de cette chambre et de cette ville pourrie. J'ai peur de ne pas y arriver... tout court. De ne pas arriver √† faire face. De perdre le contr√īle. Est-ce cela que m'ont renvoy√© Marcy et les autres¬†? Tout ne s'est pas pass√© comme pr√©vu et moi... j'ai p√©t√© un plomb. J'avais envie que tout soit parfait, que tout se passe comme pr√©vu parce que... je g√®re. La situation est sous contr√īle, son MON contr√īle. Il ne peut rien m'arriver. Je g√®re. Je contr√īle. Contr√īle¬†? L√Ęcher prise. C'est √ßa ma difficult√©¬†? L√Ęcher prise¬†? Accepter de ne pas tout contr√īler, jusqu'√† mon propre corps et mon propre esprit que je contr√īle. Je contr√īle mon esprit, je lui rends son calme et sa tranquillit√© quand je suis en montagne, l√† o√Ļ tout est majestueux et... fig√©. Pas comme la mer, toujours anim√©e, en mouvement, d√©cha√ģn√©e et... incontr√īlable. Le corps, c'est son absence de contr√īle qui a fait de Marcy une grosse. Et c'est d'avoir r√©cup√©r√© le contr√īle qui lui a fait perdre du poids. Mais ai-je raison de voir les choses ainsi¬†? Contr√īle m'a dit de r√©fl√©chir. Le miroir. Le miroir me renvoie une image. Il projette. Mais l√†, c'est moi qui projette des choses. Je ne sais rien du pass√©, des pens√©es profondes et intimes des uns et des autres. C'est moi qui projette sur eux ma perception de cette notion de contr√īle parce que... j'ai envie d'y voir confirmer que moi je contr√īle.
Je dois en finir avec √ßa. Je dois apprendre √† l√Ęcher prise, accepter de ne pas tout contr√īler, que tout ne soit pas parfait et... que ce n'est pas grave.
Et je dois trouver un moyen de sortir d'ici.

La douleur, l'ennui, le temps qui passe... J'avais fini par somnoler, puis m'endormir quand je fus r√©veill√© par une sir√®ne, comme celle qui annonce la fin du boulot √† l'usine ou un bombardement imminent. Je sursautais et me rendis compte que je n'√©tais plus √† l'h√īpital. Je n'√©tais plus dans une chambre. Je ne sais pas comment mais je m'√©tais retrouv√© dehors, dans la for√™t.
Le brouillard est toujours l√†, omnipr√©sent. Il fait presque nuit et je n'y vois quasiment rien. Je me sens mal, fi√©vreux. √áa pulse douloureusement dans mon √©paule. √Ä force de ne pas √™tre soign√©, √ßa a d√Ľ s'infecter. Maintenant, chaque pas est difficile. Je transpire. Je respire mal. Mes pas me guident tant bien que mal vers un b√Ętiment en ruine. Ce qui reste de la structure est en acier. Il y a aussi des √©clats de verre. Mais tout est envahi par la v√©g√©tation. Il y a des tubes qui pendent de ce qui a √©t√© le plafond. √Ä l'int√©rieur, il y a des traces de fluides s√©ch√©s. Certaines sont marrons, d'autres jaun√Ętres. Je ne reconnais rien. Je suis litt√©ralement dans le brouillard. Non loin, j'entends un hibou hululer. Je me retourne dans la direction et voit l'oiseau se poser sur l'√©paule de cette chose que j'ai vu dans l'appartement, √† Silent Hill. Cette t√™te en plaque d'os et ces quatre bras.
Nous nous regardons sans bouger. J'ai peur que si j'esquisse le moindre geste il ne jette sur moi et me tue. Si je ne fais rien, il me tuera aussi certainement. Je me sens √† bout, au bout du chemin. J'ai fait ce que m'a dit Contr√īle, j'ai r√©fl√©chi et j'ai fait mon¬†mea culpa. Mais √ßa ne suffit pas, hein¬†? √áa ne TE suffit pas¬†? Toi, tu es l√† pour autre chose. Pourquoi¬†?

¬ę¬†Mais qu'est-ce que tu me veux, bordel¬†?!!¬†¬Ľ

Sur son épaule, le hibou déploie ses ailes, pousse un long hululement et s'envole. La chose me fixe de ses yeux noirs et me dit d'une voix claire et douce :

¬ę¬†Je suis le futur.¬†¬Ľ

Et une faux appara√ģt entre ses mains. Je cours, malgr√© la douleur.
Je n'ai que le temps de faire que quelques pas que je sens la lame s'enfoncer dans mon dos. Je la vois nettement ressortir par ma poitrine. La douleur fulgurante me fait prendre conscience de l'exacte position de mon poumon droit. Je sens la lame qui le transperce. Je vois le sang sur la lame.
Je vais mourir. En vérité, je suis déjà mort. Je suis mort depuis que j'ai mis les pieds à Silent Hill. Je suis même peut-être mort avant d'arriver. En vérité, je ne sais pas quand ni de quoi je suis mort. Je suis mort, c'est tout.
Que dira-t-on de moi¬†? Il n'√©tait pas un mec parfait. Mais il n'√©tait pas non plus le plus mauvais. Il y a pire, nettement pire. Il a quand m√™me fait des trucs bien dans sa vie. C'√©tait pas un connard √©go√Įste et superficiel. Pas tout le temps. Des fois, oui. Mais pas tout le temps. C'√©tait aussi un mec bien des fois.


GAME OVER



Réponse de Thomas :

A. "Ce n'est pas un jeu mais ai-je d'autres choix que de le jouer ?" Dur d'être un PJ...

B. Intéressant le chassé-croisé temporel. Je suppose qu'on aurait pu affiner en faisant littéralement passer le personnage d'une époque à une autre en emprunter certains passages (il y a avait un truc à faire avec le miroir).

C. Je me dis qu'à partir de cette expérience d'horreur urbain, tu pourrais avoir envie de tester S'échapper des Faubourgs... Mais je ne sais pas trop comment retranscrire le jeu en solo...

D. Le final joué avec Bois-Saule permet réellement une invasion de Silent Hill par Millevaux...

E. J'ai l'impression que c'est le plus littéraire de tes solos... C'est vraiment écrit comme une nouvelle !


Réponse de Damien :

A, c'est le pti clin d'oeil. le jdr est un jeu, Silent Hill est un jeu mais pour le PJ c'est du sérieux ^^

B, oui c'est parfois ce qui est un peu frustrant dans le jdr justement. il y a plein de pistes qui se dégagent mais une qui s'impose et si ce n'est pas une fausse piste... et bien on finit le scenar sans avoir pu creuser les autres. si cela avait une nouvelle ou un roman, là, c'est clair que certains éléments auraient soit disparus soit été approfondis justement.

C-oui, celui-l√† aussi je l'ai vu mais, j'avoues, pas eu le temps de mettre le nez dedans ? un √©tage de plus √† la pile √† lire ^^ vivement le ch√īmage XD

D-Bois Saule est quand m√™me vachement pratique pour ce genre de situation. il permet d'introduire des √©l√©ments typiquement millevaliens gr√Ęce √† toutes ses entr√©es concernant lieux et cr√©atures etc et avec un syst√®me de r√®gles ultra light qui ne contredit pas celui que je peux avoir utilis√© pour le d√©but du sc√©nar. et j'aime d√©finitivement cette id√©e de Millevaux comme une maladie qui se r√©pand de monde en monde pour les corrompre. l√†, j'aimerais alterner des sc√©nars dans des mondes menac√©s par Millevaux avec des sc√©nars qui se situeraient dans Millevaux ou un monde d√©j√† bien contamin√©. je verrais bien comment √ßa se passe ^^

E-je ne sais pas si c'est le CR le plus littéraire (surtout que ce sont toujours des 1er jets non retouchés) mais c'est vrai que celui-là a été particulièrement "bizarre " à jouer. je joue à Silent Hill dans la perspective du 2, donc très introspectif. Silent Hill dans ses différentes versions sont des produits et des versions du "problème" du PJ et là ça a vraiment une tournure non seulement pas prévue à l'origine mais finalement réellement introspective. Peut-être le plus introspectif de tous mes CR pour le coup.


Auteur de Millevaux.
Outsider. √Čnergie cr√©ative. Univers artisanaux.
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