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#41 23 Nov 2020 13:39

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

LE CH√āTEAU INT√ČRIEUR

Marcher dans la forêt, marcher dans la mémoire, marcher dans ses pensées, marcher dans l'horreur, marcher dans les demeures de ses anciens tourments.

(temps de lecture : 9 minutes)

Joué / écrit le 23/11/2020

Le jeu¬†principal utilis√© : Bois-Saule, jeu de r√īle solo pour vagabonder dans les t√©n√®bres sauvages de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, u roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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publicenergy, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : suicide, mort d'enfant


Passage précédent :
38. L’impossibilité de croire
Quand le passé comme le présent deviennent insoutenables, que reste-t-il comme refuge ? Le périple de retour vers Les Voivres, maintenant joué / écrit avec Bois-Saule ! (temps de lecture : 5 mn)


L'histoire :

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Auk / Blood par Tanya Tagaq, entre chant inuit chamanique revisité et violons à fleur de peau, entre l’émerveillement et la terreur.

Tout d'abord, la pr√©sence incongrue de la SŇďur Jacqueline r√©volta la SŇďur Marie-des-Eaux. Mais presque aussi rapidement, il fut pris d'une curiosit√© qui l'obligea √† poursuivre la conversation :
"Je suis désolé de t'avoir laissé aux mains de la Bernadette. Je savais au fond de moi qu'elle chercherait à profiter de la situation."

Mais elle n'était plus là.

"√Ä qui parliez-vous ?", demanda le P√®re Beno√ģt, rouge comme un soufflet de forge.
"√Ä un fant√īme."

Le novice jetait des regards derrière lui. Un sentiment d'insécurité croissait dans ses veines.

Alors qu'ils progressaient, un roulement de tambour se fit entendre par-dessus les frondaisons, et bient√īt une temp√™te de gr√™le leur tomba sur le greugnot. Ils purent se r√©fugier sous les m√©l√®zes. Le sol fut vite jonch√© de billes blanches qui contrastaient avec le rouge des aiguilles mortes √† leurs pieds.

C'est dans ce décor onirique qu'ils reprirent leur marche à la recherche de la moindre indication qui leur confirmerait la direction des Voivres.

"L√†, des lumi√®res !", pointa du doigt le P√®re Beno√ģt.

Du monde ! On allait pouvoir les renseigner ! Ils coururent vers les fanaux qui grelottaient dans le seuil végétal.

Au détour d'un arbre, les lumières s'étaient atténués, on voyait des enfants à la place, qui semblaient jouer sur un tertre.

"Hé les minots ! Pouvez-vous nous dire...", entama le prêtre.

Ils se tournaient vers lui. Ils avaient des robes blanches et ils ne jouaient pas, ils rampaient.

"Emmenez-nous... au cimetière...", dirent-ils.

La SŇďur Marie-des-Eaux croyait √™tre pr√™t √† tout, et pourtant cette rencontre lui fut un choc. "Pas des enfants...", se dit-il.

Il chopa le P√®re Beno√ģt par la soutane et le for√ßa √† fuir. Il le fit courir jusqu'√† la perte totale de ses forces, jusqu'√† ce qu'il glisse et s'√©croule dans le lit immacul√© de la gr√™le.

"C'était... C'était des enfants morts sans baptême, souffla le prêtre. Tout ce qu'ils voulaient, c'était qu'on leur accorde la dignité des rites funéraires.
- C'était plus fort que moi. Je ne supporte pas la vue de l'innocence bafouée. Elle m'est trop familière.
- Qu'est-ce qui vous arrive, Marie ?"

Le visage du novice était crispé comme un jambon pris dans un étau.


Il ne desserra pas la m√Ęchoire du reste de la journ√©e. Alors, √† la faveur de la bleue-nuit, √† la chaleur du feu de camp, le P√®re Beno√ģt sortit un livre de sa valise. Il avait les rides et les froissures d'une amante trop us√©e.

"Je vous l'offre. Vous en aurez besoin plus que moi. Il vous tiendra compagnie dans le voyage que vous êtes en train de faire. Il vous fera plus de bien que l'Apocalypse."

Le novice ne remercia pas, il ne savait pas faire.

Mais quand le prêtre l'entendit lire le titre avec déférence, il sut qu'il avait touché juste :

"Le Ch√Ęteau Int√©rieur, par Sainte-Th√©r√®se d'Avila."


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Ardor, par Big Brave, un post-hardcore aux drones aussi profonds que m√©lodiques, avec un chant f√©minin rituel et poignant, pour se tra√ģner jusqu‚Äôau bout de la nuit.

Marie l'enfant-soldat erre dans les vestiges des champs de bataille de la Grande Guerre. Les arbres plant√©s de schrapnels comme des feuilles de m√©tal, l'humus qui cache en sa mollesse des mines pr√™tes √† sauter, le brouillard avec son arri√®re-go√Ľt de gaz moutarde. Il effectue une reconnaissance solo ; il le doit √† la confiance que lui porte la Madone √† la kalach et il le sait.

C'est au milieu de la brume que la chose appara√ģt tout √† coup, ses museaux juste √† quelques centim√®tres de lui. Il √©treint sa mitraillette, mais son instinct lui interdit de tirer.
Le horla le contemple avec ses trois têtes de furets. Son odeur d'amadouvier et de viande braisée lui revient en tête, lancinante.

Ils se sont unis, ils se sont compris, ils sont amants.
"Embrasse-moi.", demande Marie.
"Si je t'embrasse, je mourrai."

Le novice se réveilla d'un bloc, congelé dans sa sueur. Il sentait sur ses lèvres le souvenir d'une haleine musquée qui ne voulait pas s'en aller.


√Ä quoi √ßa aurait servi d'en parler au P√®re Beno√ģt. Pouvait-il comprendre ? Approuver ? Aider ? Et l'id√©e m√™me que √ßa prenne la forme d'une confession, eurk. Alors, il consid√©ra que le livre offert hier √©tait un message. Il resta seul √† arpenter son ch√Ęteau int√©rieur. Et quand √† l'aube, ils durent reprendre leur marche, il embo√ģta le pas au pr√™tre sans piper mot.

Seul le chant de la grive musicienne, un concert qui imite tous les autres oiseaux, troublait le silence tel un filet de voleur d'√Ęmes.

Ce matin encore, le P√®re Beno√ģt avait embrass√© son crucifix, il avait offert sa pri√®re au Vieux, occultant la part de lui-m√™me qui disait : "Cela ne sert plus √† rien. Papa est mort et tu dois te d√©brouiller sans lui." Aujourd'hui, il esp√©rait des r√©ponses. Il attendait des r√©ponses.

Et durant toute cette journ√©e, ils r√©fl√©chissent tous deux, leurs pieds les portent o√Ļ bon leur semble. Ils ne pr√™t√®rent presque pas attention au fait que la for√™t poussait √† vue d'oeil √† leur approche. Les arbres √©tendaient leurs branches, des feuilles sortaient de terre et bient√īt c'√©taient de robustes baliveaux qui se tortillaient, et partout les buissons d'orties et de digitales prenaient de l'ampleur, les foug√®res grossissaient en vagues, dans ce ph√©nom√®ne de croissance automnale qui n'est pas si rare au cŇďur des Vosges.

La SŇďur Marie-des-Eaux parcourait le ch√Ęteau int√©rieur. Elle n'est pas encore dans les demeures de pri√®re et d'adresse au divin ; loin s'en faut. Il faut d'abord traverser les demeures du tourment, parcourues de liserons et de scarab√©es, de ces chambres de bonnes malodorantes o√Ļ l'on √©touffe, de ces escaliers terminant au plafond parce qu'ils n'ont pas √©t√© con√ßus par les vivants, de ces cuisines o√Ļ mijote une tambouille malodorante, de cette architecture qu'Euphrasie qualifierait d'artificielle ; et pourtant si concr√®te dans sa d√©cr√©pitude. Et de partout parviennent les trilles de la grive, qui √©voquent √† chaque fois la voix d'un proche diff√©rent. L'oiseau-m√©moire a tout entendu, mais il r√©p√®te ce qui l'arrange.

Le P√®re Beno√ģt reprenait son souffle au sommet du c√īteau. Les taillis d'aub√©pines et les branches rasantes avaient tellement pris de la graine que leur avanc√©e devenait ardue.

La r√©flexion que fit la SŇďur Marie-des-Eaux, remont√©e de son mutisme monastique, de son errance dans le ch√Ęteau, une bulle qui √©clate √† la surface d'un marais, le cueillit par derri√®re sans crier gare :

"Madeleine n'est pas allé dans un monde meilleur. Elle a mis fin à ses jours.
- Taisez-vous. Taisez-vous."


Ils reprirent leur progression ; mais c'√©tait trop tard, l'id√©e √©tait implant√©e, et √† chaque pas, le P√®re Beno√ģt se chargeait d'un poids toujours plus lourd, si bien que son ventre et ses cuisses lui semblaient l√©gers en comparaison.

Mea culpa

Mea maxima culpa.


Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.


Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1269
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Hors ligne

#42 30 Nov 2020 11:50

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
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Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

LE SEUIL

Le dernier des morts-vivants, la prison d'un être déchu et le mur du son à franchir, voici le programme des ultimes errements avant le retour aux Voivres !

(temps de lecture : 9 minutes)

Joué / écrit le 30/11/20

Le jeu¬†principal utilis√© : Bois-Saule, jeu de r√īle solo pour vagabonder dans les t√©n√®bres sauvages de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, u roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

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Life Pilgrim, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : aucun


Passage précédent :

39. Le ch√Ęteau int√©rieur
Marcher dans la forêt, marcher dans la mémoire, marcher dans ses pensées, marcher dans l'horreur, marcher dans les demeures de ses anciens tourments. (temps de lecture : 9 mn)


L'histoire :

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Springtime Depression, par Forgotten Tomb, la perle noire du black m√©tal d√©pressif et m√©lodique pour une excursion cauchemardesque en for√™t vers cette maison abandonn√©e o√Ļ l‚Äôon pourra tranquillement se livrer au suicide.

L'aube se d√©tachait √† grand-peine des bans de brumes d'o√Ļ les troncs noirs √©mergeaient comme des r√©cifs. Le P√®re Beno√ģt contempla le visage de la SŇďur Marie-des-Eaux, borgne et √©maci√©. En son for int√©rieur, il se d√©solait de cette jeunesse ab√ģm√©e mais les mots lui manquaient pour l'exprimer.

"Bénissez-moi une hostie, mon père.
- Mais ce n'est point l'heure de la messe.
- C'est l'heure du repas du matin, en revanche, et je ne veux plus manger que ça."

Alors il murmura une pri√®re et pla√ßa la pi√®ce de pain sans levain, l'oublie, comme on dit aussi, dans la bouche du novice, √† genoux, les mains en croix et fermant les yeux en refermant les dents. Le P√®re Beno√ģt avait toujours trouv√© ce geste g√™nant, un m√©lange de soumission et de nourrissage o√Ļ il trouvait trop de sensualit√©.

L'oublie.

Reposant sur la liti√®re et les feuilles mortes dans un drap pour le prot√©ger de la salet√©, "Le Ch√Ęteau Int√©rieur" de Sainte-Th√©r√®se d'Avila.

La SŇďur Marie-des-Eaux se comporte en sainte anorexique, pensa le P√®re Beno√ģt. On ne revient pas du purgatoire indemne.

Le novice s'ab√ģma dans la pri√®re un instant, ainsi qu'on tombe dans une fosse. Il s'attendait √† ce que cette nouvelle journ√©e apporte de nouvelles √©preuves et de nouvelles r√©v√©lations. Qu'elle ouvre une nouvelle porte vers une nouvelle demeure dans son ch√Ęteau int√©rieur, dans la masure m√©rul√©e qui le conduisait vers le Vieux.

Il se redressa avec toutes les peines du monde, toutes les blessures passées se rappelant à son bon souvenir, inscrites dans ses os, dans ses muscles et dans son sang.

Et ils cheminèrent dans les marées fuligineuses qui peut-être étaient les maquis de Hautdompré, de la Rappe ou de Hardémont, ou pouvaient aussi bien être nulle part. Dans ce brouillard à couper à l'opinel, surnageaient les stolons et les ronces, une muraille de barbelés végétaux hérissés d'épines, et les éboulis de pierre de ce qui fut jadis une maison, une ferme ou une chapelle.

Le P√®re Beno√ģt cherchait son chemin, un sentier mat√©riel vers Les Voivres. Le novice cherchait un layon perdu qui la conduirait un peu plus loin vers la religion.

Ils étaient tout les deux si absorbés dans leurs quêtes respectives qu'ils ne le virent qu'au dernier moment.

C'√©tait d'abord juste une t√™te flottant dans la brume, livide et tortur√©e, avec un nŇďud coulant pour licol.

C'√©tait Blaise, le cordelier simplet qui avait profan√© l'√©glise. Le cordelier qu'ils avaient exorcis√©. Le cordelier qui s'√©tait donn√© la mort dans le poulailler o√Ļ on l'avait reclus.

Son visage avait le teint d'une chandelle, ses yeux et sa bouche étaient des trous, et il ululait : "Kyrié !"


√Ä ces mots, la SŇďur Marie-des-Eaux se sentit saisi de ce qui √©tait le plus ferme dans son identit√© : l'exorcisme. C'est √† cette amarre qu'il devait se raccrocher co√Ľte que co√Ľte et oui, dans son ch√Ęteau √† lui, il y avait une salle d'armes, et il √©tait un chevalier du Vieux, c'est quelque chose qui surmontait l'√©preuve de l'oubli, c'√©tait la seule chose concr√®te qui substitait dans le pr√©sent.

Il fondit sur le revenant et le frappa à l'opinel :
au front : "In nomine patris" ;
au centre de la poitrine : "et Filii" ;
à l'épaule gauche : "Et Spiritus" ;
puis à l'épaule droite : "Sancti !" ;

puis l√Ęcha son arme et joint les mains : "Amen !"

Mais ça ne fit rien que des lambeaux ensanglantées sur le cadavre ambulant, qui toujours avançait en répétant : "Kyrie !"

C'est le r√©flexe du P√®re Beno√ģt qui leur sauva la mise. Il r√©pondit : "Kyrie Eleison !"

Et il n'y eut plus que la brume.

"Si c'√©tait bien Blaise, haleta la SŇďur Marie-des-Eaux, il avait un message pour nous. Nous n'en avons pas fini avec les cordes."

Le prêtre le fixa un long instant. Il avait désormais devant lui exactement la personne qu'il avait cherché à former : un Templier. Et cela le cloua d'effroi.

Ils renonc√®rent √† marcher beaucoup plus longtemps ce jour-l√† : ils ne faisaient que tourner au rond et couraient le risque de finir au fond d'une mare. Le soir, quand la fum√©e c√©da aux t√©n√®bres, la SŇďur Marie-des-Eaux avala sa deuxi√®me oublie. Le p√®re Beno√ģt vit dans ses paupi√®res ferm√©es une forme de r√©confort.

Il le laissa parcourir de nouvelles pages du Ch√Ęteau int√©rieur tandis qu'il s'appr√™tait √† monter la garde.

Dans ce massif qui lui gelait la moelle des os, dans cette forêt dont l'humidité lui rammolissait tous les sens, avec la chaleur du feu dans son dos et les murmures du novice parcourant une nouvelle demeure, il se rendit compte d'une chose.

Quand il était parti de Saint-Dié pour traverser la sylve hostile des Vosges à bord de cette cariolle conduite par un mercenaire, se rendre aux Voivres n'était qu'une étape sur son parcours d'exorciste. Mais aujourd'hui, alors que retourner dans ce village s'apparentait à un chemin de croix, il comprit que le destin de toute sa vie se jouait ici.


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Deeper Woods, par Sarah Louise, du psych-folk d‚Äôune belle intensit√©, une exp√©dition au cŇďur de la for√™t en compagnies des dames qui l‚Äôhabitent.


"Amen."

Ce nouveau soir, quand la SŇďur Marie-des-Eaux referma √† nouveau sa bouche sur l'oublie, le P√®re Beno√ģt en con√ßut une certaine forme de r√©volte. Que le novice se trouv√Ęt heureux √† ne manger que des tranches de pain au levain assaisonn√©es d'un signe de croix alors que son propre estomac criait famine depuis des jours, √† manger des glands comme un vulgaire sanglier, avec leur go√Ľt √©cŇďurant qui restait en bouche tout le jour durant, le pr√™tre ne pouvait le concevoir.

La nourriture avait toujours été un refuge dans les moments de doute, qui aujourd'hui étaient plus nombreux que jamais.

C'est ce sentiment montant comme un gargouillis d'estomac qui le poussa à abandonner son poste de garde au milieu de la grasse-nuit. Il venait de découvrir une minuscule trouée au milieu des hautes herbes faite par un passage d'homme ancien mais bien marqué : un chemin de désir, de ces sentiers tracés par des envies buissonnières.

Il se dit : "Cela descend, et Les Voivres doivent être plus bas que notre point actuel ; cela y mène peut-être."

Mais en vrai, il était plus guidée par une pulsion sensuelle, par une curiosité, ainsi qu'un enfant qui suit un fumet.

Alors il descendit, mettant ses pas dans de précédents pas, s'enfonçant entre les arbres nus aux bois chargés de balais de sorcière, la chandelle à sa main faisait office de soc et fendait la bourbe de la nuit.

Il atteignit un orme plus ancien encore que le reste de la forêt autour ; ses contreforts racinaires plaqués autour de lui comme autant de bras d'étoiles, et le chemin de désir s'y arrêtait pour ensuite rayonner dans tous les sens, et le piétinement était net tout autour de l'arbre, des petits pieds pour des rondes d'enfants. Le bois blanc tranchait de tout le reste. Le tronc était creux, y avait un trou à hauteur d'homme, de la taille d'une tête de chouette.

C'était plus fort que lui, le prêtre approcha sa tête.

"Je suis prisonnier ici depuis si longtemps... Je t'attendais...", fit une voix à l'intérieur qui avait le timbre d'une griffe sur de l'écorce.

"Qui es-tu ?", fit le prêtre.

"J'ai eu bien des noms. Je suis celui qui murmure √† l'oreille des hommes et des femmes qui ont besoin qu'on les secoue de la torpeur o√Ļ le Vieux les enferme.

"Le Vieux est mort.", abdiqua le P√®re Beno√ģt.

"Et moi, je demeure.

Tu sais qui je suis. Quelqu'un d'assez puissant, d'assez libérateur, pour que des bien intentionnés tels que toi aient jugé de bon de sacrifier leur vie pour me murer dans cette prison."

Mais toi, je sais que tu es las. Tu peux me délivrer. Il suffit de dire : je te délivre. Et je t'offrirai tout ce que tu veux. Tu peux avoir la chère, je te l'accorde. (et une profusion d'odeurs montèrent du trou).

Tu peux avoir la chair, je te l'accorde. (et cette fois-ci, ce furent les senteurs corporelles de Marie qui s'insinuèrent dans ces narines.)

Tu peux récupérer le poste d'évêque qu'on t'a volé, je te l'accorde (et les fragrances de l'encensoir s'élèverent pour se mêler à la fumée de la bougie.)

Tu peux en finir avec ta vie d'esclave. Si le Vieux est mort, tes principes n'ont plus aucun sens. Tu peux t'affranchir. Il suffit que tu m'affranchisses."

Le P√®re Beno√ģt √©tait agit√© de fr√©missements. Son corps se r√©chauffait, parcouru de fringale, de concupiscence et d'enthousiasme.

Tous les ar√īmes, celui des tofailles, de la sueur adolescente et de la myrrhe lui emplissaient le nez, la bouche et le cerveau. C'√©tait si facile √† dire, en finir avec tous ces sacerdoces, √† faire le sale boulot du clerg√©, en finir avec le vieil ordre du monde qui ne signifiait plus rien, jusque quelques mots, et commencer une nouvelle vie...

"Tu as raison, r√©pondit Beno√ģt.

Je suis en prison. Je suis enfermé dans mes croyances, et je m'entête à réanimer un mort.

Mais j'ai choisi cette prison. Aussi misérable que soit cette cellule, ce sont maintenant des murs familiers et à l'intérieur, je suis à l'abri.

Alors, toi aussi, tu resteras en prison.

In saecula saeculorum."

Puis il rebroussa chemin. La m√®che √©tait presque √† bout. Il √©tait temps de retrouver sa sŇďur, et de se reposer.

Car demain serait un grand jour, il le sentait.


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La Violette Epineuse, un mélange de dark synth et de post-punk avec un chant féminin en français hanté, pour des cauchemars intimes au coeur d’une forêt qui nous renvoie dos à dos avec nos obsessions.

Le lendemain, ils ont ainsi dévalé les talus, pour descendre. Ils se sont débattus avec les lianes, celles qui grimpent aux bras et celles qui se pendent des ramures pour vous écorcher le visage, progressant à l'aveuglette.

Ils ne savaient pas o√Ļ aller, sinon toujours d√©gravir la vall√©e.

Et en plein cŇďur de la nuit, la SŇďur Marie-des-Eaux, avec son corps l√©ger de mangeur d'hosties, trempa les pieds dans la rivi√®re. "Le Coney !"
"Le Coney ! On a loup√© le village, mais on est tous proches ! On doit √™tre en bas de la Colause, en bas de la Grande-Fosse, chez la sŇďur qui fait l'√©cole !"

Le P√®re Beno√ģt fut tent√© un instant de lui serrer la taille et le faire tournoyer, mais il songea √† l'incident d'hier et ravala son envie.

Ils n'eurent guère le temps d'établir avant un plan avant que des nouveaux-venus s'attroupent autour d'eux.

Ils venaient d'une autre √©poque. Des jeunes en treillis militaire, avec des casquettes et des dreadlocks, qui fouillaient la nuit de leurs lampes frontales comme on le fait d'un pays conquis. Avec eux, il y avait cette femme aux yeux sorciers, celle qui avait des cheveux tress√©s jusqu'√† d√©voiler le cuir chevelu, et des anneaux aux l√®vres et dans les oreilles, celle qui √©tait belle comme une ic√īne intouchable, et qui se pr√©senta √† eux sous le nom d'Augure.

"Vous ne me connaissez pas, mais je vous connais. J'√©tais une amie de Champo. Et d'Euphrasie. Il est temps que vous reveniez aux Voivres. Les choses se sont g√Ęt√©es en votre absence. Ce qui va suivre va vous para√ģtre bizarre, mais vous devez comprendre que cela appartient autant √† notre pass√© commun que tout ce que vous avez pu conna√ģtre par ailleurs. Ces personnes sont tout autant √† leur place que vous ne l'√™tes. Et ils vont vous montrer le passage."

Ils les ont pris par la main. L'air √©tait charg√© des fum√©es de haschisch et des embruns des lampes de poche. Ils les emmen√®rent aupr√®s des roches romaines du Pont des F√©es, un autre vestige parmi les vestiges, une autre des innombrables s√©diments du temps, tous si amoncel√©s et sans √Ęge distinctif. Les murs d'ampli pos√© entre les pierres n'√©taient pas plus distants dans le temps que les ruines de l'empire ou les cailloux qui faisaient le lit du ruisseau.

Et le son qui suivit, une fois que l'indicible terreur d'entendre une chose pareille fut pass√©, leur parut tout aussi ancien que les vagissements venus du fond des temps qu'ils avaient entendu dans les souterrains, mais ici ce son √©tait humain, et tout visc√©ral qu'il √©tait, il √©tait familier, il √©tait bienveillant, il vous entra√ģnait dans les abysses mais ne vous l√Ęchait pas la main.

Le P√®re Beno√ģt √©tait comme crucifi√© par ce mur auditif, mais conscient qu'il fallait en passer par l√†.

Mais la SŇďur Marie-des-Eaux accepta totalement cet √©tat second. C'√©tait une nouvelle chambre du ch√Ęteau, un seuil initiatique et il √©tait pr√™t. Il s'avan√ßa au milieu des raveurs qui secouaient leurs cheveux, et il bascula sa t√™te d'avant en arri√®re, tout son corps s'abandonna au s√©isme, et il y puisa une √©nergie de l'apocalypse, il frappa l'air de ses poings dans la cadence impitoyable des battements par minute, et conscient qu'il n'y a de calme que dans l'oeil du cyclone, il accompagna le rythme avec chaque saccade de ses bras, de ses jambes, de ses os et de ses chairs tout entiers.

Il entra dans la transe, car la porte √©tait de l'autre c√īt√©.


Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.


Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 2378
Total : 74122


Système d'écriture

Retrouvez ici mon système d'écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.


Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article


Auteur de Millevaux.
Outsider. √Čnergie cr√©ative. Univers artisanaux.
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Hors ligne

#43 08 Dec 2020 11:51

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

NOURRIR LES FAIBLES

Enfin, le retour aux Voivres et un √©pisode pour se poser. Avec un changement de jeu de r√īle pour guider l'√©criture, cette fois-ci on passe √† Nervure ! (bon, juste deux tirages...)

(temps de lecture : 5 mn)

Joué / écrit le 08/12/20

Le jeu¬†principal utilis√© : Nervure, un jeu de cartes et de r√īle pour explorer la for√™t de Millevaux, par Thomas Munier

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, u roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

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Animal people forum, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : meurtre d'animal


Passage précédent :

40. Le seuil
Le dernier mort-vivant, la prison d'un être déchu et le mur du son à franchir, voici le programme des ultimes errements avant le retour aux Voivres ! (temps de lecture : 9 mn)


L'histoire :

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S/T par Winslow, de l’americana mélancolique, belle et inquiétante pour un voyage dans des bivouacs de lourds souvenirs.

C'est par ce petit matin fourbu qu'ils descendirent enfin la grand'rue des Voivres. Les poules en divagation, les tas de fumier devant les maisons, rien n'avait changé. Il pleuviottait juste, c'était un petit froid agréable.

"Allons prendre des nouvelles du p√®re Houillon, fit le p√®re Beno√ģt.
- Non. On va d'abord aller voir la SŇďur Jacqueline."

√áa lui fit une dr√īle d'impression de franchir √† nouveau l'entr√©e de l'auberge du Pont des F√©es.

"M√ʬ†? √áo √Ę oures-ci qu‚Äôvos rotrez¬†?", leur fit la Bernadette pour tout accueil. Elle avait l'air vieilli.
"O√Ļ est ma sŇďur ?", r√©pondit le novice sans plus de c√©r√©monie.

"Elle est l√†, dans la cuisine. Elle tresse des b√īgeottes avec les saules coup√©s √† la fin de l‚Äôautomne. Elle ne sait plus faire que √ßa, √ßa l'occupe."

L'ancienne se tourna vers eux, la rondeur de son visage toujours encadré par sa coiffe. C'était difficile à dire si elle les reconnaissait.

La SŇďur Marie-des-Eaux s'avan√ßa. Au d√©part, il se configura comme le novice qui venait d'arriver aux Voivres, sto√Įque, hostile √† toute marque de rapprochement. Mais cette image de lui √©tait devenue floue, il ne se rappelait plus pourquoi il √©tait comme √ßa, ni si c'√©tait ce qu'il devait √™tre. Ses r√©flexions s'√©croul√®rent et le corps parla. Il se jeta dans les bras de l'ancienne, et il la pleura. La SŇďur Jacqueline arborait un sourire innocent.

"On vient de faire les sombres de pommes de terre, je vais vous faire √ß√†.", annon√ßa la Bernadette. Le novice d√©clina et r√©clama une hostie √† la place. Mais de son c√īt√©, le P√®re Beno√ģt ne se fit pas prier

Pour le dessert, la cuisinière posa le grand gaufrier de fonte à longs manches sur un trépied au-dessus de la flamme. Le bois sec et odorant.

Pour le prêtre, chaque bouchée de nourriture comblait une blessure.

Dans le bar juste au bout du couloir, Vauthier redemanda une goutte et la but cul-sec. "Et bien, √ßa descend comme un char-√†-bancs dans la c√īte des Voivres !", souligna la Bernadette avec des soupirs d'admiration.

Il y avait aussi des familles attel√©es √† boire un canon. Un gamin racontait : "Parrain me dit, Serge, on va faire des foun√©s¬†!, je dis oui ! Nous oual√† dans le champ. Parrain amasse avec sa fourche les bois de pommes de terre. Il y met le feu, oul√† les grandes flammes qui montent. Tout √† coup, il me dit, Serge, une souris¬†!¬†Je cours, je prends un b√Ęton et je lui fais la chasse. Je la tiens, je l‚Äôattrape par le bout de la queue et je la jette dans la flamme¬†; la pauvre b√™te √©tait toute cuite et toute ratatin√©e par le feu."

Les Voivres n'avaient pas changé.


Quand ils sortirent pour aller au presbyt√®re, ils crois√®rent la M√©lie Tieutieu : "Oh, mais c'est qui des grands fant√īmes l√† !"
La SŇďur Marie-des-Eaux lui r√©suma leur p√©riple.
"Je sais que j'ai pas dit du grand bien de l'Euphrasie, mais quand même je suis désolé pour vous." Elle prit les mains squelettiques du novice dans les siennes toutes fripées, et les secoua bien fort. Et bien longtemps.
"Vous êtes ce qui nous est arrivé de mieux au village. Faites attention à vous."

Elle marqua un temps, qu'ils mirent à profit pour reprendre leur marche.

Et la Mélie Tieutieu de conclure : "Mais faites quand même attention à la Bernadette ! Une femme qu'a appris à lire dans le Grand Albert, c'est pas de la bonne compagnie !"

Quand ils toquèrent à la porte du père Houillon, ce fut une femme qui leur ouvrit. Elle avait l'air toute boudinée dans son tablier mais ses mains et son visage étaient fins.

Elle les conduisit au cur√© attabl√© sur une assiette de kneffes qui fumaient comme l'encens du vendredi saint. Il ne se leva pas pour les saluer, rougeaud et emp√Ęt√© qu'il √©tait.

"On vous croyait morts, j'ai fait dire des messes en votre honneur et j'ai m√™me envoy√© un pigeon au dioc√®se ! Mais installez-vous ! (le P√®re Beno√ģt omit de pr√©ciser qu'il avait d√©j√† mang√©). Maintenant, j'ai une b√Ębette, c'est la Germine Colnot ! Germinie, tu apportes le couvert pour ces voyageurs !"

Elle obtempéra, elle avait l'air bien brave et bien sotte ainsi qu'il sied à une bonne du curé.

"Y'a d'autres nouvelles. Fr√©chin a √©t√© r√©√©lu maire du village. C'√©tait tendu, parce que bon quand m√™me il a tu√© son propre fils et pis le Non√ī Elie s'√©tait pr√©sent√© en face de lui, mais on dirait qu'y a eu un petit coup de pouce du destin ! Enfin, c'est pas en s'usant les fonds de culotte √† l'√©glise qu'il a glan√© les suffrages qui lui manquaient !"

Le P√®re Beno√ģt engloutit sa portion de kneffes et f√©licita la toute fra√ģche sacristine. Il avait le palpitant qui s'emballait, les ventricules qui battaient comme des fanons d√©sol√©s, mais il s'en foutait.

Le novice sortit prendre l'air. Il faisait trop chaud, ça mangeait trop, ça causait trop comme s'il ne s'était rien passé.

Il vit dans une courelle, √† l'ombre d'un ch√Ętaigner, un enfant, le Fleurance Jacopin, qui donnait du lait aux chats errants. L'un d'eux, un mistrigi tout r√Ęp√©, s'approcha de la coupelle et y donna de la langue. Le Fleurance, un gamin tout blond et trop grand pour son √Ęge, le prit dans ses bras et fit mine de le caresser. Il sifflait pour le rassurer.

La SŇďur Marie-des-Eaux resta en arr√™t.

Le Fleurance Jacopin glissa ses mains sur le cou du chat et serra aussi fort qu'il peut, son visage exprimait une satisfaction sans nom. La SŇďur se rua vers lui, l'opinel √† la main, mais - las !- son corps √©tait √† bout de ressources. Il tr√©bucha sur un muret et s'√©tala de tout son nom. Le gamin √©tait d√©j√† loin dans la futaie, avec sa proie.

Le novice avait besoin d'aide. Mais il n'y avait personne.


Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.


Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1080
Total : 75202


Système d'écriture

Retrouvez ici mon système d'écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.


Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

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Auteur de Millevaux.
Outsider. √Čnergie cr√©ative. Univers artisanaux.
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#44 14 Dec 2020 11:52

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

LA SEMAINE DES MORTS

Quand le système de résolution nous réserve une méchante surprise... Il faut accepter son sort.

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 14/12/20

Le jeu¬†principal utilis√© : Nervure, un jeu de cartes et de r√īle pour explorer la for√™t de Millevaux, par Thomas Munier

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, u roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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beanpumpkin, cc-by-nc, sur flickr

Contenu sensible : insulte grossophobe, pulsions suicidaires


Passage précédent :

41. Nourrir les faibles
Enfin, le retour aux Voivres et un √©pisode pour se poser. Avec un changement de jeu de r√īle pour guider l'√©criture, cette fois-ci on passe √† Nervure ! (bon, juste deux tirages‚Ķ) (temps de lecture : 5 mn)


L'histoire :

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L‚Äô√ātre et l‚Äôenfant, par Edinbourg of the seven seas, une guitare folk sans voix pour des for√™ts mystiques √† habiter vous-m√™me.

Le retour aux Voivres permit aux exorcistes de retrouver un semblant de notion du temps. On leur dit que c'√©tait l'Octave de la Toussaint, aussi leur p√©riple aurait dur√© une vingtaine de jours, √† une √©ternit√© pr√®s. Le P√®re Beno√ģt √©tait inquiet. Il avait mentionn√© √† la SŇďur Marie-des-Eaux qu'il craignait pour la s√©curit√© du P√®re Houillon, sans pouvoir nommer pourquoi au juste. Il lui avait m√™me confi√© : "Et si ce cur√© venait √† dispara√ģtre ? Qui sait si le dioc√®se en renverrait un autre ? Et si j'√©tais appel√© √† le remplacer ? Je me croyais vou√© √† de plus hautes destin√©es, mais ai-je le droit de d√©cider ce que la providence me r√©serve ?"

La Germinie Colnot se tra√ģnait vers le lavoir communal, poussant √† la brouette un baquet d'eau chaude et des b√īgeottes charg√©es de soutanes et de sous-v√™tements sacerdotaux.  "Faut-y donc que j'y mette moins de sauce dans ses plats pour qu'y t√Ęche moins ses affutiaux !", pestait-elle. "J'sais bien qu'on doit pas faire le bouayre pendant l'Octave mais l'bon Vieux m'pardonnera bien si c'est pour briquer les habits d'Monsieur l'Cur√© !". Et la oual√† pench√©e sur lo betch, toute ronde qu'elle est, et trempe, et trempe, et frotte, et frotte. Et oual√†-t-y pas que s'approche d'elle une vieille bonne femme, grande, raide, s√®che comme un coup de trique, avec pas plus de dents dans la bouche qu'un poisson-chat et des moustaches pareilles. Un temps, la Germinie imagina que √ßa serait √† √ßa que ressemblerait la SŇďur Marie-des-Eaux dans quequ' temps, et √ßa la fit rigoler. "Vous √™tes qui madame ? Je vous ai jamais vu par ici, vous √™tes pas de cheu'nous !"

La vieille la fixait avec un air de jugement dernier. Il y avait quelques cheveux qui d√©passaient de son large chapeau de paille, mais c'√©tait bien tout ce qu'elle avait sur le caillou. Elle s'approcha sans r√©pondre en se cramponnant sur son b√Ęton, et la b√Ębette √©tait toute rouge, sous l'effort, le froid, et disons-le tout net, l'inqui√©tude. Ses guenilles immondes sentaient tout comme si on les avait tremp√©es dans du purin, pour s√Ľr l'√©trang√®re respectait l'interdit de l'Octave.

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S/T, par 5ive. Du drone speed/heavy doom instrumental, tempête de goudron en fusion pour une débauche de son hallucinée et macabre.

"Tu peux m'appeller Herqueuche."
À entendre ce nom, la Germinie s'arrêta tout net, le battoir en l'air.

"Alors comme ça on coule la lessive pendant la semaine des morts ?
- Pardon, madame, je savais pas ?"

Et l'ancêtre sourit d'un air mauvais, contente de prendre en faute. Elle chopa la tête de la sacristine et la plongea dans le baquet d'eau chaude. Sa poigne était d'acier.

"Ah là grande guéniche-là ! Je vais t'apprendre le respect !"

Ce fut le P√®re Beno√ģt qui lui retira la t√™te du bouillon, se br√Ľlant la main au passage.

"Vous allez la laisser tranquille, sorcière !
- Tu crois pas si bien dire ! C'est quoi ce curé qui m'empêche de punir les pécheresses ?"

Et elle lui ass√©na un coup de b√©quille dans les c√ītes, on aurait dit un coup de barre √† mine !

Il se plia en deux et alors elle lui cassa presque son b√Ęton sur le dos, en poussant un cri de jubilation.

Le pr√™tre comprit qu'il n'avait pas affaire √† une personne normale. Il roula sur le c√īt√©, brandissant le crucifix qu'il portait en sautoir autour du cou. Il avait tellement mal qu'il s'√©tait piss√© dessus.

"Horla ! Créature maudite !"

Herqueuche √©mit un r√Ęclement de gorge digne d'un oiseau de proie. Ses yeux roulaient dans ses orbites.

Elle passa son b√Ęton derri√®re sa t√™te comme on prend son √©lan avec un fl√©au.

"Enlève ça de ma vue, gros couillon !"

Le P√®re Beno√ģt n'eut pas le temps de la moindre pri√®re qu'elle avait √©cras√© son b√Ęton sur sa poitrine, √©clatant le crucifix au passage.

"Ça y est, je vais rencontrer mon destin.", voilà la pensée qui le traversa.

"L√Ęche-le, peute b√™te de l'enfer !", breu√ģlla la Bernadette.

Herqueuche flanqua un coup de boutoir en plein dans le cr√Ęne du pr√™tre.

"Fiche-moi la paix, l'envo√Ľteuse ! T'es pas forte assez !"
La cuisini√®re lui allongea sur le greugnot une claque qui aurait assom√© un bŇďuf.
"Et celle-là, elle est pas forte assez ?"

L'entité fut si surprise qu'elle recula et détala sous le couvert forestier sans demander son reste.

La Germinie Colnot √©tait √† genoux, le visage fumant et rouge comme une √©crevisse, o√Ļ se lisait un m√©lange de peur, de reconnaissance et d'incompr√©hension.

"Bonté divine ! J’en ai le sang qui tourne en boudin !"

Dans ses bras, elle tenait la carcasse du P√®re Beno√ģt.

Ce fut le père Houillon qui lui administra les derniers sacrements.


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Created in the image of suffering, par King of Woman, un stoner doom avec un chant féminin incantatoire et hypnotique pour une chevauchée épique et rituelle à travers les bois.


Encore une procession funèbre de trop.

La SŇďur Marie-des-Eaux s'√©tait peu √† peu laisser distancer pour se retrouver en queue de cort√®ge.

Derri√®re, il n'y avait que la b√Ębette, qui la suivait partout depuis, une chienne en qu√™te d'un os ou d'une caresse, cherchant √† exprimer aupr√®s du novice une gratitude qu'elle n'avait pas eu d'occasion d'exprimer √† son sup√©rieur.

Non loin devant, se dandinaient la SŇďur Jacqueline, bras dessus bras dessous avec la Bernadette qui ne cessait de demander √† la SŇďur Marie-des-Eaux comment √ßa allait, sans jamais obtenir de r√©ponse.

Il y avait bien s√Ľr la M√©lie Tieutieu et le Sibylle Henriquet qui avaient transmis leurs messages de commis√©ration.

Mais c'était loin d'être suffisant pour diluer la tourbe dans laquelle le novice s'enfonçait.

Si c'est une nouvelle demeure du ch√Ęteau int√©rieur, √† quoi sert-elle ?

Il voyait les voivrais de dos suivre le cercueil dans le vent frisquet de Vosmembres. Il entendait leurs sabots crisser sur le sol gelé.

Pourquoi avait-on si peu félicité les exorcistes de leur retour et des services rendus ?

Et partout en lui, √ßa montait. Ce d√©go√Ľt croissant de l‚Äôhumanit√©. Ainsi qu'une remont√©e de p√©trole venue du fond de la terre.


Le vin d'honneur ne fut pas en mesure de soigner son aversion. La contrition des villageois s'affaissa dès lors qu'on fut à l'abri dans l'Auberge du Pont des Fées, et que le vin chaud et la brioche circulèrent, et toute trace d'affliction avait tout à fait disparu quand au bout d'une heure, on lança les parties de belote et de tarot.

Le pire, c'était le curé Houillon, à l'aise en société comme un coq dans sa basse-cour, qui au bout du deuxième verre, était tout de suite parti dans ses anecdotes, et tous les amnésiques du canton à l'écouter avec plus d'attention que s'il était sur la chaire à débiter son sermon.

"Je ne vous ai jamais racont√© pourquoi la peinture du J√©sus-Cuit a √©t√© retir√©e de l'√©glise ? C'√©tait une fois que j'avais d√Ľ monter jusqu'au dioc√®se. Donc, comme je devais √™tre absent pendant des semaines, j'avais confi√© la garde de l'√©glise √† l'Ernestine Couanney. C'√©tait une grenouille de b√©nitier n√©e avec une hostie dans la bouche, je savais que les lieux seraient mieux prot√©g√©es que par un r√©giment de hussards !
Mais oual√†-t-y pas que mon Ernestine Couanney elle se penche sur le tableau du J√©sus-Cuit et qu'elle le trouve bien fissur√©, bien patin√©, bien ab√ģm√©, quoi ! Elle se dit, quand m√™me c'est bien dommage, je m'en vais le restaurer, monsieur le cur√© il aura une sapr√©e bonne surprise √† son retour, et moi ma place au paradis elle sera toute acquise !
Et donc que mon Ernestine, elle décroche le tableau, elle le passe à la soude coustique, et puis elle redessine un visage au Jésus-Cuit, comme ça de tête, une bouille que même les gamins de l'école ils auraient fait mieux !
Et moi qui rentre, et elle me dit, l'est-y pas plus beau maintenant mon Jésus-Cuit !
Et moi qui répond, mais ma bonne Ernestine, maintenant j'ai plus qu'à le mettre à la poubelle !"

Il n'en pouvait plus de rire, et toute l'assembl√©e lui embo√ģta le pas, parce que c'√©tait dr√īle d'accord, mais surtout parce que c'√©tait un fait inconnu ou oubli√© de tous, alors c'√©tait pr√©cieux, comme un nectar du bon Vieux dans ses caboches.

La Germinie Colnot, surtout, ouvrait grand la bouche et les yeux et n'en perdait pas une miette. Son visage avait gardé la marque de l'ébouillantement. Elle frémissait, c'est comme si ces bourrelets prenaient vie.


En fait, c'√©tait la r√©silience m√™me des villageois, cette capacit√© √† se relever de tout, qui √©cŇďurait la SŇďur Marie-des-Eaux. Il les plaqua tous sur place et s'ensauva dans les tr√©fonds de la for√™t. Il courut sans se retourner, sans compter le temps, il voulait juste mettre le plus de champ entre lui et ses contemporains.

Quand il s'arrêta pour reprendre son souffle, il était au milieu d'une clairière, dans le nombril du monde sauvage. Il n'y avait pas le moindre bruit ni le le moindre souffle de vent et le froid arrêtait même l'écoulement du temps.

Il y avait cet arbre au milieu, grêle et haut dans la pleine lune.

Et dans ces branches, pendues, toutes ces cordes.

Et bout de ces cordes, des nŇďuds coulants.


Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.


Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet épisode : 1725
Total : 76927


Système d'écriture

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Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

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Outsider. √Čnergie cr√©ative. Univers artisanaux.
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#45 07 Jan 2021 11:52

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

LES PETITES MIS√ąRES

Mille petites anecdotes et anicroches complètent le tableau d'une nouvelle menace qui se trame.

temps de lecture : 7 minutes

Joué / écrit le 07/01/2021

Le jeu principal utilisé : pas de jeu pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, u roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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    Carl Heinrich Bloch, domaine public

Contenu sensible : aucun


Passage précédent :

42. La semaine des morts
Quand le système de résolution nous réserve une méchante surprise... Il faut accepter son sort. (temps de lecture : 7 mn)


L'histoire :

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The Hunt, par Ulvesang, un dark folk tout de guitares s√®ches tendus, un voyage initiatique d‚Äôune grande majest√© o√Ļ dort une sombre menace.

Le lendemain de ce désastre, le père Houillon en constatait un autre, cette fois dans son clocher. Plus un seul pigeon. Les corbeaux les avaient donc tous mangés. Il ne restait plus que ce merle qui avait appris à dire la messe :
"Et spiritus sanctiii... Cr√Ę√Ę !
- Tais-toi, toi... Te prache pour rien do to !"


La SŇďur Marie-des-Eaux, quant √† lui, priait au pied de l'autel, dans la Chapelotte. Il arpentait les couloirs ent√©n√©br√©s de son ch√Ęteau int√©rieur, une p√©toche √† la main, passant l'autre sur la suie des murs, respirant les volutes de poussi√®res et d'anthracite, tr√©buchant dans les amas de branches au sol, frissonnant dans le froid de cette demeure oubli√©e depuis si longtemps. Il croyait entendre les rires de Raymond, son jeune fr√®re disparu, s'il e√Ľt jamais exist√©.
Et ce rire se mua en ricanement, en couinement, alors que le novice s'extrayait de ces songes.
Sortant le groin du tabernacle, un porgrelet fit son apparition. La chose n'avaient que des globes couverts de peau translucides en guise d'yeux, et se tra√ģnait sur ses deux pattes avant, son arri√®re-train sans anus rempli de sa propre merdre.
"Tu l'aimais bien, le P√®re Beno√ģt, n'est-ce pas...
- Comment ose-tu, la peute bête-là que tu es !
- C'est notre maman truie qui m'envoie. Elle me fait te dire qu'Herqueuche est venue sur sa commande. On t'a pas oublié, et on va te faire de plus en plus mal."

Le novice ne pouvait pas en entendre davantage. D√©j√†, sous un r√©flexe incontr√īl√©, il avait plant√© son opinel dans le cr√Ęne mou de la bestiole. Il sentit une onde √©lectrique, le choc mental, tr√®s limit√© par la taille de la cr√©ature et sa propre r√©sistance de tueur, et puis un souvenir du porgrelet, sortant de la vulve de sa m√®re, couvert de mucus, heurtant ses fr√®res et sŇďurs dans le matin puant de la vie.


Au presbyt√®re, il y avait de la vaisselle dans le lavier. Dans un saladier, la b√Ębette mit de la farine, trois Ňďufs, du lait, du sel. Elle prit une cuill√®re, tatouilla la p√Ęte et y ajouta un gros bol de cerises. Ensuite, elle mit sur le feu la tourti√®re et la po√™le. Elle jetta dans chaque ustensile un morceau de saindoux, versa quelques cuiller√©es de p√Ęte, elle frisa au bord et se dora. Elle retourna les beignets, on les entendait griller.

D'ordinaire, ce fumet faisait accourir le pr√™tre comme une mouche sur la bouse. Comme il ne venait pas, la Germinie Colnot en d√©duisit qu'il s'√©tait absent√©. Elle commen√ßa √† fouiller les placards et l'ormoire : "O√Ļ est-ce que tu les planques, tes objets m√©moriels, nom de Vieux ?"

"Je peux vous aider ?"

C'√©tait la SŇďur Marie-des-Eaux. La sacristine devint encore plus rouge que les s√©quelles de l'√©bouillantement le permettaient.


Si le p√®re Houillon n'avait pas accueilli sous l'impulsion des effluves de beignets, c'est qu'il √©tait occup√© avec son monde. Depuis qu'il avait une b√Ębette, il se piquait de recevoir et ce jour-l√†, le Sybille Henriquet, le N√īn√ī Elie et l'Onquin Mouchotte avaient r√©pondus √† l'invite. Le Sybille, parce qu'il ne savait pas dire non, et le N√īn√ī Elie et l'Onquin Mouchotte parce qu'ils se d√©testaient trop pour laisser √† l'autre l'opportunit√© de glaner seul des ragots.

Quand la Germinie Colnot leur apporta la chicorée, suivi du novice comme un garde suisse, le curé était en plein dans une de ses anecdotes dont il avait le secret :

Le plus sapr√© des enfants de chŇďur que j'ai pu avoir, √ßa a bien √©t√© le N√©nesse. Celui-l√†, le bon Vieux lui ait jamais rentr√© dans la t√™te, il y avait trop de foin √† l'int√©rieur. Une fois pendant la messe des Rogations, alors que l'√©glise √©tait bourr√©e √† craquer, et que tout le monde chantait en chŇďur, oual√†-t-y pas que mon N√©nesse s'agite et fouille sous les bancs. Moi, je d√©cide de le laisser faire, j'ai d'autres chats √† fouetter, c'est quand m√™me la messe la plus suivie de l'an, et donc je reprends d'une voix bien forte mon "Dominus vobiscum et cum spiritus deo". Et oual√†-t-y pas que le N√©nesse se tourne vers moi, la col√®re au visage, et me fait : ¬ę¬†Chut¬†!¬†¬Ľ puis ¬ę¬†T‚Äô√©r√īs pas tant biscounet, j‚Äô√©r√īs pris √®ne r√®te¬†!¬†¬Ľ. T‚Äôaurais pas tant biscoum√©, j‚Äôaurais pris une souris !


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Void, par Wolvennest.
Tout le maelström hypnotique de la totalité forestière est concentré dans cet album rituel entre psyché-drone mélodique et blackgaze ethéré.


C'est encore avec ces rires gras en t√™te que la SŇďur Marie-des-Eaux reprit son sacerdoce, ce pour quoi il √©tait venu et √† quoi il avait tant sacrifi√© : l'exorcisme.

Dans la chaumière transie de froid, sous la surveillance de ses parents, un jeune homme entièrement nu, tremblant comme une feuille, en position foetale, le sexe étréci, statuaire. La peau constellée d'hématomes.

Le novice, avec √† la main la Bible du P√®re Beno√ģt, reprit : "Abjure-tu ta foi d√©moniaque ?
- Mais je comprends pas..."

Et la SŇďur Marie-des-Eaux de le battre √† nouveau avec la Bible, caden√ßant ses coups par des pri√®res.


C'est en sortant de cette demeure de la Grande-Fosse, pris dans une sorte d'ivresse, entre sentiment du devoir accompli et mont√©e du doute, qu'il croisa dans cette fin d'apr√®s-midi d√©j√† devenue une nuit f√©rale, la SŇďur Robert, sortant de l'√©cole, avec tout juste une gamine aux genoux cagneux √† son bras.

"Vous n'avez pas d'autres enfants à l'école ?
- Ah, mis√®re ! Sans Champo pour les amener et les reconduire √† travers bois, j'ai eu ben d√ī maux ! J'ai essay√© d'aller les chercher toutes seules, mais les parents n'ont pas voulu me les confier ! Je n'ai que la petite Georgette, qui est plus b√™te qu'une poule ! Quand on s'est quitt√©s, je vous avait dit que je prendrai les choses en main. Mais le Vieux m'est t√©moin que c'est un √©chec total ! Le village va s'enfoncer dans l'ignorance et l'impi√©t√© ! Pensez, tous ces gamins qui sont √† courir dans les chardons toute la journ√©e ! "


Au village, l'ambiance chauffait √† mesure que le temps se refroidissait et que la neige couvrait les sapins d'un √©paisseur blanche. Alors que la SŇďur Marie-des-Eaux repartait d'une visite √† la SŇďur Jacqueline et remontait vers le presbyt√®re, l'Onquin Mouchotte, attabl√© au bar, lan√ßa √† la cantonnade un "En oual√† une chatte qui va aux r'gnaux !"

C'était finement joué parce que justement une minette passait par la fenêtre, et c'est ce qui lui épargna de se faire écraser le greugnot d'un coup de poing, le novice ne put que battre en retraite.

La Mélie Tieutieu le rejoignit dehors.
"Je vois bien que vous √™tes peu aise, ma sŇďur...
- Qu'est-ce qui lui prend à l'Onquin Mouchotte ? Qu'est-ce qu'il insinue...
- Ben j'suis pas s√Ľr, mais comme qui dirait... Que le cur√© Houillon y jouerait avec votre culotte.
- Jésus-Cuit tout bouillant ! Il va m'entendre !
- Faites pas attention... Nous on jette nos ordures dans le ruisseau mais l'Onquin Mouchotte il a une bouche d‚Äô√©go√Ľt, si vous voyez ce que je veux dire."


Il continua sa progression, emberlificot√© dans les vignes vierges et les broussailles, d√©frichant les coulisses de son ch√Ęteau int√©rieur. Il parvint dans ce boudoir o√Ļ les moisissures dessinaient de nouveaux motifs sur les tapisseries. L'humidit√© avait laiss√© son odeur partout. Les foug√®res d√©ployaient leurs ailes entre le pupitre et le fauteuil. Le P√®re Beno√ģt l'y attendait, pench√© sur l'√©tude. C'√©tait son premier sourire qui n'√©tait pas de composition.
"Je n'en peux plus, mon père. À quoi bon se battre pour eux ?
- N'oublie pas, Marie. On peut chasser les d√©mons des autres mais on ne viendra jamais √† bout des n√ītres."


La SŇďur Marie-des-Eaux se r√©veilla √† l'√©troit dans un lit d'enfant. Des toiles d'araign√©es tendaient un voile au-dessus de sa t√™te. Le parquet √©tait vermoulu jusqu'√† la rupture, craqua sous ses pieds nus. Ce n'√©tait pas la premi√®re fois qu'il se retrouvait dans son ch√Ęteau int√©rieur √† son corps d√©fendant. Il d√©cida de poursuivre le r√™ve lucide. Il fouilla la malle d'o√Ļ montaient des germes de pommes de terre, √† la recherche d'objets m√©moriels qui pourraient lui en dire plus long.

Un daguerrotype usé jusqu'à la corde. Un homme et une femme, raides, mais ils se tiennent le bras, un signe d'affection. C'est écrit dessus à la main : "Avec tout notre amour. Père, mère."

Le novice avait la nausée. Des phosphènes dansaient sous ses yeux, se multipliaient et se ramifiaient comme des organismes vivants. Il fallait se réveiller ! Il se frappa le ventre et la poitrine, la douleur était présente, mais rien n'y faisait. Il se larda la main à coup d'opinel.


Quand il reprit ses esprits, il √©tait dans la cuisine des Thi√©baud. L'endroit √©tait plus mal entretenu que jamais, √ßa schlinguait l'urine humaine et la crotte de chat, et les casserolles carbonis√©es s'accumulaient sur la cuisini√®re. Le temps de reconna√ģtre leurs visages avachis, il tenta de comprendre ce qu'il √©tait venu faire l√†. Oui, en savoir plus sur les cordes.

"Pouvez-vous me parler davantage de votre fils, Basile le cordelier ?
- Comment ça ? On n'a pas de fils !"

Il les regarda fixement, et la surprise céda à la révélation. Les deux pauvres vieux avaient perdu la mémoire.

Ils avaient été consommés.


Lexique :

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Pour cet épisode : 1706
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#46 14 Jan 2021 14:04

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
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Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

QUAND LES CHARRUES POUSSERONT DANS LES ARBRES

Trafic de confessions, fricot au ragondin, danse folklorique et vertige logique, voici le menu de l'épisode du jour !

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 14/01/2021

Le jeu principal utilisé : pas de jeu pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

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les_chettas.jpg
photo : Denis Duchêne

Contenu sensible : aucun


Passage précédent :

43. Les petites misères
Mille petites anecdotes et anicroches complètent le tableau d'une nouvelle menace qui se trame. (temps de lecture : 7 mn)


L'histoire :

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Dreams of the Sylvan Elves, par Arathgoth, un m√©lange entre dungeon synth et fantasy folk instrumental qui vous plongera au cŇďur de la for√™t de la Lorien.

Sortie de sa gangue de sciure et d'√©corce, une t√™te de chouette √©mergeait de la b√Ľche sous les coups de burin. Le Sybille soupira. Aux Voivres, on lui demandait des buffets, des ormoires, des chaises. Mais il pr√©f√©rait les menuiseries plus artistiques, il voyait la vie cach√©e dans les troncs et r√™vait de l'en extraire. Ses r√©centes confections meublaient son atelier comme la calugeotte d'un entasseur, et toutes portaient des ornements qu'on ne lui avait pas demand√©. Au Nono Elie qui voulait une horloge toute simple, il avait rajout√© des feuilles de vigne sans espoir de se les faire payer. Au P√®re Domange qui avait command√© des tabourets, il leur avait mis des sabots de faune.

"Tu as bien trouv√© ce que je t'avais demand√© ?". La voix aigre de la SŇďur Marie-des-Eaux le sortit de sa r√©flexion.

"Oui, regarde. Il y a de l'huile de friture, un briquet. C'est le sabre que j'ai eu le plus de mal √† trouver. J'ai d√Ľ n√©gocier dur avec l'Onquin Mouchotte pour lui acheter son √©p√©e de grognard. Qu'est-ce que tu veux faire avec tout √ßa ?
- Çà vaut mieux pour toi que tu n'en saches pas trop."

Et il fourra les objets dans un habresac dont il ne se séparerait plus.


"Bénissez-moi mon père, car j'ai péché.
- Onquin Mouchotte, c'est encore vous ?
- Oui, mon père, j'en ai encore besoin...
- Vous abusez.
- C'est vous qui abusez ! Je suppose que cette fois-ci vous en voudrez deux louis d'or au lieu d'un ?"

Ses doigts glissèrent les pièces à travers le vantail. Le père Houillon toucha les ongles sales et mal taillés avec une répugnance que le contact de l'or apaisa vite.

"Par J√©sus-Cuit, vous m'en faites faire de belles. Bon, voil√† ce que je peux vous donner. C'est une confession de la M√©lie Tieutieu. Elle est seule chez elle, tranquille, elle se pr√©pare des poirottes avec de la soupe √† la graisse et oual√†-t-y pas que les Depr√©durand toquent √† sa porte. Ils rentrent comme √ßa des affouages et ils sont pass√©s faire un peu le couaroye. Et oual√† qu'ils s'installent, qu'ils prennent leurs aises et bient√īt c'est la neut√©e qui vient des bois et on y voit plus goutte dans la maison, il faut allumer une chandelle. La M√©lie Tieutieu elle sent bien qu'ils prennent racine et par politesse elle va devoir leur offrir √† manger."

L'Onquin Mouchotte vivait cette revoyotte avec toute l'intensit√© possible. Il l'habitait litt√©ralement. Assis dans la bo√ģte √† confesse, un genre de cercueil en plus confortable, il √©tendit d'abord les mains et tripota les Depr√©durand et la M√©lie Tieutieu. Il se l√®va. S'appuyant sur sa canne, il se tra√ģna jusqu'au dessus du founet et huma l'odeur de la soupe √† la graisse, laissa toute l'essence du saindoux lui √©cluser les narines. Il prit une patate dans sa main, appr√©ciant la chaleur de la chair molle comme un genou de premier communiant. Il respira toutes les odeurs, les transpirations d'aisselles, les robes gorg√©es d'effluves de graillon, le fum√© de la chemin√©e.

Pour finir, il s'assit sur un siège laissé vacant et prit place au milieu des convives. Il toucha les cartes de belote lancées sur la table. Il poussa un soupir d'aise expulsé de sa vieille cage thoracique, et attendit la suite.

"La M√©lie Tieutieu enrage. Elle a pas de viande √† leur servir. Alors elle leur sert une tisane dont elle a le secret, et comme de bien entendu, ils partent tous en file indienne √† cafourette. Mais elle est pas s√Ľr d'en √™tre d√©barass√©s, ils seraient bien fichus de revenir, avec leurs fins museaux en qu√™te de repas gratuits. Alors, elle sort pr√®s du ruisseau avec son battoir √† tapis, et l√† elle trouve ce qu'elle cherche. Y'a toujours un ragondin qui vient patauger dans le ru.
On dit qu'ils sont nuisibles, mais çui-là, il va me rendre un fier service, elle se dit.
Et paf ! Elle l'assomme avec son battoir √† tapis. Bon, elle a d√Ľ lui donner quelques petits coups en fait, car c'est coriace, ces beusses-l√†.
Et oualà qu'elle revient à la cuisine par la porte de derrière, et zip elle le depèce comme un lapin et le fourre dans la cocotte !

Elle leur a fait bouffer du ragondin, la commère !"

Le cur√© Houillon se tordait de rire. De l'autre c√īt√©, l'Onquin Mouchotte, les papilles encore impr√©gn√©es de cette confession achet√©e, fit la remarque : "Oh, on s'habituerait au go√Ľt, ma foi."

"Bon, restons sérieux une minute. Vous me direz deux Pater et trois Ave, et vous me ferez vingt genuflexions.
- C'est ça. À la revoyotte !"

Quand les deux sortirent du lavoir, ce fut pour se retrouver nez √† nez avec la SŇďur Marie-des-Eaux. "Vous venez vous confesser ?", lui fit le pr√™tre, tout empourpr√©.

"Je ne faisais que passer, voir si tout allait bien.
- Je suis assez grand pour prendre soin de moi-même.
- C'est ce que nous verrons. Vous avez des richesses et celà peut faire des envieux."

L'Onquin Mouchotte partit avec un ricanement.


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Palingenesis, par Nebelung, du dark folk tout en mélancolie pour une ode à la nature aux accents de sanglots.

√Ä l'Auberge du Pont des F√©es, √ßa dansait la soyotte √† tout rompre. Les mouvements h√©rit√©s des b√Ľcherons vosgiens tiraient fort sur les bras, et les sabots battaient les percussions sur le parquet. Y'avait tout ce que le village comptait d'hommes en chemises blanches, et de femmes aux sourires rougis dans leurs camisoles √† dentelle et leurs ch√Ęles √† franges noires. Les tabliers et les gilets en peau de vache sautaient en rythme au son de l'√©pinette. On f√™tait les derniers semis de c√©r√©ales et tout le monde esp√©rait que la neige tombe vite pour prot√©ger les plants du gel.

Le Cur√© Houillon √©tait bien s√Ľr de la partie, et cach√© dans les derniers bancs, la SŇďur Marie-des-Eaux qui ne le quittait plus d'une semelle, persuad√© qu'il √©tait la cl√© de l'affaire en cours. Il restait dans son coin, en faction, √† s‚Äôoffusquer de l‚Äôabondance de nourriture. La Bernadette servait de la choucroute, avec des pommes de terre en robe des champs cuites dans un gros pot de fonte ins√©r√© dans le fourneau √† quatre pots, et accompagn√©es de bols de fromage blanc.

Avec, elle servit de l'alcool de foin empli de souvenirs amoureux.

"Çà me rappelle l'histoire de cette homme-là qui dit à sa femme qu'il aimait bien sa choucroute. Et bien, elle lui en a servi toute la semaine ! Et bien à la fin, il l'aimait pus tant que ça, la choucroute !"

Tout le monde riait de cette √©ni√®me saillie et ceux qui n'avaient rien compris o√Ļ y voyaient une allusion grivoise s'esclaffaient de plus belle.

On jouait √† la manille, √† la belote, √† la bourre, au noir-valet. Le p√®re Vauthier proposait le Nain Jaune, et si on se m√™lait √† une partie avec lui, on trouvait dans le jeu une impression d'√©tranget√© et de soufre qui laissait une dr√īle de naus√©e dans la t√™te. L'ivrogne se pla√ģt, en battant les cartes, a rappeler le conte dont est tir√© ce divertissement. Une histoire de nain hideux et jaloux qui sauve une jeune fille d'un horla et exige sa main en retour. Mais celle-ci ne veut pas. Elle veut √©pouser un beau chasseur. Le nain capture le chasseur, et il renouvelle ses exigences, sans quoi il tuera sa victime. La jeune fille est sur le point de c√©der, mais le nain manque de patience, et tue le chasseur. Sa promise tue le nain jaune, et se tue ensuite. Son corps et celui du chasseur deviennent des souches dont les racines sont √©ternellement entrelac√©es. Le P√®re Vauthier se goussait tout en racontant. Il est des histoires qui semblent trop pr√©sentes pour √™tre supportables.

Puisqu'on en venait à raconter des histoires, l'abbé Houillon alla de sa confidence :

"Vous avez peut-être tous connu le Mondmond..."
On acquiesça par politesse, comme tout le monde était amnésique.
"Alors vous savez qu'il rangeait jamais ses outils agricoles. Il y en avait partout dans ses champs, et ça débordait dans les champs des voisins. Ça a fini par devenir une cause de nuisance publique, et quelques jeunes de la Grande Fosse, qui étaient bien costauds, imaginèrent une farce pour lui apprendre à prendre soin de ses affaires. Pendant la neutée, ils s'en viennent en grand nombre et préparent leur coup."

Les gens sont bouche bée, ils veulent savoir ce qui s'est passé, car tout le monde a oublié cette histoire, même le Mondmond qui est de la fête.

" Le lendemain, quand le Mondmond se réveille, oualà-t-y pas qu'il est tout ébaubi : ses engins ont disparu !
Il a d√Ľ fouiller partout pour les retrouver, une faux dans un foss√©, une brouette dans une ouature, et caetara.
√ßa lui prend la journ√©e avec ses bŇďufs de r√©cup√©rer son mat√©riel partout dans les Voivres. Mais il restait le bouquet final !

Il arrive sur la place du village, et demande aux jeunes s'ils ont pas vu sa charrue.

Ben, lève les yeux, ils lui font. Ils avaient perché la charrue dans le chêne de la place du village !"

Et alors que tout le monde √©clate de rire, la SŇďur Marie-des-Eaux croit voir des planeurs noirs se poser sur la charrue.

Des corbeaux.


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Pour cet épisode : 1700
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#47 21 Jan 2021 11:41

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
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Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

L'AMOUR VACHE

Un dernier train d'anecdotes pastorales avant une chute brutale.

(temps de lecture : 8 minutes)

Joué / écrit le 21/01/21

Le jeu¬†principal utilis√© : Nervure, un jeu de cartes et de r√īle pour explorer la for√™t de Millevaux, par Thomas Munier

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux et une expédition d’exorcisme dans le terroir de l’apocalypse

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

414px-Vache_vosgienne.jpg
sapin88, cc-by-sa

Contenu sensible : zoophilie, feu


Passage précédent :

44. Quand les charrues pousseront dans les arbres
Trafic de confessions, fricot au ragondin, danse folklorique et vertige logique, voici le menu de l'épisode du jour ! (temps de lecture : 7 mn)

L'histoire :

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The Song of a Long Forgotten Ghost, par Mortiis, un classique du dungeon synth, long morceau de bravoure solennel et médiéval.

La bise soufflait dans les jouets à vent. Leur tintement était le seul bruit à demeurer près des yourtes de Champo, depuis si peu à l'abandon, et déjà colonisées par les rampinottes et les saxifrages.

La SŇďur Marie-des-Eaux, plus maigre et borgne encore qu'√† l'accoutum√©e, priait pour la m√©moire de son ami. Il salivait pour pr√©server dans son palais le go√Ľt de l'oublie, qui restait sa seule nourriture.
Il vit un oiseau noir se poser √† terre, becquetter un peu de mouron, puis s'engager √† petits seaux dans une coul√©e. Le novice y vit forc√©ment un signe et le suivit. Il √©carta les branches nues qui lui barraient le passage et voulaient l'enserrer, il franchit le Ru Migaille qui n'avait plus que la peau sur les eaux, et c'est ainsi qu'il atteignit le cercle de sorci√®res. Il y avait l√† une jeune femme qui finissait de s'habiller, son corps comme un fruit charg√© de tatouages sarcomantiques, autant de boursouflures sur sa peau qui ne faisaient que lui donner plus de sens. Elle ajusta sa tunique sans l'ombre d'une g√™ne, se sachant d'un autre monde. La SŇďur Marie-des-Eaux fixa ces yeux o√Ļ brillaient des bijoux de corn√©e et ce visage sillonn√© d'anneaux, cherchant √† lire la v√©rit√© qui s'y d√©robait, reconnaissant la femme qui leur avait ouvert le seuil, au Pont des F√©es.

"Il était temps que je te retrouve, Marie.
- Qu'est-ce que vous me voulez ?
- Comme je te l'ai dit, je connaissais bien Euphrasie."

La seule évocation de ce nom figea le novice, comme un rappel de la malemort qui avait habité son corps.

"Je sais qu'elle a disparu lors de votre expédition à Xertigny. Je voulais juste que tu me parles d'elle."


Le novice lui prit la main et ensemble, entr√®rent dans son ch√Ęteau int√©rieur. Foulant les gravas et la crasse, ils parcoururent les antichambres et les cagibis, les vieux clapiers vides o√Ļ rancissait l'odeur de vie, les baugeottes √©ventr√©es d'existences r√©volues. Ils descendirent dans les caves de l'oubli, fr√īl√©s par les vignes vierges, au fond du pass√© d√©j√† suri que des mains sans gras fouillent, et c'est l√†, √† la lueur vacillante du cand√©labre, qu'il lui montra Euphrasie, qu'il la toucha, qu'ils remont√®rent ensemble les forlonges du destin, pour raviver celle qu'ils avaient connus,

Euphrasie

Euphrasie

Euphrasie



√Ä l'autre bout du village, au Ch√Ęteau de Paille, √ßa coupait √† qui mieux mieux. Les Fr√®res Fournier ne l√Ęchaient plus leur scie √† cadre depuis que les semis √©taient termin√©s. Gagner, gagner de la terre sur cette maudite for√™t, c'√©tait l'obsession qui d√©goulinait dans leur sueur et leur faisait oublier le froid d'un hiver qui s'annon√ßait piquant. Ils √©taient en bras de chemise, rouges comme des forges, et que √ßa limait, et que √ßa limait, les pieds cal√©s sur les contreforts racinaires, attaquant un orme v√©n√©rable comme on entre en co√Įt.

Et quand enfin la beusse tomba de toute sa masse, ce fut pour l√Ęcher une vol√©e de choucas pris dans ses pattes crochues.

"C'est pas bon signe, ça. Les chasseurs ont beau en tirer, il en revient toujours plus."

Leurs cris avaient des accents de ricanement.


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Ňíuvres compl√®tes, par Erik Satie : le coton fait piano, l'humour et la fantaisie faite beaut√©, la tristesse faite murmure.

"Bénissez-moi, mon Père, car j'ai péché."
" Vauthier ? ça fait des siècles que je t'ai pas entendu dans mon cagibi.
- C'est que... j'ai des problèmes.
- Quel genre de problème ? Tu peux tout me dire, c'est garanti par le secret de la confession."

Un gros louis d'or apparaissait dans le champ de vision du Père Houillon, sans qu'il parvienne à s'en débarasser la rétine.

" C'est compliqué...
- Parle sans crainte, le Seigneur Vieux t'écoute sans te juger.
- Ben disons que je voudrais plus m'adresser au m√©decin qu'au pr√™tre... Apr√®s tout, c'est vous qui faites les pansements et qui soignez les b√™tes, en plus de faire p√Ęturer nos √Ęmes.
- Qu'est-ce que vous voulez dire...
- Ah, vingt bois... Ben, que vous seriez bien bon de me rejoindre de l'autre c√īt√© de la bo√ģte, avec une bougie pour vous √©clairer. J'aurais comme qui dirait besoin que vous m'examiniez."

Quelques minutes plus tard, l'abbé Houillon passait dans le presbytère, empourpré comme une première communiante, en tirant le Père Vauthier par la main, qui retenait son pantalon de tomber.

"J'ai besoin de lumière pour voir ce que vous avez !", fulmina le prêtre.
"Mais votre b√Ębette si elle voit mon..."
"Germinie, vous avez pas du linge à étendre ? Allez, filez !"

Une fois dans le calme de la sacristie, l'abbé rechaussa ses lorgnons et poursuivit son observation, en claquant la langue à la mode vétérinaire.
"M'sieur le curé, dites-moi ce que j'ai, pitié, je souffre...
- Mais par l'Esprit-Chou, vous avez la gonorrhée !
- Ah merdre alors.
- Vauthier, vous avez trompé votre femme !
- Ah non, j'vous jure, j'ai pas péché...
- Vous allez pas me faire croire que vous êtes la Vierge Marie ! L'immaculée infection !
- Non, j'veux dire, oui c'est vrai, j'ai triqué, mais c'était pas pécher.
- Mais nom de Vieux de nom de Vieux, comment voulez-vous...
- Ben, c'est la Blanchotte...
- C'est qui la Blanchotte ?
- La vache des Peutot... Une belle vosgienne, avec toutes ses p'tites taches su' l'dos, on dirait du lait sur un uniforme de bonne sŇďur...
- Oh, épargnez vos blasphèmes !
- Bon, ben c'est l'autre jour, j'l'ai trouvée... Elle avait fourré son nez dans un arbre creux, p't'être qu'elle y cherchait une douceur... La tête est restée coincée... Elle était là, à gigoter, à tendre sa croupe...
-  Ne me dites pas que...
- Ben si..."


La Germinie Colnot était dehors dans le grand froid, étendant le linge d'une main et tendant l'oreille de l'autre, quand elle vit le père Vauthier courir hors du presbytère à toutes jambes, et derrière lui l'abbé Houillon lui lancer des coupes et des encensoirs à la tête : "Allez-vous en d'ici ! Histrion ! Blasphémateur ! Sauvage ! "

" Ah, j'vous jure, Germinie, ils vont me faire tourner en bourrique ! En bourrique ! "


C'est ainsi que la vie poursuivait son cours aux Voivres, les uns absorb√©s dans les affaires courantes, les autres inquiets de plus grandes menaces, comme la SŇďur Marie-des-Eaux, qui voyait de la diablerie partout.

Ce qui faisait grand bruit, c'est l'Urbain Pelletier, le plus pince de tous les vieux du village, un gars qui toute sa vie avait compté les sous sur les quelques doigts qui lui restaient. Il avait un commerce d'horticulture et ça se disait partout qu'il devait avoir amassé une sacrée goyotte, depuis le temps, vu qu'il vendait ses fleurs au prix fort et qu'il achetait rien, et même qu'il glanait les sombres de pommes de terre dans les champs des autres comme un crève-la-faim. Et bien, il a suffi d'une nuit absent de chez lui, alité chez sa fille après une mauvaise chute. Quand il eut rentré, la baraque était sans dessus dessous. On lui avait volé tous ses objets mémoriels ! Des lanternes, des images d'Epinal, des carnets, des daguerrotypes, des obus gravés, des mégots de cigarette, des camés, des cahiers d'écoliers, des crucifix de première communion, des dents de laits dans leur petit réceptacle en porcelaine, des lettres du front, et j'en passe. Une vraie fortune. Les économies de toute une vie, envolées. On murmurait que l'Onquin Mouchotte, soupçonné de bien de trafic sans jamais être pris la main dans le sac, était derrière tout ça. Çà jasait dur au lavoir.

Cela n'emp√™cha pas le cur√© Houillon de continuer √† le recevoir pour ses d√©sormais traditionnels gueuletons. Le vieil antiquaire ne se faisait pas prier, d'une parce que la sacristine faisait toujours un bon fricot, de deux parce qu'on ne refuse pas les souvenirs gratuits dont le pr√™tre, d√©cid√©ment invuln√©rable √† l'oubli, √©tait prolixe. Le cur√©, de son c√īt√©, cherchait juste un auditoire, √ßa lui faisait son propre confessionnal √† ciel ouvert o√Ļ il pouvait couarer, couarer tout son so√Ľl.

"La Germinie, tu vas descendre à la cave pour nous chercher du vin à la reine des prés. Et pendant que tu tireras le vin, tu siffleras.
- Et pourquoi je dois siffler, mon père ?, fit-elle comme une poule devant un couteau.
- Ben, parce que pendant que tu siffles... tu peux pas boire !"

Le cur√© se tenait les c√ītes en s'esclaffant, et l'Onquin Mouchotte ricassait pour donner le change.

Pendant qu'elle était en bas à siffler, le curé se confia à l'aveugle :
"Para√ģt que je devrais me faire du souci. Que je serais en danger. C'est la SŇďur Marie-des-Eaux qui dit √ßa. Il espionne tous mes faits et gestes. Il veut me suivre dans tous mes d√©placements et m√™me que je les restreigner. Si je l'√©coutais, j'irais m√™me plus donner les saints sacrements aux vieux dans leurs grabats ! Elle dit aussi que je devrais arr√™ter de raconter des anecdotes √† la cantonade.
- M√©fiez-vous d'elle. L√© conseyou n‚Äôon mi l√© peyou. Cette bonne sŇďur, c'est un animal d√©guis√© en madone."


"Mon père, v'nez ouar ! J'ai un problème !
- Qu'est-ce qu'elle fait encore celle-là ? J'vous jure, elle est adroite de ses mains comme un cochon d'sa queue !"

Le pr√™tre descendit les escaliers en dandinant. Il avait pris du poids depuis les bons soins de sa b√Ębette.

Il ne vit pas le piège tendu sous ses pieds à mis-hauteur et se prit une saprée quiche à travers les marches restantes !

Il était aplati sur les dalles de la cave et au-dessus de lui, la Germinie se tortillait en margolant : "Chuis désolée, m'sieur le curé, elles m'ont dit de le faire..."

Son corps se met √† trembler comme de la gel√©e. Et oual√†-t-y pas que des serpents tress√©s sortaient de sous sa robe en glissant. Et que √ßa se d√©roule, que √ßa se d√©roule, des m√®tres et des m√®tres de cordes, et la b√Ębette perdait du tour de taille √† vue d'Ňďil.

"J'aurais d√Ľ m'en douter qu'elles se cachaient l√†...", siffla-t-on depuis le rez-de-chauss√©e.

Et les cordes s'enroulaient autour du curé, et déjà lui rentraient dans la bouche et les oreilles.

La SŇďur Marie-des-Eaux d√©vala l'escalier en √©vitant la corde tendue au milieu.

"C'est de ça qu'elles se nourrissent ! De la mémoire ! Elles vont tout lui sucer !"

Et le pr√™tre bou√Ęlait comme pas possible, visiblement l'op√©ration n'avait rien d'inoffensif.

Le novice ouvrit son habresac et reproduit les gestes longtemps répétés.

Jeter l'huile de friture sur les cordes !

Y allumer le feu !

Couper les cordes à coup de sabre !

Mais ça ne se passa pas comme prévu. Le novice avait envisagé un combat en milieu aéré. Pas au fond d'une cave avec des tonneaux de bois.

Quand les flammes grimpèrent en hurlant jusqu'au plafond, il comprit que les cordes avaient été vaincues.

Il comprit aussi que tout le monde allait le détester au village, n'en déplaise à son ardente recherche du bien commun.

Car quand on remonta le père Houillon et la Germinie Colnot de la cave, ils avaient plus l'air de kémotes cuites sous la braise que d'êtres humains.


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