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#31 15 Jun 2020 10:32

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

AU REVOIR POLYTE

Quand la forĂŞt se referme sur un destin.

(temps de lecture : 7 minutes)

Joué / écrit le 15/06/2020

Jeu principal utilisé : Oriente, perdre ses repères en traversant la forêt de Millevaux

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)


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Lewis Hickes, domaine public


Contenu sensible : aucun


Passage précédent :

29. Dans le giron du Culâ
Il ne fait pas bon contrarier les habitants des tourbières limbiques !

L'histoire :

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Pyrrhula, par Nordvargr, entre dark ambient, drone et black art, au sein de cavernes vastes et profondes, au-delà du Temps, un environnement démesurément hostile.

C'était une aube rachitique qui secouait les arbres fanés. Le Polyte était blanc comme une fesse. La Madeleine l'avait pansé avec son foulard et des cataplasmes préparés par l'Euphrasie, mais le sang continuait à couler. Il se plaignait que ça le démangeait. La perte de ses phalanges était une chose, mais il fallait aussi craindre l'infection.

C'est alors que le Père Benoît leur montra un boqueteau de peupliers, émerveillé. Ils étaient parés de fleurs nouvelles et de bourgeons. "C'est le signe de la présence de Saint-Firmin. Il va régénérer le Polyte !
- Vous l'avez dit vous-même, Père Benoît, objecta la Frazie. C'est pas normal que tout votre saint-frusquin se manifeste. Vous y croyez trop !
- On doit essayer, pour le petit ! Il faut y aller !"

C'est vrai que le drĂ´le avait pas l'air bien, avec sa tĂŞte de chou bouilli. Alors on tenta le risque.

Au milieu du boqueteau, se trouvait une tombe dans un style archaïque, à peine une dalle de pierre, poilue de lichens, et une croix grossièrement sculptée d'une silhouette de Jésus-Cuit. Il dégageait un parfum de rose, de cèdre et de bergamote.

Le Père Benoît défit le foulard ensanglanté qui recouvrait la blessure, et le noua autour du cou du Polyte. "C'est pour symboliser la décapitation de Saint-Firmin. Maintenant, avance et pose ta main sur le tombeau, gamin."

La Madeleine se pencha vers lui, en sourire et en pleurs. Elle rajusta le sac de pommes de terres qui lui servait de chemise. "Qu'est-ce que t'es mal fagoté, mon garçon."

Le Polyte disait rien.

Il avança dans ses sabots trop grands, et sans craindre, toucha la pierre. Le Père Benoît triturait son rosaire. Des bulles de peaux éclatèrent à la surface de ses doigts tronçonnés, puis des sortes de polypes de chair et d'os en sortirent. Le Polyte regardait ça sans frémir. Avec des bruits organiques, ils généraient de la matière à toute vitesse, et quelques instants plus tard, sa main avait retrouvé son intégrité.

"C'est un miracle, je le savais...", annonça le Père Benoît.

L'enfant se retourna vers eux, et les dévisagea avec un regard qui en disait long.

"Qu'est-ce que tu as derrière la tête, mon fils ?"

"Maman, je vais rester lĂ . Je vais rester dans la forĂŞt. Elle m'appelle. C'est mon domaine.
- Tu peux pas faire çà !
- Si, maman, tu le sais. C'est lĂ  chez moi et y'a que lĂ  que je serai bien.
- Mais les horlas ?
- Tout ira bien, je te le promets.
- On peut pas l'abandonner ici !",protesta le Père Benoît.

Il chercha des yeux une approbation, mais l'Euphrasie et la Sœur Marie-des-Eaux étaient du côté du petit.

"Maman, j'ai pas été en sécurité aux Voivres, et je le serai pas en restant avec toi. Dans la forêt, je me sens enfin comme chez moi.
- Vous voyez bien qu'il est victime d'un mauvais sort !, insista le Père Benoît.
- Je m'y connais en mauvais sorts, objecta la Madeleine. Si t'as trouvé ton refuge ici, je dois l'accepter.
- Maman, j'espère que tes croûtes vont guérir aussi, un jour.
- Si tu es heureux et Ă  l'abri, alors tout ira bien pour moi, fiston."

Elle l'étreint et c'était une des rares expressions de vraie tendresse qu'elle montrât à son égard, même qu'il crut d'abord qu'elle voulait l'étrangler.

"Je t'aime Polyte.
- Je t'aime maman. Merci de m'avoir protégé pendant tout ce temps."

Puis il se tourna vers les exorcistes.

"Dans le cimetière, j'ai vu Basile, le cordelier. Il m'a dit que les cordes étaient méchantes. C'est elles qui l'ont tué, parce qu'il pouvait plus leur être utile. Quand vous rentrerez aux Voivres, vous devrez vous en méfier.
- Merci de l'information. Bonne route, gamin, je te bénis.
- Salut tout le monde. À la revoyotte !"

Ils purent le regarder encore un instant, lui le drôle avec son visage rond et doux, sa tendresse de veau, ses grands yeux, marmosé de noir, ses cheveux bouclés comme ceux de son père, son odeur de founet et de pipi.

Et il recula dans les fourrés et disparut entre les fougères aigles racornies. Il fut vite de l'autre côté du mur végétal qui couvre tout son et toute vue, et c'était comme s'il n'avait jamais existé.

La Madeleine n'avait jamais été aussi heureuse de perdre un enfant.

Mais les autres avaient quand même dans la bouche comme un sale goût de terreau. L'événement avait tout l'air d'une bénédiction, mais on repartait de là avec la nausée, avec le sentiment d'avoir foulé un lieu hanté où on n'aurait jamais dû foutre les sabots.


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S/T, par HKY, un post-hardcore lourd, noir, spatial, Ă  fleur de peau : tristesse, abysse et goudron.


Au zénith, bas et lourd, on jeta trois bûches dans un rond de cendres pour faire bouillir des orties, des châtaignes et des pétenayes. Le Père Benoît s'isola de l'autre côté des talus, il avait besoin de prier, et - c'était dire son émoi - de jeûner.

L'Euphrasie se mit à genoux et avança comme un lynx vers le brancard de la Sœur Marie-des-Eaux. Elle prit ses joues dans ses mains et lécha son oeil de bois.
"La Madeleine peut tout voir., protesta le novice.
- On s'en fiche. Elle pas du genre récuse-poto."
La Soeur Marie-des-Eaux passa ses doigts sur les dents de la chiffonnière. Elle se déroba, avec un sourire qui lui remontait au-dessus des yeux.
"Tu me tortures, Frazie. Comment je vais pouvoir m'expliquer en confession ?
- T'as qu'Ă  rien dire.
- Je voudrais bien. Mais il faut toujours y passer Ă  un moment.
- Je plains les confesseurs qui se prennent dans le greugnot toutes vos eaux brunes de la semaine. Mais ceux d’avant se prenaient les eaux sales de toute une vie.
- Qu'est-ce que tu sais sur ceux d'avant ?"

D'humeur espiègle, la guide enfourcha le ventre du novice et fouilla dans sa besace. Elle en extirpa le carnet mémographique et le feuilleta. Le livre était gondolé d'humidité, des notes et des herbiers en tombaient.
"Rends moi ça. C'est ma vie qui est dedans.
- C'est pas ta vie. C'est que des âneries. Et ça ne m'apprend rien que je ne sache déjà sur toi.", grimaça-t-elle en plantant son ongle dans la joue du novice.
- Qu'est-ce que tu racontes ?"

Mais on entendait les sabots du Père Benoît dans les feuilles mortes, et l'Euphrasie regagna sa marmite, se régalant de voir la rougeur aux joues du novice.

Et le périple reprit, sur des couches et des couches, les corps rompus à patauger sans fin dans la litière, à porter la Sœur Marie-des-Eaux et lui à porter le poids de ses propres os qui entaillent sa chair et ses blessures intérieures, une constante rumination, pesante, et la masse des frondaisons au-dessus de leur tête, la lourdeur d'un monde à son crépuscule, une vache morte affalée sur eux.

La Madeleine jetait constamment des coups d'oeil derrière eux. "Le grand-père ou la Mère Truie sont sur nous, c'est sûr. Ils vont pas me laisser m'ensauver comme ça." Elle se grattait jusqu'au sang.

Le Père Benoît mit un genou à terre. C'était après tout un rat de messe engraissé par les paroisses où son seul sport consistait à agiter un crucifix pour ramener le calmes chez les ouailles, il n'avait pas l'habitude et les épisodes de sa vie les plus physiques étaient derrière lui. La Madeleine était quant à elle trop sur le qui-vive pour faire une porteuse efficace. Se sentant proche du but, l'Euphrasie voulait pourtant éviter qu'on fasse une pause, alors elle prit la Sœur Marie-des-Eaux sur ses épaules et partit en avant. Le novice était serré contre la chaleur de son dos, le nez dans ses cheveux et leur odeur de bois pluvial.

"Euphrasie... Pourquoi tu dis que c'est des âneries mon carnet ?
- Parce que je connais ta vie. Je suis une mnémomancienne.
- Une mnémomancienne.
- Oui. Je touche, j'accède à la mémoire. J'écoute, j'accède à la mémoire. Je vois, j'accède à la mémoire.
- Alors dis-moi ! Dis-moi nom de Vieux de l'Esprit-Chou ! Comment je suis devenue une disciple de la Madone à la Kalach ? Et ma vie d'enfant sauvage ? Et où étaient mes parents avant que l'engin agricole ne m'écrase le corps ? Et mon frère Raymond, comment il était avant sa mort ? Et mon amant le horla, est-ce qu'il est bien mort à Douaumont parce que je l'ai embrassé ? "

L'Euphrasie s'arrĂŞta de marcher.

"ça a jamais existé tout ça. T'as eu une jeunesse normale. Tous tes traumatismes physiques ou mentaux... Tu les as inventé pour combler le vide, et ton corps y a cru."
La SĹ“ur Marie-des-Eaux lui plaqua son Opinel sous la gorge.
" Sale menteuse ! Tu dis ça pour me mettre au supplice !"

L'Euphrasie déglutit.

"Je m'attendais pas à ce que tu me croies. Je me doute bien que tu préfèrerais ta version des faits, parce que ça fait de toi un héros, ça fait de toi le personnage d'une histoire. J'ai que de la banalité et de la mythomanie à t'offrir en échange. Mais réfléchis un peu. Tu vois dans quel monde on vit ? Tu te doutes pas que de telles erreurs sont possibles ? Qu'on peut se fourvoyer dans des embranchements qui nous entraînent n'importe où ? Tu n'as jamais essayé de percer à jour toutes ses dissonnances ? Tu t'es jamais étonnée d'être chez les exorcistes alors qu'on n'y forme que des oublieux ? C'est la règle : on ne recrute que des amnésiques chez les exorcistes. Il faut être vierge pour affronter le territoire des forêts limbiques et se préparer à la lutte contre les démons. En définitive, t'es pas un enfant-soldat qui a été recruté de force par le diocèse. T'es comme la Sœur Jacqueline, t'es comme le Père Benoît, une page blanche sur laquelle l'Eglise a écrit les ridicules prières qui permettent de dormir la nuit."

Il s'ensuivit un silence pachydermique. Il fallait que le novice digère.

Le crépuscule noircissait comme du papier brûlé.

"Euphrasie...
- Oui ?
- En quelle année sommes-nous ?
- Tu veux pas le savoir."


Loin derrière, juste assez près pour les voir encore, le Père Benoît et la Madeleine suivait, l'un pas reposé et l'autre pas rassurée.

Elle prit ses mains, cloquées, dans les siennes, boudinées.

"Il faut quand mĂŞme que je vous le dise...
- Quoi ?, demanda le Père Benoît, avec dans les yeux l'appêtit de confesse.
- Merci. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi."


Et enfin, la guide écarta des branches, la forêt s'évasa en essarts, il y avait des clôtures bouffées par les champignons, et derrière, une vache vosgienne au dos semé d’étoiles.

"C'est le premier signe. On approche de Xertigny, constata l'Euphrasie
- La vache... Elle ressemble à celle qu’avait tué le fils Domange."


Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.


Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet Ă©pisode : 1894
Total :  57504


Système d'écriture

Retrouvez ici mon système d'écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.


Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

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Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie créative. Univers artisanaux.
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#32 22 Jun 2020 10:44

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
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Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

Ă€ BON PORT

Enfin, c’est à l’arrivée à Xertigny ! Mais s’annonce-t-elle sous les meilleurs auspices ?

(temps de lecture : 5 minutes)

Joué / écrit le 22/06/2020

Jeu principal utilisé : aucun pour cette session

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)

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Rauenstein, cc-by-sa

Contenu sensible : cruauté envers les animaux


Passage précédent :

30. Au revoir Polyte
Quand la forĂŞt se referme sur un destin.


L'histoire :

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A Bureaucratic Desire For Extra Capsular Extraction, par Earth, les tout premiers élans du drone, massif, répétitif, lysergique, chthonien.


Enfin, ils y étaient. Au sommet d'une côte, presque disparue au milieu de la presque-nuit, ourlée dans les replis du temps et de l’espace, Xertigny étendait ses maisons et son clocher. La ville apparaissait plus grosse que Les Voivres, et plus préservée également, nichée dans le piémont. Le froid y mordait bien davantage qu'aux Voivres, et on retrouvait cette sensation d'humidité proche d'un givre au creux de la moelle. Le ciel griboulu d'étoiles se reposait sur les collines hérissées de sapins.

"Je suis soulagé de nous voir arriver. Chacun de mes os est fatigué.", fit la Sœur Marie-des-Eaux. A ces mots, la Frazie eut une drôle de grimace, comme si ça lui faisait de la peine de voir le novice comblé.

En remontant la route de Bains, ils constatèrent la première anomalie. Le cimetière, sur leur droite, était immense, et s'étendait sur tout le flanc de la colline, avec des tombes et des chapelles de toutes époques et de tous styles. Le Père Benoît bénit la nécropole, comme pour conjurer le sort.

Les noms des rues aussi étaient étranges. Prolongeant la route de Bains, ils passèrent la Rue du Commandant Saint-Sernin. Si les maisons étaient en meilleur état et plus nombreuses qu'aux Voivres, elles ne formaient qu'une ligne de front derrière laquelle la forêt reprenait déjà ses droits, ce qui donnait à ces façades une allure de décor de théâtre.

Au croisement de la rue du manège, une bande de paysans était attroupée sous un abri au pied d'un calvaire, autour d'un pressoir. Le bruit des pommes écrasées se mêlait à l'odeur du jus extrait, la promesse du cidre. C'était un groupe de bons gars et de bonnes filles, ça chiquait, ça fumait des cigarettes de foin, ça buvait des coups et y'avait des plaisanteries grivoises, bref ça faisait plaisir à voir. La Frazie prit une mesure d'avance sur les exorcistes pour s'en aller deviser avec les presseurs.

Ils avaient des étoiles dans les yeux à l'écoute de ce qu'elle lui proposait, et lui donnèrent des sous. La Sœur Marie-des-Eaux eut un haut-le-cœur quand il comprit ce qu'elle leur avait monnayé.

La guide les rejoint et les conduit plus avant, si bien qu'ils n'eurent le loisir de deviser avec les presseurs, qui les regardaient avec une drĂ´le d'expression.

"Porte-moi, Frazie, le Père Benoît n'en peut plus."

La Sœur Marie-des-Eaux profita de ce moment en apparté pour lui expliquer sa façon de penser.

Le clocher de l'église sortait des frondaisons comme un diable de sa boîte. On sonnait le glas, ce bourdon reconnaissable entre tous, qui donne le frisson, et rappelle la proximité de la mort.

"Sâprée bonne femme, t'as volé nos souvenirs et tu les as vendus aux Xertignois !
- Je ne vous ai rien volé. Te sens-tu plus oublieux qu'avant ?
- Mais tu as commis un autre crime : tu nous as donnés en spectacle.
- N'aie crainte, puisque tes souvenirs sont faux, alors c'est comme si c'était un autre qui avait joué l'acte pour toi.
- Peut-être que mes souvenirs sont faux, mais ma peine est réelle."


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Null & Void, par 0, du black metal dépressif cristallin et mélodique pour la plainte éternelle d'un corbeau dans la tempête.


L'Euphrasie botta en touche : "On va demander le gîte à la famille Chassard, je les connais bien."

C'était à droite après l'église, à remonter la rue de Plombières. Depuis-là, on voyait, épousant le flanc de la colline, un château de style néorenaissance. Les embrasures des portes et des fenêtres étaient en pierre de taille avec motifs décoratifs sculptés, la toiture mansardée portait des clochetons, et des cheminées monumentales.

"Le château des brasseurs, expliqua l'Euphrasie. Il paraît que dans son ventre, y'a des souterrains qui courent sous toute la surface de Xertigny."

Les Chassard ouvrirent leur porte et les accueillirent sans chichis. La maison paraissait trop petite pour le nombre de personnes qui y vivaient, et ça sentait le sapin vernis. Jeunes filles, bonshommes et vieillardes étaient là pour la veillée, les uns prisant, les autre filant, tous habillés de noir.
"Chez nous on porte la tenue de grand deuil pendant un an. Et ma foi, comme y'a quelques décès qui se sont suivis dans la famille, ça fait un moment qu'on porte cette couleur."

Les gamins furent priés d'aller coucher cette nuit dans la paille, afin qu'on réservât leur lit aux invités, et la bassinoire ne fut pas de trop pour réchauffer les couches qu'engourdissait le froid d'altitude.

"Vous en faites une tête, Euphrasie, signala le Père Benoît quand ils euront un moment hors de la curiosité de leurs hôtes.
- C'est bien la maison des Chassard, ils ont bien le faciès des Chassard, mais...
- Mais ?
- C'est pas les Chassard que je connais."

Ce soir-là, la Sœur Marie-des-Eaux reprit ses récitations de l'Apocalypse :

"Comme le Nil qui s'enfle de tous ces alluvions, grande sera la colère du Vieux et elle s'incarnera dans mille fléaux, elle les gonflera de son limon. Ainsi, chacun verra la forêt et ses êtres se peupler de ses hantises les plus intimes, porteuses du souffle punitif du Très-Haut ; ainsi chaque homme et chaque femme souffrira dans son propre enfer, créé par Dieu à son image pour le mettre à l'épreuve et le punir du péché d'orgueil des générations précédentes, et du péché d'ensauvagement des générations futures."

À travers la cloison, la chiffonnière écoutait son amour réciter la prière doloriste, avec la passion qu'on a pour les personnes graves et renfrognées.

Et dans le remous de la grasse-nuit, le novice se vit en rêve dans le confessionnal. Il était sans doute là pour avouer à la personne derrière le grillage qu'il avait fauté avec l'Euphrasie. Derrière le panneau, aucun bruit. Quel prêtre glouton attendait le fruit de sa mémoire ? Le Père Benoît ? Le Père Houillon ? Ou le diable ?

"Pardonnez-moi mon père, car j'ai péché..."

Sa gorge se bloqua net, alors qu'il réalisait ce qui clochait. Il pencha la tête. Il avait de la boue jusqu'à la ceinture.

Le péteuillot, les eaux sales des générations et des générations !

Encore une fois, la Sœur Marie-des-Eaux se redressa en sursaut, le cœur battant, le souffle court. Son lit trop bassiné l'avait mis en sueur. Plaqué à la fenêtre, le tapis de la noire-nuit était hanté par quelques cris impossibles à identifier.


12 d'Opprobre
Saint-Wilfried
Jour du Chanvre dans le Calendrier RĂ©publicain

Le lendemain matin, on put traîner jusqu'à l'aube, et le petit-déjeuner leur fut servi avec les mouflets. C'était des manalas, et ces petits bonhommes étaient si ronds, si chauds, si vivants que ça coupa l'appêtit à tout le monde
Les Chassard ne posaient aucune question, ça en devenait gênant. Ils n'eurent même pas une remarque sur le temps, qui pourtant était passé de l'hiver à l'été durant la nuit.

La Sœur Marie-des-Eaux grimaça. Il y avait toute une bande de mouches dans la cuisine, qui n'avaient rien à faire là en cette saison. Et les enfants les attrappaient avec une agilité folle. Ils ouvraient leur paume, souriant d'y voir l'insecte pris au piège, et l'écrasaient entre les ongles du pouce et de l'index. Ils contemplaient un instant la purée de chitine, puis s'en débarassaient d'une chiquenaud et chopaient une nouvelle proie.
"On les a dressés à tuer les mouches. Faut bien qu'ils se rendent utiles.", commenta la mère Chassard.

Ils prirent congé et convinrent ensemble qu'on chercherait un autre logis pour le soir prochain. Au dehors, un chariot remontait la rue de plombières. Il était chargé de cordes.

Des nœuds coulants pour les pendus.


Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.


Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet Ă©pisode : 1318
Total :  58822


Système d'écriture

Retrouvez ici mon système d'écriture. Je le mets à jour au fur et à mesure.


Feuilles de personnages / Objectifs des PNJ :

Voir cet article


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie créative. Univers artisanaux.
Ma page Tipee.

Hors ligne

#33 29 Jun 2020 14:18

Thomas Munier
un jeu par mois, tranquille
Inscription : 05 Feb 2008

Re : Dans le mufle des Vosges : un roman-feuilleton Millevaux

L'ENVOÛTEMENT AU NOIR

Pour cette suite du séjour à Xertigny, test de mon projet de bac à sable profond Écheveuille, avec Inflorenza comme système de résolution. Or, les dés ont provoqué une issue des plus tragiques !

(temps de lecture : 8 minutes)

Joué / écrit le 29/06/20

Jeu principal utilisé : Écheveuille, un jeu de rôle tout en un pour s’égarer dans l’infini des forêts de Millevaux en solitaire comme à plusieurs.

N.B. : Les personnages et les faits sont fictifs.

Le projet : Dans le mufle des Vosges, un roman-feuilleton Millevaux

Précision : ces feuilletons sont des premiers jets, donc beaucoup de coquilles demeurent. Merci pour votre compréhension.

Avertissement : contenu sensible (voir détail après l’image)


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Jon Nagl, cc-by-nc-nd, sur flickr


Contenu sensible : racisme, mutilation, cannibalisme, ultraviolence


Passage précédent :

31. À bon port
Enfin, c’est à l’arrivée à Xertigny ! Mais s’annonce-t-elle sous les meilleurs auspices ?


L'histoire :

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Gran Poder, par Orthodox, du doom metal avec un rare chant clair, entre drone et liturgie, une cloison Ă©touffante pour icĂ´nes salies.

Le zénith projetait une chaleur malade sur la ville, qui dorait les facades d'où aucun bruit ne venait, sans silhouette derrière les vitres. La Sœur Marie-des-Eaux avait emprunté des béquilles aux Chassard, et le bruit de sa claudication était le seul à troubler l'étale. La troupe n'eut pas le temps de se remettre de la dernière vision que le Père Benoît fendit le groupe pour courir se réfugier à l'abri des chênes. "Je vais pas bien !"

Il eut juste le temps de se défroquer avant que ses entrailles ne lâchent une bouse fumante sur une taupinière. "Satané bon Vieux, j'ai chopé une de ces déclichotes comme ils disent par ici !"
Sa soutane n'avait pas été épargnée par les projections.
"Oh, Seigneur JĂ©sus Cuit tout puissant !"
Il soufflait à qui mieux mieux. Son ventre gargouillait, pris de volonté propre.

Les mouches tétaient sa chiure.

"Bzzt Bzzt, miam, Bzzt Bzzt... Nous voilà arrivées à bon port.
- Quand donc allez-vous me fiche la paix ? N'avez-vous donc aucune pitié par un homme que l'inconfort afflige ?
- BientĂ´t... C'est Ă  Xertigny que nous pensons trouver des indices concernant le crime sur lequel nous enquĂŞtons.
- Allez-vous donc enfin de me dire quel défunt motive de tels efforts d'investigation de votre part ?
- Çà vous plairait pas... Vous verrez bien en temps voulu."

Tout en se refroquant, le prêtre regarda son tatouage. Les mouches étaient revenues dedans. Elles se taisaient à nouveau, les maudites. S'il voulait s'en débarasser, il se retrouvait donc contraint de collaborer à un jeu de pistes. Et s'il n'avait toujours aucune idée de la victime, il commençait à se figurer l'assassin. Ce pouvait bien être le diable en personne.


Il fallut attendre le crépuscule pour enfin retrouver âme qui vive, après avoir frappé aux portes des heures sans succès. Même l'église et le château étaient fermés.

"Je commence à comprendre ce qui se passe et j'aime pas du tout çà.", siffla l'Euphrasie.

Ce fut enfin une petite vieille qui les apostropha, à hauteur de la route de Dounoux qui descend vers les flancs vertigineux des piémonts.

Elle était toute drôle, avec sa canne, sa bouche édentée qui yoyotte, la patate fripée qui lui servait de nez et son fichu à fleurs sous lequel partaient s'évaser les rides de son visage. "Qui qu'c'est-y que ces diots-là ? Vous êtes pas des camps-volants par hasard ?", grinça-t-elle, plissant des yeux pour mieux les discerner. La Frazie la foudroya de son regard au charbon, à la fois étonnée de voir une xertinoise inconnue de plus, et fatiguée d'une énième insulte raciste à son encontre. Elle voulait tirer au clair toute cette histoire.

"Nous cherchons le gîte pour la nuit. Et comme vous pouvez le voir, nous sommes entre gens du Vieux, fit la guide en désignant le novice et le prêtre.
- Oh mais fallait le dire tout de suite qu'y avait monsieur le curé, par l'Esprit-Chou ! Entrez don', j'allais justement faire du ragoût !"

Il fallait un peu s'enfoncer derrière les troncs pour atteindre une maisonnette d'où s'échappait une forte odeur de cuisine : les oignons, le vin cuit et la barbaque.
En temps normal, le Père Benoît eut l'eau à la bouche, mais cette fois-ci ça eut plutôt l'effet de lui retourner le bide, et il fila faire la grosse commission sous les sapins.
"Bobi, on dirait bien qu'il a une coulante des cent dix mille diables le monsieur le curé !", commenta la vieille.
Sur le flanc de la maison, une stère de bois attendait la hache, posée sur un billot.
"Au fait, moi, c'est la Germaine Peutot ! Mais vous pouvez m'appeler la Mémère !"

La Madeleine et la Sœur Marie-des-Eaux se détendaient. Elle les mettait à l'aise, avec son rire aigre et son odeur de vessie. Mais l'Euphrasie était sur ses gardes.

"Vlà-t-y pas qu'mon mari est toujours pas rentré ! Ah c'est pas rien que le Pépère Peutot ! Il est sûrement resté au bistrot !"

Le rez-de-chaussée n'était guère qu'une cuisine et un escalier qui grimpait raide. Il y avait là le founet et ses marmites laissées à frémir, et son mur, tous carossés de suie au point de composer une seule masse. Et les portière d'un garde-manger d'où émanaient l'odeur âcre du faisandé. C'était sans doute le charnier où laissait le gibier et les salaisons à pourrir pour qu'ils déploient tous leurs arômes sous l'action des asticots.

La Sœur Marie-des-Eaux oublia toute sa sympathie pour la Mémère Peutot, alors que celle-ci s'exclamait, grimpant l'escalier :
"Bon je vais devoir découper la viande asteure ! Ah si mon filou de mari était là pour le faire à ma place !"

Alors que leur hôte était montée à l'étage, le novice écarta les portes du placard. Il y avait là, pendu à un crochet, un bras flapi et grêlé de taches de vieillesse. Et trônant sur un vase à gros sel, une tête humaine, celle d'un petit vieux, jaune comme une mirabelle trop mûre, avec encore son béret vissé sur le crâne et la langue qui pendait.


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Screech Owl, par Wold, du black metal presque instrumental, drone et bruitiste, pour s'enfoncer dans un brouillard de plus en plus déchiré. Attention, la première piste est plus harsch que la suite.

La vieille redescendait les marches, appuyée à la rampe d'une main, tenant une feuille de boucher de l'autre, toute caillée de sang.

"On dégage !", hurla la Frazie !

Pur réflexe de guerre, le novice lâcha une de ses béquilles et fendit l'air d'un arc-de-cercle ascendant à coup d'opinel, déchirant le bassin de la Mémère.
"Mais vous êtes beurzou ou quoi ?", couina-t-elle, avant d'aussitôt répliquer, feuille de boucher décrivant une orbe de mort, la Sœur Marie-des-Eaux se recula juste à temps, tombant à la renverse.
Leur guide était déjà au-dehors, mais la Madeleine ne put se résoudre à la suivre. Elle se saisit d'une marmite bouillante et la balança en plein dans la tronche de la Mémère !

Accroupi dans les fourrés, son cul pleurant toute la substance de son corps, le Père Benoît vit la Frazie au-dehors et comprit que l'enfer s'était déchaîné. Il se précipita aussitôt vers la maison, la soutane retroussée sur son ventre, tenant son caleçon long sur les genoux, serrant les fesses à s'en rendre la face apoplectique !

La Mémère Peutot sauta sur la taille de la Sœur Marie-des-Eaux et elle pesait sur lui comme un tombereau de fumier. Le novice lui planta son opinel en plein dans la chair flasque qui lui servait de poitrine, ça triçait du sang dans toutes les directions, sans pour autant que la Mémère Peutot en paraisse plus affaiblie que ça. La Madeleine plaqua la tête de la vieille sur la rambarde de l'escalier et lui referma la porte du garde-manger dessus à coups répétés. La tête du Pépère Peutot aux pieds du Père Benoît, il était dans l'embrasure, la cognée à une main, un crucifix dans l'autre, et le caleçon sur les chevilles.

La Mémère Peutot brailla dans un râle d'outre-tombe. Sa peute gueule était éclatée comme un chou dans un jeu de massacre, le nez brisé et plaqué sur la joue, un oeil explosé et des chicots pendant de la bouche. Elle rabattit son couperet avec autant de force qu'une guillotine, et la Sœur Marie-des-Eaux tourna la tête juste à temps, ce fut sa coiffe qui prit le coup, mais il se retrouvait cloué au sol !

"Mortuus est Satanas !", bouâla le Père Benoît. Il enfonça la hache dans la clavicule de la vieille cannibale, puis dans le dos, bruit des vertèbres rappelant les noix cassées, et frappa, et frappa encore, bouillie d'hémoglobine, et la Madeleine en rajoutait à coups de sabot, et ça jurait ses vindiou et ses vinrats, plus personne ne comprenait rien à ce qu'il faisait, la Sœur Marie-des-Eaux cherchait à récupérer l'opinel dans le cœur du monstre, tout en voulant retirer sa coiffe, si bien qu'elle n'arrivait à rien. La morte-vivante exultait, un animal au greugnot réduit en pulpe, les coups la ratatinaient sans la tuer, le prêtre ouvre sa valise pour panique pour chercher l'eau bénite, il défait les boucles dans le mauvais sens, la valise s'ouvre en grand et déverse son contenu sur le sol de pierre, les fioles tombent et se brisent, et v'là t'y pas que d'un bras presque arraché à son corps, la Mémère Peutot retire la feuille de boucher, l'élève haut au-dessus de sa tête et le rabat à pleine vitesse sur la tête de la Sœur Marie-des-Eaux !

"Non !"

C'est le cri de l'Euphrasie qui, regrettant sa lâcheté, s'est engouffrée de retour à l'intérieur.

Elle a attrappé le bras de la cannibale et le couperet est planté dans son corps.

"Par JĂ©sus-Cuit, tu fuis ou je te recuis...
Par l'esprit-Chou... Rentre dans ton trou !", dégoise-t-elle en vomissant du sang.

Tout le monde est pétrifié.

Le visage de la Frazie n'a jamais été aussi dur, une pierre de taille, un accent circonflexe et un tiret noirs. C'est le visage d'une femme trop fière pour être une martyre.

"Par mon crachat tu repars dans ton terrier"

Et de lui Ă©clabousser la gueule avec le rouge de sa gorge.

" Par mon regard.... tu cesses d'exister !"

La Mémère Peutot bouâle à la mort, sa tronche n'est plus qu'une omelette et c'est comme le bruit de la dernière déchirure au moment de l'arbre qui s'écroule, et la Madeleine brandit le grand pot à sel au-dessus de sa tête, et le brise sur le monstre, la terre cuite éclate, libérant une avalanche de gros sol et les bas morceaux mis à conserver dedans, les mains du pépère, ses pieds, ses oreilles et la masse informe qui furent ses bourses et sa queue.

Marie serra Euphrasie à toute force dans ses bras, elle retira la feuille de boucher, mais ça ne fit que libérer l'hémorragie.
"Je te demande pardon... pour t'avoir dit toutes ces bĂŞtises... annonna Euphrasie.
- Tais-toi !"

Marie prit sa tête dans ses mains et l'embrassa à pleine bouche, Euphrasie lui rendit son baiser, lèvres pour lèvres, langue pour langue, dent pour dent, et le Père Benoît se sentait bien sûr trop con pour réagir, et même pas plus d'ailleurs quand le crâne d'Euphrasie se déforma, des plumes lui sortant du cuir chevelu avec un bruit humide, et sa bouche se déployer pour devenir un bec, et Marie à pleines lèvres et pleine langue dans son bec, et Euphrasie maintenant avec une tête de corbeau, et Marie la serrant de plus en plus fort à mesure qu'elle rétrécissait et se ratatinait et que sa peau crachait des rémiges aussi noires que l'étaient ses sourcils et sa moustache, la première cause de l'envoûtement.

Et enfin, c'était, tenant juste dans ses bras, un corbeau que Marie, une dernière fois, infiniment, désespérément, embrassait.


Lexique :

Le lexique est maintenant centralisé dans un article mis à jour à chaque épisode.


Décompte de mots (pour le récit) :
Pour cet Ă©pisode : 1880
Total :  60702


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Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie créative. Univers artisanaux.
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