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#161 08 Nov 2017 09:19

Thomas Munier
auteur de Millevaux
Inscription : 05 Feb 2008
Site Web

Re : [Inflorenza] Comptes-rendus de partie sans Thomas Munier

COULEUR CAFARD

Un jeu de miroirs et d’identités derrière les murs décrépis. Deuxième séance du théâtre L’Hôpital, par Eugénie !

Ce récit a été initalement posté par Eugénie sur le blog La Partie du Lundi

Une autre partie jouée dans le cadre de l’Udocon, avec KamiSeiTo, Kersa, Julian, Killerklown et Eugénie (et Tolkraft).

On joue à Inflorenza en mode Classic Carte Rouge (avec dés, sans MJ). Le théâtre est encore celui librement inspiré de Patient 13 d’Anthony Yno Combrexelle, à retrouver sur la page téléchargements.

Attention, le CR ne rend pas compte de l’ambiance extrêmement spéciale qui a régné à cette table.

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crédit : Destinys Agent, licence cc-by-nc, galerie sur flickr.com


Personnages

Le Mari, la Femme, l’Autre Femme, l’Artiste et le Marionnettiste (et son pantin).


L’heure des médicaments

Le Mari, voix fébrile, front dégarni et grosses lunettes de mouche, s’acharne à expliquer qu’il n’est pas un Patient et qu’il n’a rien à faire ici, tout ça est une erreur. Mais la Blouse lui tend des médicaments, qu’il finit par prendre, et il s’apaise. En salle de repos, il explique à chacun que sa femme est juste partie garer la voiture, alors qu’ils faisaient des courses tous les deux. Elle va revenir, tout ça est une monstrueuse erreur.

Une voix dit « C’est l’heure des médicaments ». Assise sur son lit, la Femme les prend. Elle se dirige vers la porte de sa chambre mais la voix dit « Pas encore ». Alors elle reste là, à contempler le mur.

L’Autre Femme papote avec Simon, la Blouse Blanche impassible qui lui tend ses médicaments. Un monologue badin de questions sans réponses.

L’Artiste dort à même les ressorts de son lit, sans se plaindre. Ce qui le fascine dans ses médicaments, c’est la gélule rouge. Il l’étudie à la lumière et en admire les reflets avant de l’avaler.

Le Marionnettiste se dispute avec son pantin (lui-même) qui refuse de prendre ses médicaments. Un dialogue à une seule voix sous l’oeil froid d’une Blouse Blanche qui tient le gobelet de gélules. Il finit par avoir le dessus et avale le tout en soupirant « Il me fatigue ».
Il sort. Des fils sont attaché à son cou, ses coudes et poignets, ses genoux et chevilles. En passant devant la salle de repos, il aperçoit le Mari et ricane. Celui-là peut toujours attendre sa femme, le Marionnettiste sait que si elle revient, ça sera pour lui. Riant sous cape, il s’éloigne vers l’accueil pour demander une pile de formulaires afin que son pantin soit mieux pris en compte par l’administration.


Le fil rouge

Le Mari fait une crise d’angoisse. Il. N’est.Pas. Fou. Mais il prend les médicaments et c’est vrai que ça le détend. Dans le bureau de la Supérieure Vigorsen, il explique que tout ceci est une erreur.
Alors qu’il évoque le supermarché où sa femme l’a déposé, il entend divers appels au micro : « Un responsable est demandé au rayon charcuterie », « Le petit David attend ses parents à la caisse centrale », « Promotion sur les cafards, pour un acheté, deux offerts »… des échos qu’il est apparemment le seul à percevoir.
En ressortant du bureau, il réalise que sur les murs, des plaques entières de crépi se décollent et s’effritent. Des cafards courent là-dessous. Il en attrape quelques uns d’un geste vif et les croque. Pour un acheté, deux offerts.

L’Artiste trie ses comprimés et en sort la gélule rouge. Il s’adresse à elle avec bonhommie avant de l’avaler.
Il parcourt les couloirs et constate que part endroits un fil de couleur rouge court au plafond, comme une trace de pinceau.
Dans le réfectoire, il prépare son entrée : rond de lumière, chapeau, canne et claquettes. Mais une Blouse Blanche lui désigne un écriteau « interdiction de parler dans le réfectoire, on mange en silence ». L’Artiste se tasse de déception. A une table, le Marionnettiste lui fait signe, et lui glisse à l’oreille : « Il n’y a pas de place pour l’Art ici ».

La voix dit « C’est l’heure des médicaments ». La Femme les prend et se lève pour sortir. La voix dit « Pas encore. (silence) Bientôt. » Alors la Femme se tourne vers le mur. Il est lépreux.
Elle entend un homme, dans le couloir, qui frappe à toutes les portes en demandant « Chérie ? ». De l’autre bout du couloir, remonte une autre voix d’homme qui demande lui aussi à chaque porte « Vous auriez vu ma femme ? ». Les deux se croisent manifestement à hauteur sa chambre, mais curieusement personne ne frappe. Et les échos s’éloignent, decrescendo.

L’Autre Femme fait la conversation à Martin, la Blouse Blanche impassible qui lui tend ses médicaments. Elle n’avait jamais remarqué cette ligne rouge qui court sur un morceau du mur… Quelque chose qui change un peu de la grisaille ? Sollicitude et déception dans la voix de la Supérieure Vigorsen quand elle constate les dégradations. Malgré ses protestations, l’Autre Femme se voit emmenée au lit à clous pour plusieurs jours.
Dans sa chambre, elle se retourne sur son lit, le dos en sang. Sur le mur, la trace rouge a gagné du terrain.

« Tu vas prendre tes médicaments », « Non je prendrai pas les médicaments ». Le Marionnettiste et son pantin. Mais il finit par les prendre. Alors qu’il déambule dans les couloirs de sa démarche grotesque de pantin, les hauts parleurs rappellent qu’il est interdit de lever les bras. Les siens tombent. A force d’errer, il se retrouve dans un couloir qu’il ne connait pas, où le carrelage est un damier où son pantin lui fait face. Celui-ci le menace de le quitter s’il continue à prendre ses médicaments. Choisis : une vie sans corps à diriger, ou le risque de briser le règlement ?


Où l’Autre c’est moi

Le Mari fait une énorme crise. Il ne sait plus s’il prend des cafards ou des médicaments, mais il avale le tout et ça va mieux après.
Il s’accroche avec le Marionnettiste qui le nargue. Mais il lui prouvera, sa femme va revenir le chercher, c’est forcé. Et pour lui, pour lui seul. Il se le promet en portant un cafard à sa bouche et en le croquant comme un bonbon. Pour un acheté, deux offerts.

L’Artiste ne retrouve pas la gélule rouge. Il reverse le gobelet, étale les médicaments devant lui, les trie et les re-trie, mais il doit se rendre à l’évidence : on lui changé son traitement. Il assure à la gélule grisâtre qu’elle se sentira bien dans son ventre, qu’il va en prendre soin. Sur sa langue, elle se transforme en cafard. Il sent l’insecte tenter de remonter le long de son œsophage mais le console. Ça va bien se passer.
Dans les couloirs, des lignes de couleur courent sur les plafonds, recouvertes de moisissures sombres par endroits. Il demande un rdv à son Supérieur pour reparler du changement de traitement mais rien à faire.
La Supérieure Vigorsen intervient et change définitivement son traitement : les gélules rouges c’est finit, dorénavant, cela se passera au sous-sol et aux électrochocs.

La voix dit : « C’est l’heure des médicaments ». La Femme a encore des séquelles du lit à clous. Elle se lève difficilement pour sortir mais la voix dit « Pas tout de suite ». Alors elle fixe le mur. Dans les moisissures, on pourrait presque distinguer une formidable fresque. Dans le couloir, toujours les deux mêmes voix qui se font écho : « Vous avez vu ma femme ? » « Chérie ? ». Elle soupire en repensant à son seul amour. Lui, c’était un Artiste.

L’Autre Femme se remet de la douleur irrépressible qui irradie de son dos. Elle parle d’autre chose à Robert, la Blouse Blanche impassible qui lui tend ses médicaments. Sur le mur, elle a commencé développer le trait de couleur. C’est devenu quasiment une fresque. Mais elle a besoin de peinture. Pour en trouver ici, il faut pouvoir payer le prix. Echanger ses dents, par exemple.

Le Marionnettiste ne peut plus bouger, son pantin lui a coupé les fils. Paralysé dans son lit, il ne peut que loucher fixement sur la main qui tient le gobelet de gélules. La Blouse Blanche l’incite à prendre les médicaments mais il ne peut pas. D’autres Blouses Blanches débarquent et mettent son corps tout mou sur un brancard. Direction le sous-sol.


Ça se passe en-dessous

Le Mari se gave de cafards et de médicaments. Dans le couloir, il s’acharne à effacer les traces de couleur… quand une petite fille lui demande « Mais qu’est-ce que tu fais, papa ? Maman nous attend ! » Il n’en croit pas ses oreilles. Fou de bonheur, il empoigne la petite fille par le bras pour l’entraîner devant le Martionnettiste. Elle pourra témoigner que sa femme pense bien encore à lui ! Mais un Patient s’interpose : ici on paye le prix. S’il veut la gamine, il donne ses dents. Le Mari marchande et finit par échanger l’enfant contre des cafards. Il s’éloigne en cramponnant le poignet de la petite. « Tu me fais mal, papa, tu me fais mal ! ».
Quand l’ascenseur s’ouvre au sous-sol, le Supérieur Butcher semble le reconnaître : « Tiens, on avait rendez-vous ? » mais il s’écarte pour le laisser passer. Le Marionnettiste gît sur une table, les électrodes vissées aux tempes. Le regard flou et vitreux. Le Mari triomphe, sans remarquer que soudain c’est la petite fille qui le regarde avec les yeux moqueurs qu’il connait bien. « Elle va revenir pour nous deux, tu sais ? »


The End

L’Artiste a des cicatrices aux tempes. Aucune lueur dans le regard. Une expression morne. Il s’assoit machinalement, prend son gobelet sans le voir et avale tout d’un coup. C’est un film sans paroles. En noir et blanc. En super 8. Un écriteau de lettres blanches sur fond noir annonce : « Il ne parle plus. »

La voix dit « C’est l’heure des médicaments ». La caméra se rapproche du lit, il est vide. Puis s’attarde sur les murs. Ils sont recouverts d’une fresque en mousse noirâtre. Peut-être depuis des années.

La caméra dézomme sur L’Autre Femme. Derrière elle, une grande fresque sur le mur, dans laquelle on distingue la silhouette d’une petite fille.

Plan fixe sur le Mari et la Petite Fille, assis dans une salle d’attente. Des hauts-parleurs appellent des infirmières d’une voix suave, tout est vitré et lumineux. Ils patientent. Le Mari tend un cafa… un bonbon à la fillette.

Fondu au noir.

Le bruit d’une carapace qui craque sous la dent. Ou d’un dragibus ?


Générique (les feuilles des personnages)

Le Mari
[Corruption] Je veux revoir ma femme, et tout le monde veut revoir ma femme
[Mémoire] Les gens ne se souviennent jamais qu’ils m’ont déjà vu
[Folie] L’hôpital tombe en ruines
[MĂ©moire] Je prouverai au Marionnettiste que ma femme est venue me chercher
[Quotidien] Si on ne prend pas ses médicaments, on disparaît
[Nature] Manger des cafards, manger des cafards, manger des cafards
[Folie] J’entraîne les miens avec moi

La Femme
[Mystère] Je veux revoir mon mari, mais il est derrière le mur
[Hôpital] L’hôpital me parle
[Egrégore] Ils ne viennent jamais
[Chair] La guérison ou la mort
[Mémoire] Mon mari est amnésique
[HĂ´pital] Je suis dans les murs

L’Autre Femme
[Egrégore] Je ne veux plus entendre les pensées émanant de ma voisine de chambre
Je voudrais qu’on me réponde
[MĂ©moire] Je planterai des clous dans la personne responsable de ma douleur
[Quotidien] Je vais Ă©changer mes dents
[HĂ´pital] Qui est cette petite fille sur ma fresque ?

L’Artiste
[Mystère] J’aimerais que les murs me racontent des histoires
[Règlement] Je voudrais faire une demande pour avoir un matelas
[Quotidien] L’Art n’a pas sa place ici
[Mémoire] Il est évident que je vais remonter sur scène
[Folie] Je suis déjà descendu de scène, je ne descendrai pas au sous-sol
[Pulsion] Je ne parle plus

Le Marionnettiste
Je veux revoir la Femme du Mari
[Hôpital] Je demande une ration pour mon pantin (rayé)
[Règlement] Ne plus prendre ses médicaments ou bien ?
[Egrégore] Maman ?


Débrief d’Eugénie

Une magnifique partie. Nous avons joué avec une harmonie assez rare entre tous les joueurs, tout le monde embrayait sur le moindre détail.

Une particularité dans le dispositif : un joueur a observé toute la partie de loin, en jouant le psychanalyste (il est resté impassible dans son fauteuil et faisait semblant de prendre des notes). Personnellement, je l’ai très vite oublié.

Il y a eu une très belle variation des façons de jouer aussi : un joueur n’est pas du tout intervenu dans les instances des autres, certains au contraire sont intervenus en permanence dans celles des autres ; le joueur de la Femme s’est astreint à décrire son personnage et le décor sans qu’elle ne parle ; celui de l’Autre Femme au contraire a fait uniquement de l’incarnation dans son instance (elle ne faisait que monologuer) ; le Mari et le Marionnettiste arpentaient les couloirs, la Femme et l’Autre Femme ne sont jamais sorties de leur chambre.

Nous n’avons joué que deux ou trois conflits en tout. Aux deux tiers de la partie, j’ai suggéré qu’on fasse monter la tension entre les personnages, mais finalement nous n’en avons pas éprouvé le besoin et ça n’aurait pas été organique.

Avant le dernier tour, un des joueurs nous a donné sa lecture (sur le coup très claire et très évocatrice) du bazar mindfuck que nous étions en train de jouer et nous avons tous joué dans son sens pour la consolider sur le final. Les deux femmes étaient probablement la même personne, l’Artiste et le Mari aussi. Mais les temporalités étaient tellement vrillées qu’il est de toute façon impossible de les remettre à plat.

Beaucoup d’expérimentations sur la forme :

    + la rĂ©pĂ©tition : chaque instance Ă©tait une variation sur les prĂ©cĂ©dentes Ă  cause de la reprise de mĂ©dicaments. Chaque joueur dĂ©ployait sa patte Ă  partir de sa propre base. Avec un rĂ©el plaisir de prendre le temps de rejouer encore et encore ces dĂ©buts similaires.
    + les miroirs/inversions : dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© sur les personnages qui parlent et ceux qui sont muets, ceux qui bougent et ceux qui restent… le Marionnettiste et son pantin (incarnĂ© provisoirement par un autre joueur) se sont retrouvĂ©s face Ă  face Ă  la table, Ă  esquisser les mĂŞme gestes et postures en miroir.
    + la progression très cohĂ©rente dans les dĂ©tails : les Blouses Blanches se sont mises Ă  parler progressivement dans les instances des uns et des autres, l’Artiste s’est Ă©teint Ă  petit feu, le Mari commençait par des angoisses de plus en plus violentes, etc.
    + jouer avec les sons : le bruit des pas ou talons aiguilles dans le couloir ; pour le dĂ©but d’une instance de l’Artiste tous les autres joueurs se sont mis Ă  fredonner Ă  l’unisson ; les sons et annonces du supermarchĂ©, etc.
    + le final en forme cinĂ©matographique a Ă©tĂ© initiĂ© par le joueur de l’Artiste et repris par tous les autres de façon naturelle.


Auteur de Millevaux.
Outsider. Énergie créative. Univers artisanaux.
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